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<< POLITIQUE D'ABORD ! >> L'APRES-GUERRE DES ECRIVAINS CATHOLIQUES.

Le 30 septembre 1926, Francois Mauriac ecrivait a Christiane Martin du Gard, la fille de Roger, << catholique ardente >> que l'ecrivain avait rencontree aux Decades de Pontigny le mois precedent :
Tout ce qui porte l'etiquette catholique (en litterature surtout) a
quelque chose d'arrogant, d'offensant. Le Christ, quand il se
retrouvait avec tel ou tel disciple plus subtil, peut-etre brodait-il
sur la parabole racontee au peuple et disait-il, par exemple :
<< Tout bon arbre peut porter de mauvais fruits apparents et de bons
fruits caches... >> Je suis
frappe (dans notre petit milieu) de ce qu'un Massis, un Gheon irritent,
exasperent ceux qui ne les ont pas suivis [...]/ Pour ce qui touche a
la mediocrite de la litterature catholique, j'en reviens a ce que je
vous disais plus haut des fruits caches. Les etres vraiment en Dieu
n'ecrivent plus. La saintete est presque toujours le silence. Ceux qui
paradent, ceux qui portent en echarpe leur beau coeur, ne sont pas de
vrais chretiens. Et si j'ecris des romans, charnels et tristes, c'est
que je suis plein encore de tous ces desirs, de tous ces songes, dont
je n'ai pas fait le sacrifice a Dieu. / Pourquoi nous le dissimuler ?
Le catholicisme (parce qu'il est la Verite) est impitoyable : l'Art,
les Lettres, lui importent peu; Racine a trente-sept ans renonce a
troubler les coeurs. La splendeur catholique, il faut renoncer a la
trouver aux << congres des ecrivains catholiques
>>. C'est un incendie qui ne se reflete que dans
le ciel, et les livres ne disent rien. (1)


Cette lettre de Francois Mauriac est interessante a plus d'un titre. D'abord parce qu'elle emane de l'un des principaux representants de la renaissance litteraire catholique des annees 1910-1930 (2). Ensuite parce qu'elle est datee du 30 septembre 1926, c'est-a-dire d'un moment-clef dans l'histoire du catholicisme francais de l'apres-guerre, celui de la condamnation pontificale de l'Action francaise (3). A la fin de la guerre beaucoup d'ecrivains, pour la plupart des convertis a l'instar d'Henri Gheon, << l'homme ne de la guerre >> sur lequel nous reviendrons plus avant, avaient adhere au mouvement royaliste. Ils reconciliaient ainsi l'idee de nation avec l'idee catholique sur le terreau commun de l'antimodernisme. L'exaltation mystique de la vocation chretienne de la France, fille ainee de l'Eglise, protectrice des missions, dont la canonisation de Jeanne d'Arc (1920) etait la consecration, avait atteint son paroxysme durant la guerre, vecue non pas seulement comme l'affrontement de deux nations, mais plus encore comme le choc de deux civilisations, la latine et catholique d'un cote, la germanique et protestante de l'autre. Enfin, alors que l'Action francaise s'appretait a etre condamnee par la papaute, l'ecrivain, reste quant a lui a l'ecart de la seduction maurrassienne, denoncait l'emergence d'une figure nouvelle dans le panorama de la litterature francaise d'apres-guerre : celle de l'ecrivain catholique engage (4).

Avant d'entrer dans le vif du sujet, je tiens a preciser que je ne suis pas un litteraire, mais un historien specialiste de l'histoire intellectuelle du catholicisme au vingtieme siecle (5). Mon approche du sujet sera donc essentiellement historique. Mes propres travaux s'inscrivent dans la perspective de la nouvelle histoire intellectuelle et des intellectuels ouverte naguere par les travaux pionniers de Jean-Francois Sirinelli (6). L'application des methodes et des outils conceptuels (generation, reseau de sociabilite) de cette nouvelle histoire intellectuelle a l'etude des milieux catholiques a permis le developpement d'une riche historiographie qui a fait de ce secteur, a partir du milieu des annees 1990, l'un des plus dynamiques de la recherche en histoire religieuse contemporaine (7). Comme le montre bien Etienne Fouilloux dans un bilan recent, << chemin faisant >>, ces travaux n'ont pas manque de poser au moins deux problemes de methode : la denomination d'abord; la periodisation ensuite (8). Le terme d'<< intellectuel >> n'appartenait pas au vocabulaire de l'Eglise. Il suffit de rappeler la critique de Ferdinand Brunetiere contre << les intellectuels >> dreyfusards (9). Figure de la modernite secularisatrice, ultime rejeton d'une culture fondee sur le primat de la raison et de l'individu, l'<< intellectuel >> devenait, sous la plume de l'ecrivain antidreyfusard converti, l'antithese par excellence du << bon catholique >> fin-de-siecle (10). C'est pourquoi, les catholiques lui prefererent le terme, plus neutre, d'<< ecrivain >>. Le philosophe converti Jacques Maritain sera pourtant l'un des premiers a revendiquer le substantif d'<< intellectuels >> pour les chretiens dans la fameuse enquete d'Agathon (1913) : << Du plus illettre au plus erudit, les chretiens sont, proprement, des intellectuels ;[...] le plus grand mefait des pseudo-intellectuels du monde moderne est d'avoir amene, chez beaucoup, la confusion de l'intelligence avec leur frenesie (11). >> La presence des << ecrivains >> (au sens litteraire du terme) parmi les << intellectuels catholiques >> dans le premier tiers du vingtieme siecle reste toutefois dominante. Si l'Affaire Dreyfus marque l'acte de naissance des intellectuels en France, a l'evidence il n'en va pas de meme pour les intellectuels catholiques (12). Quel en a ete l'evenement declencheur ? S'agit-il d'un evenement interne a la vie de l'Eglise (comme la crise moderniste ou la condamnation de l'Action francaise), ou bien d'un evenement externe (comme la separation entre l'Eglise et l'Etat ou la Premiere Guerre mondiale) ? << Synonyme d'universalisme et d'apolitisme, l'antimaurrassisme allait devenir pour les generations catholiques a venir ce qu'etait devenu le dreyfusisme pour les intellectuels laiques : une reference fondatrice incontournable (13) . >> La periode qui va de la fin de la -Premiere Guerre mondiale (1919) a la condamnation de l'Action francaise (1926) apparait a tous egards comme une periode fondatrice.

Pour bien comprendre la naissance de cette figure nouvelle qu'on appellera plus tard << l'intellectuel catholique >>, il importe de rappeler ce qu'avait ete l'attitude des ecrivains catholiques pendant la guerre. Des le debut du conflit, en effet, on assiste a une forte mobilisation des intellectuels catholiques sur le front de la guerre des idees (14). En fevrier 1915, avait ete fonde un Comite catholique de propagande francaise a l'etranger a l'initiative du recteur de l'Institut catholique de Paris, Mgr Alfred Baudrillart, dans le but de defendre la cause de la France dans le monde catholique (15). La guerre menee par la France contre l'Allemagne ne pouvait etre qu'une guerre juste, car elle n'avait d'autre but que la defense de la civilisation chretienne contre la barbarie de la Kultur germano-protestante (16). Les efforts du pape Benoit XV pour mettre fin a cette << horrible boucherie >> n'avaient pas ete bien recus en France. Un episode illustre ce divorce entre le pape et les ecrivains catholiques francais. Lors d'une ceremonie religieuse et patriotique organisee en l'eglise de La Madeleine, le 10 decembre 1917, le pere Antonin-Dalmace Sertillanges, professeur de philosophie a l'Institut catholique de Paris et auteur de plusieurs ouvrages de reference sur saint Thomas d'Aquin, avait oppose une fin de non-recevoir a la note de Benoit XV. << Tres Saint-Pere, nous ne pouvons pour l'instant retenir vos appels a la paix (17)...>> Le non possumus du dominicain fit << scandale >> a Rome, mais le religieux ne fut pas inquiete (du moins sur le moment) (18). L'engagement patriotique n'excluait pas une lecture << providen-tialiste >> de la tragedie en cours. La guerre vue comme << punition divine >> d'une France laique et oublieuse de ses racines chretiennes est tres presente dans la litterature catholique de guerre. Elle devait conduire a l'ecrasement de la Republique franc-maconne et a la reconnaissance pleine et entiere des droits de Dieu sur la societe. << La guerre actuelle est comme une preface de ces choses. C'est une guerre d'extermination, sans accommodement possible >> ecrivait par exemple Leon Bloy a son filleul Jacques Maritain en septembre 1914 (19). Cette << lecture providentialiste >> du conflit comme chatiment divin et source de << regeneration >> pour les peuples plongeait ses racines dans la pensee contre-revolutionnaire d'un Joseph de Maistre (voir par exemple ses Considerations sur la France et surtout les Soirees de Saint-Petersbourg) (20). La victoire esperee de la France ne pouvait signifier, dans ces conditions, que le triomphe de la verite chretienne et la defaite des ideologies qui lui etaient contraires. << On ne s'agenouillera plus devant le Progres inhumain qui aura immole tant de victimes, seme l'epouvante et la desolation, verse la sterilite du desert sur des contrees fertiles et populeuses. On ne reconnaitra plus en lui le guide et la fin de l'humanite >> lisait-on dans La Revue des jeunes (21). Fondee en 1909 par les dominicains de la Province de France, dirigee depuis sa reparution sous ce titre en octobre 1915 par le meme pere Sertillanges, la revue avait organise, durant l'hiver 1918-1919, un cycle de conferences tres suivies sur le theme de << l'Utilisation de la Victoire >>. Sous la presidence de Maurice Barres et de Maurice Denis, l'ecrivain Robert Vallery-Radot, le fondateur des Cahiers de l'amitie de France (1913), intervint sur le theme : << L'esprit nouveau dans les lettres francaises >>. Selon lui, la restauration chretienne dans la litterature signifiait le retour au realisme, c'est-a-dire le retour au << reel de l'homme >> et au << reel de Dieu >>, contre toutes les abstractions mensongeres. L'ecrivain avait retrouve << le signe >> qui lui permettrait de vaincre ses << ennemis eternels >> : le paganisme et la barbarie (22). Ami de Mauriac, Robert Vallery-Radot sera l'un des signataires, avec Henri Gheon et Henri Massis, du manifeste << Pour un parti de l'intelligence >> (juillet 1919), qui scellait le rapprochement des ecrivains catholiques avec l'Action francaise au lendemain du conflit. C'est donc par la qu'il nous faut commencer cette exploration de l'apres-guerre des ecrivains catholiques.

Pour un parti de l'intelligence (1919)

<< C'est justement parce que je suis catholique, catholique d'abord, que je crie aujourd'hui : France d'abord ! politique d'abord ! >> s'exclamait Henri Gheon dans une lettre au nouveau directeur de la Nouvelle Revue francaise Jacques Riviere en novembre 1919 (23). Ami d'Andre Gide, Henri Gheon (de son vrai nom Leon Vangeon) avait fait partie, avant-guerre, du petit nombre des fondateurs de la NRF avant de devenir l'un de ses auteurs les plus feconds (articles, critiques, notes). Eleve << dans la foi catholique >>, il avait perdu a l'adolescence toute croyance en Dieu : << Autour de mes vingt ans, je croyais fermement en l'Homme et en la Vie comme a peu pres toute ma generation (24). >> A l'instar des jeunes gens de la generation d'Agathon (1913), il avait connu une evolution vers le nationalisme qui l'avait conduit a reconnaitre dans la guerre une solution a la decadence de la France. Cette guerre, Andre Gide et Henri Gheon l'avaient prevue, predite et meme souhaitee << tant il nous paraissait que la guerre meme etait un moindre mal que l'abominable decheance ou reculait peu a peu notre pays--et d'ou la guerre seule pouvait peut-etre encore nous sauver (25) >>. A la difference d'un Charles Peguy ou d'un Ernest Psichari, tous deux morts au champ d'honneur dans les premiers mois du conflit, il n'etait pas revenu a la foi de son enfance avant 1914. C'est a la faveur de la guerre, a laquelle il participe, bien qu'exempte, comme engage volontaire (medecin aide-major) de la Croix-Rouge, que devait se produire ce retour. L'evenement declencheur fut sa rencontre sur le front de l'Yser (Belgique) avec un ami d'Andre Gide, le lieutenant de vaisseau Dominique-Pierre Dupouey, lui-meme << converti >> et qui mourra peu apres sur le champ de bataille. La veille de Noel (24 decembre 1915), apres s'etre confesse, il recevait la communion : << Gheon m'ecrit qu'il a "saute le pas". On dirait d'un ecolier qui vient de tater du bordel... Mais il s'agit ici de la table sainte (26). >> Le recit de sa conversion fut publie aux editions de la NRF sous le titre o combien evocateur : L'Homme ne de la guerre. Temoignage d'un converti (1919) et avec cette dedicace qui ne l'etait pas moins : << A Dominique-Pierre Dupouey, heros et saint >>. Ce que l'on sait moins, en revanche, c'est que l'ouvrage devait avoir une suite intitulee : Politique d'abord. Refaire une France chretienne, n'etait-ce pas la la tache des ecrivains catholiques au sortir de la guerre ? Il vaut la peine de relire cette autre lettre d'Henri Gheon a Andre Gide datee du 1er novembre 1918 :
Notre victoire ne rime a rien, si nous n'en tirons pas pour la France
tout le bien possible. Le large rythme providentiel qui porte les
evenements depuis quatre ans s'affirme maintenant dans sa grandeur
ineluctable et commande tout l'avenir. Qui ecrira, a la maniere de
Bossuet, l'histoire divine de cette guerre ? Peut-etre moi, un prochain
jour. (27)


La conclusion qu'il en tirait etait claire : << Le temps est venu de choisir, car il va falloir rebatir la France. J'ai donc envoye a Maurras ma totale adhesion : tu as peut-etre lu ma lettre (28) ? >> La NRF allait-elle devenir << une revue devote et cocardiere >> dans la ligne du catholicisme et du nationalisme integral (29) ? Le nouveau directeur de la revue ne l'entendait pas ainsi. Revenu, lui aussi, a la foi de son enfance, Jacques Riviere avait accueilli avec joie la conversion d'Henri Gheon : << Un cri de joie, du fond d'une prison d'Allemagne, salua mon retour a Dieu. "Je ne serai plus seul !" >> Lorsque celui-ci lui porta son Temoignage a la fin de la guerre, il lui dit << un peu triste >> : << Oh ! je n'en suis deja plus la (30) !!...>> Dans le premier editorial de la NRF publie en juin 1919, il appelait ni plus ni moins a la << demobilisation >> des intelligences : << Notre dessein est de travailler dans la mesure de nos moyens a faire cesser cette contrainte que la guerre exerce encore sur les intelligences, et dont elles ont tant de mal a se debarrasser toutes seules (31). >> La protestation de Gheon (soutenu par Jean Schlumberger) n'avait pu empecher la parution du texte. A la difference de Jacques Riviere, celui-ci ne croyait pas que la guerre fut << vraiment passee >> et que le temps fut venu << de deposer le harnais >> : << Je ne crois pas humainement possible le divorce de l'artiste et du citoyen; il ne s'agit pas de confondre; mais il ne s'agit pas non plus de separer (32). >> En novembre 1919, la revue publia deux textes : l'un de Gheon, l'autre de Riviere. Dans le premier intitule << Reflexions sur le role actuel de l'intelligence >>, Gheon expliquait pourquoi il avait ete, << l'un des premiers >>, a signer le manifeste du Parti de l'intelligence : il fallait << faire durer >> la victoire de la France, ce qui impliquait l'adhesion au nationalisme integral (33). Dans le second intitule << Catholicisme et nationalisme >>, Riviere mettait en lumiere l'incompatibilite entre la doctrine de l'Eglise et la doctrine de Maurras :
Je sais tres bien que beaucoup de catholiques sont enroles sous les
bannieres de l'Action francaise. Mais je pretends qu'ils n'ont pas pu
trouver dans leur foi le motif qui les a pousses a s'y embrigader [...]
Rien de moins catholique, rien de plus paien, rien de plus sauvage
qu'une telle doctrine. (34)


A l'origine du manifeste qui parait dans le Figaro du 19 juillet 1919, on trouve un jeune ecrivain catholique barresien marque par l'influence de Bergson : Henri Massis (1886-1970) (35). L'auteur de L'Esprit de la nouvelle Sorbonne (1911) et surtout de l'enquete sur Les Jeunes Gens d'aujourd'hui (1913) publies sous le pseudonyme d'Agathon (en collaboration avec Alfred de Tarde) avait tente d'exprimer, avant-guerre, les tendances nationalistes et anti-intellectualistes de la jeunesse francaise avant de se rallier aux vertus de l'intellectualisme thomiste et du rationalisme maurrassien. Le manifeste << Pour un parti de l'intelligence >> qu'il redige, a la demande de Maurras, etait la reponse a un manifeste publie quelques jours plus tot par Romain Rolland et ses amis dans L'Humanite (36). Dans le prolongement de la victoire, il entendait << organiser la defense de l'intelligence francaise >> en mettant << l'intelligence nationale au service de l'interet national >>. L'empreinte maurassienne du texte etait manifeste :
Des ecrivains qui veulent travailler a la refection de l'esprit public
et des lettres humaines, estimant qu'il n'est pas de societe solide
sans organisation intellectuelle, ne pouvaient eluder le probleme
politique; et l'on peut dire qu'ils n'ont ete determines dans leur
choix que par une adhesion sincere de l'intelligence a la verite. En
adoptant les solides axiomes du salut public poses par l'empirisme
organisateur, c'est tout ensemble un acte de raison qu'ils
accomplissent et une experience dont ils temoignent. L'analyse et
l'observation qu'ils pratiquent par etat ont suffi a decouvrir
l'infirmite de ces doctrines democratiques que << la nature meme juge
et condamne chaque jour par l'echec qu'elle leur inflige >>. Enfin,
plus que d'autres, ils sont sensibles a la necessite d'un ordre social
qui est la condition meme de l'existence des lettres et des arts. En
elisant des doctrines politiques dont le developpement est accorde avec
les lecons de la vie meme, ils ne font que se subordonner aux
conceptions de l'intelligence qui preside a conduite publique comme a
l'ordre du monde. Le nationalisme qu'elles leur imposent est une regle
raisonnable et humaine, et francaise par surcroit. (37)


Les signataires du manifeste (54 ecrivains selon la liste du Figaro, 91 selon la liste publiee dans L'Action francaise) n'appartenaient pas tous au mouvement royaliste (38). Si certains ne cachaient pas leur admiration pour Maurras et sa doctrine (Paul Bourget, Maurice Denis, Henri Gheon, Jacques Maritain, Robert Vallery-Radot), d'autres, en revanche, comme Georges Desvallieres ou Francis Jammes, ne pouvaient etre classes parmi les adherents ou meme sympathisants de l'ecole nationaliste. Cette alliance avec les ecrivains catholiques en vue du redressement de la France et de la defense de la civilisation etait hautement revendiquee par les auteurs du texte : << Pour nous, reforme sociale et reforme morale sont indissolublement liees. Croyants, nous jugeons que l'Eglise est la puissance morale legitime et qu'il n'appartient qu'a elle de former les moeurs; incroyants, mais preoccupes du sort de la civilisation, l'alliance catholique nous parait indispensable. >> L'Eglise, gardienne de l'ordre, n'avait-elle pas toujours, << au cours des siecles >>, eu pour mission << de proteger l'intelligence contre ses propres errements, d'empecher l'esprit humain de se detruire lui-meme, le doute de s'attaquer a la raison, gardant ainsi a l'homme le droit et le prestige de la pensee (39) >>. Comme l'ecrit Jacques Prevotat : << Telle est la gageure qui est au fond de ce manifeste : vouloir en faire un manifeste catholique, alors que c'est le point de vue du "politique d'abord" qui l'emporte (40). >> Tous les ecrivains catholiques sollicites n'avaient pas cependant accepte de signer le manifeste qui sera reproduit dans la Documentation catholique du 30 aout--6 septembre 1919. Le refus le plus significatif est celui de Paul Claudel qui voyait, dans ce dernier, << un programme implicite d'adhesion a l'Action francaise >>. Le poete recusait le << Politique d'abord >> de Charles Maurras : << [...] la verite divine d'abord. Je ne serai jamais d'un parti qui veut retablir l'ordre en France et dont le chef est un athee, c'est-a-dire essentiellement un anarchiste (41)...>>

La Revue universelle, fondee en 1920 grace a un heritage realise en commun par Maurras et Maritain et dirigee par le meme Massis cherchera a << prolonger >> cette alliance entre catholicisme et nationalisme integral dans les annees suivantes en se voulant << tout ensemble catholique et francaise (42) >>. Le premier sommaire de la revue n'affichait-il pas, en guise d'etendard, les noms du cardinal Mercier (avec un texte sur << Dante et saint Thomas >>) et de Charles Maurras, places symboliquement cote a cote ? D'autres initiatives pour organiser et << mobiliser >> les ecrivains catholiques seront prises, dans le prolongement direct du manifeste << Pout un parti de l'intelligence >>. En mars 1921, a la suite d'une enquete de la Revue des Jeunes, sera creee une Confederation professionnelle des intellectuels catholiques (CPIC) fortement inspiree des theses corporatistes de Georges Valois. D'autres initiatives pour organiser et << mobiliser >> les ecrivains catholiques seront prises, dans le prolongement direct du manifeste. L'initiative la plus significative sera pourtant le lancement d'une Semaine des ecrivains catholiques en mai 1921.

La Semaine des ecrivains catholiques (1921)

L'idee de reunir << les ecrivains catholiques de France >> dans le prolongement de l'esprit de camaraderie des tranchees s'etait faite jour des la fin de la guerre. La suggestion de convoquer de veritables << Etats generaux de la litterature chretienne >> se trouva relancee en 1920.
Laisserons-nous aux institutions syndicalistes, a la CGT, a la F.M., a
la Ligue des Droits de l'homme, ou aux compagnons de Barbusse ou a
l'Union des Gauches, le privilege de ces assises annuelles ou il
est procede au denombrement des troupes et a l'elaboration d'un
programme d'action ?


s'interrogeait le jesuite Albert Bessieres dans la revue Les Lettres (43). Fondee en 1913 dans l'esprit de la generation d'Agathon, cette revue litteraire et catholique avait voulu rassembler le meilleur de la jeunesse francaise, mais elle avait du interrompre sa parution dans les premiers mois de la guerre. Lorsqu'elle reparut, en mars 1919, avec un nouveau sous-titre : Cahiers de philosophie, d'histoire, de litterature et d'art, son objectif de rassemblement n'avait pas change. Entre le << catholique d'abord >> des ecrivains proches de la Revue des jeunes, dont le succes est patent au sortir de la guerre, et le << politique d'abord >> des intellectuels maurrassiens regroupes au sein de la Revue universelle, la convergence n'etait pas si evidente. Malgre ses desaccords avec l'ecole nationaliste, le directeur de la revue Gaetan Bernoville avait signe le manifeste << Pour un parti de l'intelligence >> et s'en etait explique dans sa revue. Selon lui, les ecrivains catholiques ne pouvaient limiter leur action a la raison et a l'intelligence. Seul << un Parti de la Foi >> permettrait de << durablement construire >> pouvait-on lire, sous sa plume en octobre 1919 (44). Comme l'ecrit Herve Serry, il s'agissait de ne pas rester a l'ecart de << l'impulsion mobilisatrice que Maurras et les siens ont su saisir >> sans pour autant << s'infeoder a l'initiative de Massis (et derriere lui a l'Action francaise ) >> afin de preserver une capacite de rassemblement (41). L'exercice etait perilleux. Le projet d'une Semaine des ecrivains catholiques francais trouva dans l'ensemble un accueil favorable aussi bien du cote des principaux interesses que de la hierarchie ecclesiastique. La plupart des ecrivains sollicites accepterent, malgre les reserves formulees, de faire partie de son comite d'organisation. Si les << maurrassiens >> signataires du manifeste << pour un parti de l'intelligence >> (Henri Gheon, Jacques Maritain, Henri Massis, Robert Vallery-Radot) etaient largement representes, d'autres courants ou cercles de pensee, eloignes de l'Action francaise, l'etaient egalement : le courant blondelien (Paul Archambault, Maurice Brillant et Charles Pichon), le Bulletin des catholiques ecrivains (Charles Luce), la Revue des jeunes (Rene Salome) (46). Du cote ecclesiastique, les promoteurs de la Semaine avaient recu toutes les approbations. Dans un message adresse au nom du pape Benoit XV a Gaetan Bernoville, le cardinal Gasparri se felicitait d'une telle initiative destinee a eclairer l'intelligence des lumieres de la foi :
Le Souverain Pontife est heureux de constater que, sachant ou se trouve
la Verite sans melange, vous vouliez la servir de tout votre talent et
de toute votre ardeur. Ainsi vous meriterez bien de votre patrie, dont
le rayonnement litteraire n'a jamais ete plus magnifique que lorsque
l'intelligence de ses ecrivains etait illuminee des splendeurs de la
Foi. (47)


L'un des themes de discussion retenus etait celui de << L'Internationale catholique >>. Dans son rapport introductif, le publiciste francais Rene Johannet, un disciple de Peguy qui avait signe le manifeste, developpa son projet d'un << Bulletin international >> de liaison entre ecrivains et journalistes catholiques de divers pays. La question de la reconciliation avec les catholiques allemands fut au centre des debats. Sans aller jusqu'a envisager une telle entente dans l'immediat, le rapporteur, pourtant peu suspect de tendances germanophiles, se demanda << si la paix europeenne, fondee sur elle, ne serait pas plus solide qu'appuyee sur des reveries comme le Principe des nationalites ou l'humanitarisme wilsonien (48) >>. Le << mot >> autant que la << chose >> susciterent de tres vives protestations dont celle, retentissante, de Mgr Simon Deploige, directeur de l'Institut superieur de philosophie de Louvain, qui les jugea, l'un et l'autre, inacceptables du point de vue catholique. L'expression meme d'<< Internationale catholique >> lui paraissait aussi incongrue que celle pronee << il y a trente ans >> de << Socialisme chretien >>. << Cette manie de mendier ses formules a l'ennemi, quitte a les ondoyer sommairement, manque de fierte. Restons nous-memes, et ne compromettons pas le catholicisme par des liaisons suspectes, dussent-elles rester purement verbales. >> Quant a l'idee elle-meme, d'origine revolutionnaire, elle portait atteinte a cette chose sacree qu'etait << la Patrie >> pour laquelle on s'etait << sacrifie >> tant en France qu'en Belgique. Le directeur de la revue pouvait se feliciter de << l'immense succes >> obtenu par la premiere Semaine des ecrivains catholiques. Elle avait donne la preuve qu'il etait possible de faire << se rencontrer >> des ecrivains catholiques << venant des horizons philosophiques, sociaux, politiques les plus differents >>. Certes, admettait-il, il eut ete absurde << de penser faire sortir de 2 heures de seance une solution a des problemes aussi formidables, aussi complexes, que ceux qui ont ete etudies >>. Le << vrai travail de realisation pratique >>, prevenait-il, se ferait << entre les semaines (49) >>. S'interrogeant sur << les formes d'action >> a mettre en oeuvre dans l'esprit d'union de ces dernieres, il excluait la creation d'un << parti catholique >>. Il s'agissait plutot de promouvoir << des campagnes de presse communes et des actions concertees en vue d'un but determine (50) >>. Ces convictions n'en faisaient pas pour autant un partisan a tout crin de l'Internationale catholique. Un autre collaborateur de la revue, Maurice Vaussard, ancien vice-directeur de l'Institut francais de Milan et delegue pour l'Italie du Comite catholique de propagande francaise a l'etranger, revint sur le sujet en insistant, lui, au contraire, sur la necessaire prise de conscience de la part des ecrivains catholiques francais de leur vocation internationaliste. Il evoquait les initiatives prises dans ce sens par don Luigi Sturzo, le fondateur du Parti populaire italien qu'il avait connu a Milan pendant la guerre (51). Pour cet antimaurrassien convaincu, les catholiques francais ne devaient pas demeurer en reste sur cette question sous peine de voir cette collaboration internationale se faire << sans nous ou meme contre nous (52) >>. C'est a lui que l'on devra le lancement en 1923 d'une vaste enquete sur le nationalisme, << la prochaine heresie condamnee >>, dans la revue Les Lettres (53). En juin 1925, il lancera, dans le meme esprit de rassemblement, le Bulletin catholique international avant de prononcer une grande conference sur le theme << Le supranationalisme de l'Eglise catholique et la vocation de l'ecrivain >> lors de la Semaine de decembre 1927. Evoquant le conflit de conscience toujours possible entre son devoir envers l'Eglise catholique et son devoir envers l'Etat national, il n'hesitait pas a affirmer qu'il y avait << des situations ou le progres de l'Eglise catholique, pour s'accomplir plus librement et plus surement, demandait l'abandon de certaines ambitions humaines et une charite bien ordonnee qui ne commence pas par soi-meme (54) >>. La condamnation pontificale de l'Action francaise avait entraine un certain recentrage des Semaines des ecrivains catholiques a l'enseigne de la << primaute du spirituel >> chere au philosophe Jacques Maritain, devenu plus que jamais le maitre a penser de toute une generation intellectuelle (55). L'hegemonie de la droite maurrassienne avait fait son temps. En depit des denonciations dont elles avaient l'objet aupres du Saint-Office des 1921, elles continueront a se tenir tout au long de la decennie avant de disparaitre, a l'instar de la revue qui les avait lancees, sans laisser de traces durables dans la pensee catholique (56).

La collection << Le Roseau d'Or >> (1925)

La collection << Le Roseau d'Or >>, publiee chez Plon entre 1925 et 1932, est sans doute l'une des expressions les plus brillantes et les plus significatives de la renaissance litteraire catholique des annees 1920. A l'origine du lancement de la collection, on trouve une interview de Jacques Maritain et d'Henri Massis dans les Nouvelles litteraires (13 octobre 1923). Prenant le relais d'Henri Beraud qui, dans les memes colonnes, avait proclame son intention de << combattre >> << un groupe de personnages >> << qui pretend instaurer chez nous le snobisme huguenot (57) >>, les deux ecrivains catholiques s'en prenaient violemment a << l'esprit de la NRF >>. Ils denoncaient sans menagement le << classicisme hypocrite >> de Jacques Riviere et des neo-proustiens de la NRF dont les oeuvres << sans evenements, sans personnages >>, enfoncees dans la singularite du moi de l'artiste, n'arrivaient plus a rejoindre << l'esprit public >>. Si l'individualisme des ecrivains de la NRF debouchait sur une forme d'elitisme contraire a la tradition classique, c'est qu'il reposait en derniere analyse, expliquait Maritain, sur une philosophie, << au fond idealiste et pantheiste, nourrie a la fois de Rousseau et de Nietzsche >>, erronee. << Tous sont enfermes dans un dilemme d'ou, malgre leur talent, ils ne pourront jamais sortir. Ils veulent faire un art intellectualiste en supprimant ce qui est propre a l'intelligence, c'est-a-dire l'adhesion a un objet (58)...>> Le << retour a l'ordre >> classique dans la litterature portait un nom : Jean Cocteau. << Je me demande, declarait Maritain, si Max Jacob et les jeunes, dont Jean Cocteau cherche a formuler l'esthetique, ne laisseraient pas esperer une evolution analogue a celle des musiciens dont je vous parlais (59). >> A la mort de Raymond Radiguet, l'ami de Cocteau, Maritain sollicitera Massis d'ecrire un article en hommage au jeune romancier dans la Revue universelle. Massis ne se fit pas prier longtemps pour rompre de nouvelles lances avec le clan d'Andre Gide. << Le tort de Radiguet, aux yeux de Riviere, et des ecrivains de son groupe, c'est de ne pas partager leur croyance qu'avec les beaux sentiments on ne saurait faire que de la mauvaise litterature. >> Pour Massis, l'auteur du Diable au corps (1923) appartenait a << une autre famille que celle de 1' Immoraliste >> en ce sens qu'il n'avait pas << la religion de ses troubles >> et qu'il << mettait a nu les passions sans tenter de les anoblir ni de les exalter >>. << Ce gout impitoyable de la verite, cet acharnement a voir les choses comme elles sont, recouvre une sorte d'austerite morale, dont seul entre les ecrivains de cette generation, Radiguet semble avoir ete avide (60). >> Pour le directeur de la NRF, ce fut pour lui l'occasion d'une derniere passe d'armes avec les pseudocatholiques de l'Action francaise : << Il y a des gens, Massis, qui sont capables de se faire tout seuls leur vertu. Vous vous escrimez a la votre avec un renfort enorme, puisque vous embauchez jusqu'a saint Thomas (61). >> La disparition prematuree de Jacques Riviere (14 fevrier 1925) mit un terme a la polemique mais ne signifia pas pour autant la fin du conflit avec la NRF.

Le choix de l'editeur n'etait pas alle de soi au depart. Il fallait qu'il fut suffisamment puissant pour faire piece a Gallimard, sans etre trop marque confessionnellement pour n'avoir pas a se couper d'un public que l'on souhaitait atteindre et qui n'etait pas forcement catholique. La maison Grasset avait ete dans un premier temps approchee. Fondee en 1907, elle offrait, a l'image de son patron, un profil a la fois energique et novateur : elle avait publie a grand fracas Le Diable au corps de Radiguet et venait d'inaugurer une nouvelle collection d'essais et de fiction, Les Cahiers verts, dirigee par Daniel Halevy. Stanislas Fumet fut l'homme des contacts avec Grasset, mais celle-ci ne voulut pas entendre parler d'un periodique. La solution Plon, envisagee des l'origine, parut dans ces conditions << bien preferable >> en depit de l'image plutot traditionaliste de la maison de la rue Garanciere qui avait << dans ses gros catalogues peu de noms d'auteurs a offrir au "Roseau d'Or" (62) >>. Les tractations avec l'editeur, menees par Maritain et Massis (qui dirigeait une collection dans la maison), deboucherent assez rapidement sur un << systeme d'edition >> original de << cahiers mensuels >> a mi-chemin entre la revue et la collection (63). La formule adoptee, qui consisterait a faire << alterner librement >> des oeuvres et des cahiers d'articles, presentait le double avantage de pouvoir << fideliser >> un public (par le biais d'un systeme d'abonnement a chaque serie de dix cahiers annuels) en etablissant avec lui des << liens plus etroits >> (au moyen des numeros de chroniques censes, selon Maritain, donner << sa vraie signification a notre tentative (64) >>). Ces derniers, de plus, offraient la possibilite de publier des fragments d'auteurs deja sous contrat avec une autre maison d'edition. Ce sera le cas de Paul Claudel, lie << a vie >> a Gallimard, dont la premiere journee (encore inedite) du Soulier de satin servira de << tete d'affiche >> au premier numero de Chroniques. Le titre de la collection fut longtemps en discussion. Ramuz avait suggere simplement Ecrits et Collection des ecrits. Mais l'editeur voulait un titre << qui fit image (65) >>. Cocteau, plus poetique, proposa Le Rendez-vous, puis L'Arche d'Alliance (66). Maritain trouva ce dernier << trop solennel, presomptueux, et affichant un catactere religieux qui demande par nature a rester discret et cache >>. On finit par trouver un titre, Le Roseau d'Or, qui avait << l'avantage d'etre "neutre" et de comporter un sens cache qui est beau (67). >> Il etait tire d'un verset de l'Apocalypse : << Et celui qui me parlait tenait une mesure, un roseau d'or, pour mesurer la Cite, ses portes et ses murs >> (XXI, 15). Comme l'expliquait Maritain dans le premier numero de Chroniques paru en decembre 1925 : << Ce roseau d'or signifie pour nous que les choses de l'esprit ont une mesure qui n'est pas de ce monde. >> Dans ce texte aux allures de manifeste, Maritain se defendait de vouloir proposer << aucun "programme" d'ecole >>. Le modele de la NRF etait pourtant implicitement mais fermement rejete : << Le Roseau d'Or, nous ne saurions trop y insister, ne sera donc l'organe ni d'une ecole litteraire, ni d'une generation litteraire. >> Ce qu'avaient en commun les collaborateurs de la nouvelle collection, c'etait leur volonte d'aider << a cette universelle re-invention de l'ordre veritable qui s'impose a notre temps, en travaillant a rendre a l'intelligence une conception du monde conforme a ce qui est [...], et a la poesie sa vraie et libre nature >>. Maritain revendiquait une totale absence de << parti pris >> dans les choix esthetiques et promettait << une sympathie tres large a l'egard des recherches nouvelles (68) >>.

Le premier volume, Trois reformateurs de Jacques Maritain, parut en juin 1925. Veritable requisitoire contre << les peres de ce que M. Gabriel Seailles appelait la conscience moderne >>, l'ouvrage, qui reprenait diverses etudes parues precedemment dans la Revue universelle sur Luther, Descartes et Rousseau, donna le ton de la collection. Dans la livraison du meme mois de juin 1925 de la NRF, Ramon Fernandez, ami de Jacques Riviere et membre influent du comite de lecture de la rue de Grenelle, avait indique la voie de ce proces : << Il ne faut rien de moins qu'une inversion complete de la raison pour expliquer que le thomisme puisse passer, actuellement et aupres de bons esprits, pour une doctrine de l'intelligence (69). >> L'objectif, a l'evidence, etait de discrediter des l'abord une collection litteraire qui avait pour but de contester l'hegemonie de la NRF dans ce domaine. Les premiers titres publies ne laissaient de ce point de vue pas place a l'equivoque : Le Comedien et la Grace d'Henri Gheon, L'Amour du monde de C.-F. Ramuz, Saint Francois d'Assise de G.K. Chesterton, et surtout la fameuse Correspondance (1907-1914) entre Jacques Riviere et Paul Claudel precedee d'une preface << edifiante >> d'Isabelle Riviere, la veuve du directeur de la NRF decede en fevrier 1925. Dans la sourde querelle autour de la << religion de Riviere >> qui divisa ses proches au lendemain de sa mort, le Roseau d'Or prit nettement parti pour << ce qu'il y avait d'essentiellement chretien >> en lui comme l'ecrivait Massis, son contradicteur de toujours, dans les Nouvelles litteraires en fevrier 1925 (70). Deux decouvertes contribuerent a asseoir le prestige litteraire de la collection a ses debuts : Georges Bernanos et Julien Green. Avec Sous le soleil de Satan de Georges Bernanos, tire a soixante mille exemplaires, la collection opera une veritable trouee litteraire et commerciale. Un article retentissant de Leon Daudet dans L'Action francaise (7 avril 1926) celebrant l'apparition d'une nouvelle etoile << au firmament des lettres francaises >> servit de rampe de lancement efficace. Quant a Julien Green, jeune ecrivain converti d'origine americaine, il y publia deux romans [Adrienne Mesurat, 1927; Leviathan, 1929) qui contribuerent a l'eclat de la collection.

Commencee officiellement en juin 1925, l'aventure du Roseau d'Or allait durer sept ans. Cinquante-deux ouvrages (dont neuf numeros de Chroniques) y furent publies, repartis en quatre series de dix, une nouvelle serie de onze plus un ouvrage hors-serie. Les tirages moyens avoisinerent les quatre a cinq mille exemplaires. L'exceptionnel succes de Sous le soleil de Satan, paradoxalement, ne rendit pas service a la collection.
Soixante mille exemplaires, en ce temps-la, pour un livre de qualite,
un livre difficile comme le roman de Bernanos, cela depassait toutes
les previsions, et quelle deception lorsqu'on verra, en effet, nos
livres plafonner a trois mille, alors que nous n'esperions point
depasser ce chiffre avec les titres que nous souhaitions publier. (71)


Le manque de cohesion de l'equipe de direction mise en place par Maritain (Fumet, Massis, Lefevre) eut egalement sa part dans l'echec final du Roseau d'Or. Primaute du spirituel (1927), qui marque la rupture du philosophe thomiste avec l'Action francaise, se voudra une reponse, au moins indirecte, au livre de Massis Defense de l'Occident ( 1927), et entrainera un reequilibrage de la collection. Le livre inaugurait une nouvelle phase dans la breve epopee du Roseau d'Or ou l'adversaire a combattre n'etait plus Andre Gide et ses amis de la NRF mais bien le mouvement et la doctrine de Charles Maurras. A l'exigence de modernite litteraire et artistique des deux premieres annees, succedait celle, tout aussi imperieuse mais nettement moins exaltante pour certains, de manifester l'universalite du catholicisme (d'ou le plus grand nombre de traductions : Romano Guardini, G.K. Chesterton, Giovanni Papini) et sa capacite de dialogue avec d'autres traditions religieuses (orthodoxie, judaisme). << L'esprit etait devenu chapelle >> notera perfidement Jean-Pierre Maxence, l'editeur des fameux Cahiers qui, a partir de 1928, tenterent de reprendre a leur compte l'inspiration << non-conformiste >> de la celebre collection (72).

Universite du Latran (Roma)

(1) Lettre du 30 septembre 1926, in F. Mauriac, Correspondance intime (1898-juillet 1970), reunie et presentee par Caroline Mauriac, Paris, R. Laffont, 2012, p. 224-225.

(2) Cf. H. Serry, Naissance de l'intellectuel catholique, Paris, La Decouverte, 2004, p. 112-118.

(3) Cf. J. Prevotat, Les Catholiques et l'Action francaise. Histoire d'une condamnation. 1899-1939, Paris, Fayard, 2001.

(4) Sur cette problematique, l'ouvrage de P. Cattani, Le Regne de l'esprit. Litterature et engagement au debut du [XX.sup.eme] siecle, Florence, Olschki, 2013.

(5) Je me permets de renvoyer ici a mon ouvrage : Entre Maurras et Maritain. Une generation intellectuelle catholique (1920-1930), Paris, Cerf, 1999.

(6) J.-F. Sirinelli, Generation intellectuelle. Khagneux et Normaliens dans l'entre deux-guerres, Paris, Fayard, 1988; Id., Intellectuels et passions francaises. Manifestes et petitions au XXeme siecle, Paris, Fayard, 1990.

(7) Outre mes propres travaux et les ouvrage deja cites, il convient de mentionner : Intellectuels chretiens et esprit des annees 1920, sous la dir de P. Colin, Paris, Cerf, 1997 ; E. Fouilloux, Une eglise en quete de liberte. La Pensee catholique francaise entre modernisme et Vatican II, 1914-1962, Paris, DDB, 1998; F. Gugelot, La Conversion des intellectuels au catholicisme en France 1885-1935, Paris, CNRS, 1998; C. Toupin-Guyot, Les Intellectuels catholiques dans la societe francaise. Le Centre catholique des intellectuels francais (1914-1976), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2002.

(8) E. Fouilloux, << L'histoire des intellectuels catholiques aujourd'hui >>, Les Intellectuels catholiques en Belgique francophone aux 19e et 20e siecles, sous la dir, de G. Zelys, Louvain, Presses universitaires de Louvain, 2009, p. 27-31.

(9) F. Brunetiere, << Apres le proces >>, La Revue des deux mondes, 15 mars 1898, p. 428-446.

(10) Voir l'analyse d'A. Compagnon, Connaissez-vous Brunetiere ? Enquete sur un antidreyfusard et ses amis, Paris, Seuil, 1997, p. 123-137.

(11) Henri Massis, Alfred de Tarde (Agathon), Les Jeunes Gens d'aujourd'hui, Paris, 1995, p. 215.

(12) E. Fouilloux, << Intellectuels catholiques >> ? Reflexions sur une naissance differee, Vingtieme siecle. Revue d'histoire, no 53, janvier-mars 1997, p. 13-24; D. Pelletier, << Intellectuels catholiques ou dreyfusistes chretiens ? Histoire d'un ecart >>, L'Histoire des intellectuels aujourd'hui, sous la dir. de M. Leymarie et J.-F. Sirinelli, Paris, PUF, 2003, p. 327-340.

(13) Ph. Chenaux, Entre Maurras et Maritain, p. 228.

(14) Cf. X. Boniface, Histoire religieuse de la Grande Guerre, Paris, Fayard, 2014.

(15) Cf. Les Carnets du Cardinal Alfred Baudrillart (1914-1918), Paris, Cerf, 1994.

(16) La Guerre allemande et le catholicisme, Paris, 1915.

(17) A. D. Sertillanges, La Paix francaise, Paris, 1917.

(18) Sur l'affaire Sertillanges, faute d'etude basee sur les archives, je renvoie a la contribution de J.-M. Mayeur, << Les catholiques francais et Benoit XV en 1917 >>, Chretiens dans la Premiere Guerre mondiale, sous la dir. N.-J. Chaline, Paris, Cerf, 1993, p. 153-165. Voir egalement mon article : << Benoit XV et la Grande Guerre >>, Communio. Revue catholique internationale, tome 38, vol. 3-4, no 227-228, mai-juin 2013, p. 131-140, ainsi que l'etude recente de G. Cavagnini, << Les conferences de guerre du pere Sertillanges (1914-1918) >>, Vingtieme siecle. Revue d'histoire, vol. 129, no 1,2016, p. 95-107.

(19) Lettre du 9 septembre 1914, citee dans Ph. Chenaux, << Maritain et La Salette >>, La Salette. Apocalypse, pelerinage et litterature (1856-1996). Textes reunis par Fr. Angelier et Cl. Langlois, Grenoble, J. Millon, 2000, p. 111.

(20) Comme le montre bien l'historien italien Daniele Menozzi dans son livre Chiesa, pace e guerra nel Novecento. Verso una delegitimazzione religiosa dei conflitti, Bologne, Il Mulino, 2008, p. 15-22.

(21) F. Mentre, << Une consequence de la guerre : les jeunes et le progres >>, La Revue des jeunes, 1918, p. 585.

(22) << L'Utilisation de la Victoire >>, ibid., 21 (1919), p. 51.

(23) Lettre a Jacques Riviere, 3 novembre 1919, citee in H. Gheon, A. Gide, Correspondance, I (1897-1903), Paris, Gallimard, 1976, p. 116.

(24) E Gugelot, << Henri Gheon, ou l'histoire d'une ame en guerre >>, Chretiens dans la Premiere Guerre mondiale, Paris, Cerf, 1993, ed. Nadine-Josette Chalin et Michel Mollat du Jourdin, p. 71.

(25) A. Gide, Journal, I (1887-1925), Paris, Gallimard, 1996, p. 954 (17 septembre 1916).

(26) A. Gide, Journal, I, p. 915 (17 janvier 1916).

(27) H. Gheon, A. Gide, Correspondance, II (1904-1944), p. 943.

(28) Lettre du 1er novembre 1918, in ibid., p. 946.

(29) J. Cabanis, Dieu et la NRF (1909-1949), Paris, Gallimard, 1994, p. 159.

(30) H. Gheon, << Souvenirs >>, Hommage a Jacques Riviere 1886-1925, NRF, 1er avril 1925 (reedition Paris, 1991, p. 80).

(31) La Nouvelle Revue francaise, NRF, 1er juin 1919 (reproduit dans L'Esprit NRF 1908-1940, Edition etablie et presentee par P. Hebez, Paris, 1990, p. 241).

(32) Note du 26 mai 1919 adressee a Jacques Riviere, reproduite in H. Gheon, A. Gide, Correspondance, II (1904-1944), p. 956.

(33) H. Gheon, << Reflexions sur le role actuel de l'intelligence francaise >>, NRF, 1er novembre 1919, p. 953-964.

(34) J. Riviere, << Catholicisme et nationalisme >>, NRF, 1er novembre 1919 (reproduit in L'Esprit NRF, p. 260).

(35) Cf. la biographie de M. Toda, Henri Massis, un temoin de la droite intellectuelle, Paris, La Table Ronde, 1987.

(36) Signe par plusieurs ecrivains etrangers (Benedetto Croce, Albert Einstein, Heinrich Mann, Bertrand Russell, Stefan Zweig) et francais (Henri Barbusse, Jean-Richard Bloch, Georges Duhamel, Pierre Jean Jouve, Jules Romains), cette << Declaration d'independance de l'esprit >> instruisait le proces de l'intellectuel nationaliste accuse d'avoir, pendant la guerre, trahi sa vocation en asservissant la pensee aux << interets egoistes d'un clan politique ou social, d'un Etat, d'une patrie ou d'une classe >>.

(37) Texte reproduit dans J.-F. Sirinelli, Intellectuels et passions francaises. Manifestes et petitions au [XX.sup.eme] siecle, Paris, Fayard, 1990, p. 44.

(38) Comme l'ecrit le meme J.-F. Sirinelli, << il depasse, largement par ses signataires comme par sa signification, cette mouvance maurrassienne >> (ibid., p. 49).

(39) Ibid., p. 45-46.

(40) J. Prevotat, << Autour du Parti de l'intelligence >>, Intellectuels chretiens et esprit des annees 1920, p. 176.

(41) Lettre a Henri Massis, 6 juillet 1919, citee in H. Serry, Naissance de l'intellectuel catholique, p. 155.

(42) Lettre d'Henri Massis a Jacques Maritain, printemps 1919, Archives Maritain.

(43) Les Lettres, 1er fevrier 1921.

(44) Ibid., 1er octobre 1919.

(45) H. Serry, La Naissance de l'intellectuel catholique, p. 185.

(46) Les Lettres, 1er mai 1921, p. 630-631.

(47) Lettre du card. Gasparri a Gaetan Bernoville, 14 mai 1921, ibid., 1er juin 1921.

(48) R. Johannet, << L'Internationale catholique >>, ibid., p. 140-152.

(49) Les Lettres, 1 juin 1921, p. 798-799.

(50) Ibid., 1er juillet 1921, p. 91-92.

(51) Cf. L. Sturzo, M. Vaussard, Carteggio 1917-1958, a cura di E. Serra, Rome, Gangemi Editore, 1999.

(52) Lettre a Rene Johannet, Les Lettres, 1er juillet 1921, p. 98-99.

(53) Les resultats de l'enquete paraitront, sous forme de livre, aux editions Spes en 1924. Sur cette enquete, l'etude d'I. Biagioli, << Maurice Vaussard, un cristiano contro l'"eresia" nazionalista >>, D. Menozzi, R. Moro (ed.), Cattolicesimo e totalitarismo. Chiese e culture religiose tra le due guerre mondiali (Italia, Spagna, Francia), Brescia, Morcelliana, 2004, p. 223-243.

(54) M. Vaussard, << Le supranationalisme de l'Eglise catholique et le devoir de l'ecrivain >>, Bulletin catholique international, 1er fevrier 1928, p. 52-55.

(55) V. Chavagnac, << Les ecrivains catholiques et l'esprit des annees 1920 >>, Intellectuels chretiens et esprit des annees 1920, p. 43-44.

(56) Sur leur deroulement apres 1921, voir l'ouvrage d'H. Serry, Naissance de l'intellectuel catholique, p. 249 sqq.

(57) F. Lefevre, Une heure avec..., miere serie, Paris, 1924, p. 52.

(58) Id, Une heure avec... Deuxieme serie, Paris, 1924, p. 52-53.

(59) Les Nouvelles litteraires, 13 octobre 1923, p. 1-2.

(60) La Revue universelle, 1er aout 1924, p. 488-495.

(61) Jacques Riviere, << Lettre ouverte a Henri Massis sur les bons et les mauvais sentiments >>, NRF, 1er octobre 1924 (reproduit in L'Esprit NRF 1908-1940, Paris, Gallimard, 1990, p. 481).

(62) Stanislas Fumet, Histoire de Dieu dans ma vie, Paris, Cerf, 2002, p. 243.

(63) Lettre de J. Maritain a Ch.-F-Ramuz, 21 fevrier 1925, in C.-F. Ramuz, ses amis et son temps,V\ (1919-1939), Lausanne-Paris, Payot, 1970, p. 123.

(64) Lettre de J. Maritain a C.-F. Ramuz, 9 avril 1925, in ibid., p. 126.

(65) Lettre de J. Maritain a C.-F. Ramuz, 19 avril 1925, in ibid., p. 128.

(66) Jean Cocteau, Jacques Maritain, Correspondance 1923-1963, Paris, Gallimard, 1993, p. 72-76.

(67) Lettre deja citee du 19 avril 1925, in ibid.

(68) J. Maritain, Le Roseau d'Or, Premier numero de Chroniques, Le Roseau d'Or, no 5, Paris, 1925,1-V.

(69) R. Fernandez, << L'intelligence et M. Maritain >>, NRF, 1er juin 1925, p. 988.

(70) H. Massis, << Un temoignage sur Jacques Riviere >>, Les Nouvelles litteraires, 21 fevrier 1925.

(71) St. Fumet, Histoire de Dieu dans ma vie, p. 247.

(72) J.-P. Maxence, Histoire de dix ans (1927-1937), Paris, Gallimard, 1937, p. 61.
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Author:Chenaux, Philippe
Publication:The Romanic Review
Date:Jan 1, 2018
Words:7578
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