Printer Friendly

<< MENAGE / MONTAGE >> de NATHALIE BUJOLD a MARSEILLE.

Du 27 octobre au 22 decembre 2016, l'artiste gaspesienne Nathalie Bujold s'est exposee (au sens de prendre le risque du don de soi sous le regard de l'autre) chez Videochroniques a Marseille, en presentant un ensemble de travaux sous le titre generique << Menage/Montage >>. Le visiteur est d'emblee invite a faire oeuvre de monteur, de constructeur de sens, tant l'ensemble est une composition de propositions plastiques (visuelles et parfois sonores) qui ne demandent qu'a etre tissees par des imaginations sensibles. Epreuve qui donne du fil a retordre, expression qui tombe a point puisqu'elle tire ses origines de la difficulte a assembler en les torsadant deux ou trois brins de fil fin pour en constituer un plus epais et plus resistant. C'est ainsi que procedent la pensee et donc l'art.

Car du tissage, il en est question, que ce soit les monticules multicolores de Foyer doux foyer (1998) melant Phentex, bourre et fils, les cinq tissages jacquards (fils de coton) de Hit (2013) ou celui d'Annick et James a Saint-Irene (2013), les six broderies (fils de coton) de Pixels et petits points (2004), ou le tricotage en laine d'une Mire de couleurs (1999) qui grimpe le mur, ou ce diptyque de La montagne Sainte-Victoire (2005 et 2013) associant une video (tramage pixelise) et sa replique en tissage jacquard, ou encore ces deux videos tramees avec la complicite du quatuor Bozzini, Textile de cordes (1 min--2013) et surtout Jeux de cordes (20 min 36 s--2016).

Tisser necessite du metier (un outil, de la meticulosite, de la patience), et le visiteur qui n'y prend garde peut rapidement perdre le fil dans le dedale labyrinthique des chemins possibles. Observons de pres un tissage ou un tricotage : des fragments sautent aux yeux, d'autres sont dissimules. C'est la loi du genre. Une maille a l'endroit, une maille a l'envers. Une visibilite exterieure, une vision interieure. Un art du sens dessus dessous.

A voir le parcours des lignes (laine, fils, etc.) prises une a une, dans leurs entremelements methodiques, l'on ne peut dire si la forme exterieure qui en resulte, l'evidence visuelle de l'objet n'est pas au bout du compte ce qui dissimule, ce qui fait ecran, ce qui masque la vraie figure de l'oeuvre. L'endroit serait donc l'envers du decor. La mire de couleurs (ici tricotee) qui nous renvoie a nos vieux postes de television en atteste : une image qui signifie qu'il n'y a pas d'image a voir, pas pour l'instant, en souffrance (comme on le dit d'un courrier en attente de son destinataire a la poste), mais qui devoilera tot ou tard ses dessous. La mire en souffrance d'amour ? Faites la mire, pas l'amour des images... Ce n'est pas pour rien que les artisans, qu'ils fassent du tissage, des tapis, des tricots ou des mosaiques, parlent de motifs pour designer leurs dessins. Le motif est ce qui est donne a voir, mais c'est aussi la raison d'etre du trace, la necessite interieure qui a motive telle forme plutot qu'une autre. Tout motif a donc son revers plus ou moins avoue. C'est le noeud du probleme. Et c'est la que Nathalie Bujold excelle. Ses lignes sont le trace d'une dissimulation qui n'est pas conceptuelle (nous ne sommes pas ici en train de gloser sur le pas tout que montre toute image), mais physique. Il n'y a pas de tissage sans cache-montre. Toute son oeuvre est un agencement de noeuds, de motifs de noeuds. Peut-etre qu'a l'ere du numerique, ceux-ci sont des survivances de ce qui remonte a la nuit des temps de l'art, comme les mosaiques du temple d'Isis a Pompei, que l'historien autrichien de l'art Alois Riegl a un jour reconstituees. Agencement de noeuds qui signe l'origine des images que l'humanite n'a jusqu'a aujourd'hui cesse de retrouver, de reinventer et de reactualiser. Le noeud exhibe l'absence. La grande artiste japonaise Chiharu Shiota, par exemple, avec ses fils tisses, ses cbles, ses tiges metalliques qui transforment tout espace en une gigantesque toile d'araignee, ne fait ellememe que signifier l'absence, et les titres de ses oeuvres attestent de ses intentions : In silence, Dialogue with Absence...

L'art de Chiharu Shiota et celui de Nathalie Bujold ont ceci de commun : tenter de maintenir des liens entre ce qui fut et ce qui est, ce qui a disparu, mais qui peut resurgir a tout moment sous les couches du temps, au-dela du regard.

La oo, me semble-t-il, se deploie avec le plus d'ouvertures, d'echappees belles, la problematique du noeud comme motif essentiel du travail (ou du metier) de Nathalie Bujold, c'est dans sa video Jeux de cordes, realisee avec la complicite du quatuor Bozzini. Aux entrelacements des gestes, des cordes des instruments (violon, violoncelle, alto), des sons (qui sont eux aussi des lignes continues ou brisees, des compositions de textures), se rajoute un element decisif : la decoupe.

D'abord, meme si le titre generique de l'exposition a Marseille (Menage/Montage) pourrait le laisser entendre, la decoupe se distingue ici de ce geste a proprement parler cinematographique qu'est le montage. Ce qui fait montage dans cette exposition, c'est l'acte de construction de sens qu'opere le visiteur en tissant des relations entre les oeuvres ou entre des morceaux choisis d'une seule image. Elles s'y pretent. Elles ne menagent pas ceux qui se pretent au jeu, nous l'avons vu, car chaque endroit est en conflit de sens avec son envers. C'est aussi le propre de l'art video : sous une image, il y en a toujours une autre, art de couches, de strates, de noeuds, alors qu'au cinema, les sequences se suivent.

La decoupe ne rapproche pas des plans pour generer du sens, elle tranche, cisaille, separe, recompose, reorganise ce qui auparavant tenait ensemble dans un ordre preetabli par la captation video et sonore initiale des musiciens. Quand l'art video n'imite pas le cinema, il n'a que faire de la profondeur de champ. Il se contente d'un perimetre qui cerne une surface plane. L'art video a plus a voir avec les mosaiques de Pompei, deja evoquees ici, qu'avec le cinema ou les prouesses numeriques des images 3D.

Ce qui distingue le tissage de la video Jeux de cordes des autres oeuvres de l'exposition faites de vrais fils de laine ou de coton, c'est qu'ici, nous sommes en presence de ce que Deleuze nomme du tissage lisse, celui qui abolit l'envers et l'endroit, le cache et le montre, celui qui produit des espaces lisses (et non pas stries comme le jacquard) mais heterogenes (un corps, une corde, un mouvement, etc.). Les differents elements qui composent l'image ne sont plus entrecroises, mais assembles comme dans une mosaique de jeux ou noeuds de cordes.

Des fragments d'images-sons sont echantillonnes, compares, classes, decoupes, reorganises, noues, boucles, croises ... Nathalie Bujold feint de nous montrer un film alors qu'elle compose et orchestre des images et des sons. Ses oeuvres decoupent des images pour les rendre audibles et des sons pour les rendre visibles. Ainsi (et ce n'est pas si courant), l'image fait bon menage avec les sons.

Si j'ai tant insiste sur l'entreprise de demolition qui fit suite a la captation video et sonore du concert, au demantelement de ce qui y figure, pour construire une nouvelle vision et une nouvelle ecoute, c'est que nous touchons la a l'acte fondamental de la civilisation humaine, qui coincide avec la creation consciente d'une distance entre soi et le monde exterieur. L'art est un jeu de cordes qui nous lient et nous delient du monde tel que nous le percevons.

Marc Mercier est auteur, critique video pour les revues 24 images et Bref, realisateur et directeur artistique du Festival Les Instants Video a Marseille (www.instantsvideo.com). Commissaire d'exposition, il a participe a la creation de nouveaux festivals d'art video au Maroc, en Palestine, en Syrie, en Egypte, au Kirghizstan, etc. Il fut mandate en 2013 par l'historien de l'art Giovanni Lista pour construire un dossier sur l'histoire de l'art video pour la revue Ligeia. Sa derniere creation video (2016) s'intitule La mariee derobee (un essai jamais concluant).

Legende: Nathalie Bujold, Jeux de cordes.

Veuillez noter que l'iIllustration(s) est non disponible(s) en raison des restrictions de droits d'auteur.
COPYRIGHT 2017 Association for the Advancement of Visual Media
No portion of this article can be reproduced without the express written permission from the copyright holder.
Copyright 2017 Gale, Cengage Learning. All rights reserved.

Article Details
Printer friendly Cite/link Email Feedback
Title Annotation:EXPOSITIONS/EXHIBITIONS
Author:Mercier, Marc
Publication:ETC Media
Date:Jun 15, 2017
Words:1463
Previous Article:GEORGES DIDI-HUBERMAN LE COLLECTIONNEUR: de passions politiques.
Topics:

Terms of use | Privacy policy | Copyright © 2019 Farlex, Inc. | Feedback | For webmasters