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<< J'ai perdu Le Temps Retrouve >> ou ce que proust fait a ses relecteurs.

Le 11 janvier 2013, j'adressai par email a deux cents << grands lecteurs >> francais (ecrivains, editeurs, universitaires, critiques, libraires, bibliothecaires, traducteurs, comediens), un questionnaire sur le phenomene de la relecture et de ses enjeux. (1) Que relit-on et selon quels criteres ? Pourquoi l'enfant veut-il s'entendre relire chaque soir la meme histoire ? Peut-on comparer l'experience de relire un livre a reecouter un disque ou revoir un film ? La relecture, souvent invoquee a propos des << classiques >> auxquels on retournerait au detriment des nouveautes, serait-elle un acte conservateur qui s'oppose a la lecture ? Peut-on << se >> relire ? En tout, une dizaine de questions, tres simples, mais qui s'avereront mobiliser des explications souvent complexes.

La lettre qui accompagnait le questionnaire precisait que les participants pouvaient repondre a tout ou partie, grouper les reponses s'ils avaient le sentiment qu'elles se recoupaient ou donner un texte libre, d'une longueur de leur choix, sur leur experience de la relecture. Qu'ils pouvaient aussi y repondre de vive voix et de facon plus informelle lors d'un entretien.

Une centaine de personnes, en majorite des ecrivains, a repondu, soit 50%, ce qui est beaucoup. Leurs noms ne vous sont peut-etre pas tous familiers, mais l'on peut considerer que, dans chaque << categorie >>, ils constituent un echantillon representatif de la vie culturelle et intellectuelle francaise aujourd'hui. J'ai recu des questionnaires dument completes (par Patrick Chamoiseau, Annie Ernaux, Michel Onfray, Linda Le, Francois Bon ...), d'autres partiellement (par Veronique Ovalde, Jacques Bonnaffe ...); j'ai conduit des dizaines d'interviews (avec Jean Echenoz, Christine Angot, JeanYves Tadie, Elisabeth Roudinesco, Camille Laurens ...); quelques-uns ont choisi de me donner un texte libre sur le sujet (formidables contributions de Jean-Philippe Toussaint et de Stephane Audeguy ...) ; quelques autres ont decline l'invitation (Regis Jauffret, Michelle Perrot, Irene Lindon ...)--refus qui, argumentes, etaient toujours signifiants. Relire, titre d'un livre que je prepare, est le resultat de cette experience.

Etant dans l'impossibilite materielle de donner le detail de toute l'enquete (qui me mettrait en prime hors-sujet par rapport au theme de << Proust relu >>), je me propose de livrer dans un premier temps une synthese tres condensee des resultats principaux, synthese qui brossera le contexte, sans doute indispensable, a l'analyse des reponses de la seule question no. 7 de mon questionnaire, et qui etait : << Certains livres se preteraient davantage a la relecture que d'autres. Avez-vous, par exemple, une pratique specifique de relecture liee a la Recherche du temps perdu et, si oui, laquelle ? >>

Les resultats qui vont suivre sont bases sur les soixante-dix premieres reponses, soit trente-huit hommes et trente-deux femmes, pour la plupart des ecrivains, dont les ages s'echelonnent de trente-et-un a quatre-vingt-treize ans. Ils sont tous francais ou francophones et, a quelques exceptions pres, habitent Paris. Ce respect de la regle des trois unites repond a une exigence de coherence culturelle, appliquee a un groupe qui a eu les memes lectures d'enfance, la meme formation scolaire et universitaire, et revendiquent les memes references intellectuelles et les memes habitudes sociales dans un pays qui se singularise, en Europe et meme dans le monde, par son attachement a la << vie litteraire >> et aux traditions qui s'y rapportent.

A la question : que relisez-vous ? ou quel est le livre que vous avez le plus relu ? les soixante-dix grands lecteurs interroges ont prefere le plus souvent repondre en citant non pas un titre en particulier mais un ou plusieurs auteurs, lesquels sont parfois reduits implicitement a << une >> oeuvre : lorsqu'on cite Cervantes, Grossman ou Salinger, c'est (presque) necessairement pour Don Quichotte, Vie et Destin ou L'Attrape-Coeur (le meme principe s'appliquant evidemment a Proust). Ces relectures sont exclusivement des relectures de plaisir ; elles excluent les relectures soumises a des exigences professionnelles, qui faisaient l'objet de questions annexes. Dernier detail : j'ai ecarte la Bible, mentionnee quatre fois seulement--les Francais, c'est bien connu, etant des mecreants.

Sur les quatre-vingt-un auteurs cites (certains plusieurs fois), toutes nationalites confondues, 55% sont Francais. Les groupes les mieux representes ensuite sont les Anglophones (23%), avec un trio de tete compose de Faulkner, Salinger et Woolf, les Russophones (7,5 %), les Germanophones (6%), les Hispanophones (5%). Un Grec (Platon), un Chinois (Lao Tseu) et un seul Italien (Leopardi) ferment la marche.

Avec 80% des effectifs, les romanciers dominent largement, suivis des poetes (12%), et d'une proportion presque negligeable de dramaturges (Racine, Moliere et Shakespeare), de philosophes (Platon et Nietzsche) et de memorialistes (Saint-Simon). Fa palme des auteurs les plus relus revient a Gustave Flaubert (mentionne quatorze fois, tous romans confondus) et Marcel Proust (douze fois).

Un panorama par siecles indique egalement la predominance du vingtieme siecle, represente a 62%, quand le vingtieme-et-unieme siecle l'est a 22%, laissant tres loin derriere le dix-huitieme siecle (3,5%, representes par Diderot, Sterne et Laclos), le dix-septieme siecle (5%, representes par Moliere, Racine, Mme de La Fayette et Saint-Simon), le seizieme siecle (3,5%, representes par Montaigne, Shakespeare et Cervantes), le Moyen-Age (incarne par le seul Chretien de Troyes) et l'Antiquite (presente avec Platon et Lao-Tseu).

Il serait bien imprudent de tirer des conclusions definitives de ce sondage, effectue aupres d'une communaute tres reduite. Neanmoins, ces premieres donnees indiquent une tendance et esquissent une cartographie non pas des lectures, j'y insiste, mais des references auxquelles les grands lecteurs francais retournent regulierement.

Que le portrait robot de l'auteur le plus relu soit un romancier (80%) du vingtieme siecle (62%) francais (55%) ne doit pas etonner. C'est le plus souvent dans sa propre langue et son epoque au sens large que l'on puise ses nourritures spirituelles. Quant au genre romanesque, cette forme totale d'explication du monde, il a depuis longtemps tout eclipse, en ceci que le << roman >> s'est desormais substitue aux autres genres et en particulier a l'essai, aussi peu cite que la poesie (c'est dire). Rousseau n'est meme pas mentionne. Diderot l'est pour ses romans--et encore, qu'une seule fois. Sartre a disparu, avec Valery. Idem pour Derrida ou Lacan.

Ce triomphe de la fiction est celui du recit et de la narration. A l'exception de Beckett, qui est un cas a part, aucun auteur issu du Nouveau Roman ne figure dans la liste, confirmant le desinteret pour la pensee et les elaborations formelles des annees soixante et soixante-dix. Mais pas seulement. Car le phenomene s'etend aussi bien au theatre du dix-septieme siecle et aux moralistes du dixhuitieme siecle qu'aux surrealistes, dont on sait l'hostilite militante au genre romanesque (si Annie Ernaux n'avait pas cite Nadja parmi ses relectures, aucun auteur du mouvement n'aurait ete present). Que ce desenchantement soit enterine dans le public est chose connue. Qu'il ait gagne a ce point les intellectuels et les ecrivains contemporains a constitue, pour moi, une des surprises (relatives) de l'enquete.

Il est temps de s'arreter desormais sur les deux grands gagnants du palmares (et surtout sur le second) : Flaubert et Proust. Je les prends ensemble car leur concurrence (a l'avantage du premier) me semble signifiante. De ce point de vue, l'elite de la relecture en France n'a pas evolue depuis l'epoque de Queneau et de Perec, qui tous les deux confiaient relire en priorite Flaubert et Proust. Nous en avons meme la preuve chiffree pour Queneau qui, entre 1917 et 1976, soit de l'age de quatorze ans a sa mort, a note toutes ses lectures et relectures. Or il appert que sur les 10 000 livres de sa bibliotheque, Queneau avait lu Bouvard et Pecuchet treize fois et Du cote de chez Swann et A l'ombre des jeunes filles en fleurs << seulement >> sept fois (2).

Eriger Flaubert en modele absolu et clairement indepassable de la modernite litteraire s'inscrit donc dans une continuite historique remarquable et peutetre meme un peu inquietante au debut du vingt-et-unieme siecle. Des 1920, Proust lui-meme n'ironisait-il pas sur ces inconditionnels du style de Flaubert ?
   Heureux ceux qui sentent ce rythme obsesseur ; mais ceux qui ne
   peuvent s'en debarrasser, qui, quelque sujet qu'ils traitent,
   soumis aux coupes du maitre, font invariablement << du Flaubert >>,
   ressemblent a ces malheureux des legendes allemandes qui sont
   condamnes a vivre pour toujours attaches au battant d'une cloche (3).


Choisir Flaubert, c'est en quelque sorte faire un choix a risque nul. Non pas que Proust soit un choix tellement plus risque. Mais il implique personnellement ses (re)lecteurs, de facon infiniment plus intime, mobilisant volontiers, comme on le verra, l'inconscient. Comme s'il y avait homothetie entre le projet de l'ecrivain et la pratique meme de la relecture : on relit Flaubert par preoccupation d'objectivation formaliste, dans l'ambition d'appliquer un programme stylistique ; on relit Proust par souci de comprehension et d'exploration subjective. J'observe par ailleurs que, chez les ecrivains, Flaubert incite a ecrire, il est meme souvent un << element declencheur >> (Echenoz, Chevillard, Ernaux), tandis que Proust inhibe. L'un serait un breviaire double d'un mode d'emploi, l'autre une maniere de texte sacre. Ce qui fait dire a Gabriel Matzneff :
   Parmi les livres que j'admire et que, dans ma jeunesse, j'ai lus
   avec enthousiasme, le seul que je n'aie jamais relu, c'est A la
   recherche du temps perdu. Proust est un immense artiste, mais c'est
   un artistepieuvre : il vous prend dans ses tentacules et il ne vous
   lache plus. Il y a des maitres qui vous aident a devenir vous-meme,
   il y en a d'autres (Wagner, Proust) qui vous hypnotisent. Un jeune
   ecrivain peut lire et relire le cardinal de Retz, ou Stendhal, ou
   Flaubert : il apprend l'art d'ecrire, mais il demeure lui-meme.
   Quand il relit trop Proust, il fait du Proust, et c'est la
   catastrophe (4).


Je laisse a Gabriel Matzneff la responsabilite de son assertion, mais une chose est sure : la lecture et, a fortiori, la relecture de la Recherche provoquent des comportements, des reactions et des bizarreries qu'aucune autre oeuvre ne produit. On relit Alexandre Dumas comme on relit Jules Verne, on relit Balzac comme on relit Stendhal, ou Claude Simon comme Robbe-Grillet. Les pratiques et les motivations ne sont bien sur pas toujours les memes mais, en gros, on a l'impression d'avoir a faire au meme logiciel de pensee. Avec Proust, on a le sentiment qu'il faut changer de disque dur, qu'un autre langage se met en place et une autre aventure se construit. Je vois au moins deux raisons a cela. La premiere, qui est en quelque sorte extrinseque, touche a la reputation ecrasante du texte et de son auteur, a cette glose intimidante qui entoure et precede l'oeuvre. Si bien que lire Proust pour la premiere fois donne l'impression de le relire deja, ce qui est bien moins vrai avec Dumas ou Verne par exemple, meme si tout le monde a entendu parler des Trois Mousquetaires ou de Vingt mille lieues sous les mers. La seconde est intrinseque a l'oeuvre elle-meme, comme le suggere Francois Noudelmann :
   La Recherche est ecrite pour etre relue. Son spectre temporel
   suppose en elle-meme une disposition a la rememoration. Relire La
   Recherche serait alors accomplir sa programmation, entrer dans son
   imaginaire temporel, pratiquer une duree iterative et nostalgique.
   Le temps de La Recherche, du moins celui de sa lecture, serait
   moins le passe que le futur anterieur : je le lis en me disant que
   bientot je le relirai, anticipant le plaisir du retour a venir.
   Je l'aurai relu, c'est sur (5).


Celine Minard, qui a lu mais << pas encore relu >> La Recherche, ajoute, dans le meme esprit :
   Il y a bien sur cet appel a la relecture dans La Recherche qui
   tient a la structure et a la matiere meme de ce livre, la
   composition. Il amorce le desir de relecture des la derniere
   phrase, parce que c'est la premiere, et que le livre qu'on vient de
   terminer est tout entier a venir (6).


Ces deux raisons (parmi d'autres) font de la Recherche un cas tres particulier de lecture/relecture simultanee. Cette particularite mise a part, il est neanmoins possible d'identifier differents types de relecture plus << classiques >> de la Recherche. L'enquete que j'ai conduite m'en a indique au moins trois.

Le premier, qui est le plus courant, consiste en une lecture integrale a la fin de l'adolescence ou au debut de l'age adulte (entre seize et vingt-cinq ans), puis une relecture partielle au cours des ages, soit par extraits (des morceaux ici ou la, au hasard), par tomes isoles, par themes (grace aux resumes de l'edition Clarac qui permettent de naviguer dans l'oeuvre) ou par phases (souvent de crises, de depression ou d'insomnie, comme chez Pierre Pachet). Ces relectures fragmentaires sont celles, par exemple, de Francois Bon, Dominique Noguez, Sylvie Granotier, Roger Grenier, Philippe Forest, Michel Onfray, Francois Noudelmann, Colette Kerber, Typhaine Samoyault ou encore Rene de Ceccatty, qui precise :
   La premiere lecture de Proust m'a procure un sentiment d'ivresse.
   J'etais assez jeune (j'avais seize ans [....]), mais assez age ou
   mur pour comprendre l'enjeu litteraire gigantesque de cette oeuvre.
   Et cette ivresse, fait unique, ne pouvait plus revenir. De meme
   l'ivresse que j'ai eprouvee en lisant pour la premiere fois (deux
   annees plus tard) Jean Genet. Et dans les deux cas, les relectures
   sont beaucoup plus intellectuelles, cerebrales, liees a des
   recherches specifiques (recemment, par exemple, j'ai relu une
   partie de la Recherche pour le livre que je viens d'ecrire sur
   Greta Garbo qui devait incarner la Reine de Naples pour un film
   jamais realise par Luchino Visconti). L'ivresse ne sera pas
   reproduite (7).


Meme echo, bien qu'en des circonstances differentes, chez Francois Bon :
   Je ne saurai jamais retrouver la force d'arrachement ou de vertige
   qui a ete celle de ma premiere lecture de la Recherche, totalement
   immersive, 5 semaines de suite a Bombay en 1980, alors que depuis
   au moins 2 ans je bloquais completement. [...] Apres, en fonction
   de ses propres interets de travail, par exemple lire Simondon sur
   les objets techniques, et vouloir mieux comprendre le pianola ou la
   lanterne magique ou l'histoire de l'aviation, on va revenir a
   Proust de facon plus chirurgicale (8).


La second type de relecture concerne le groupe le plus mince, qui ont lu plusieurs fois l'integralite de la Recherche et qui y trouvent a chaque fois une ivresse renouvelee, differente, approfondie. Genevieve Brisac, Cecile Guilbert, Annie Ernaux, Christine Angot, Marianne Alphant, Eric Aeschimann se sont ainsi plonge deux ou trois fois dans La Recherche, de la premiere a la derniere phrase, temoignant tous de la meme sensation : le livre change, se regenere a chaque lecture. Elisabeth Ladenson avance cette explication : << Les tres bons livres donnent l'impression d'evoluer, sans doute pour la raison citee par Proust lorsqu'il compare le roman a un instrument d'optique pour mieux se lire. Les mauvais changent differemment ; ils devoilent la verite de leur manque d'interet >> (9). Jacques Dubois, que le texte proustien surprend a chaque relecture, comme si des passages avaient ete subrepticement ajoutes, invoque Barthes et sa defense de la << lecture plurielle >>, polysemique, qui nous donne cette impression de continuelle regeneration. La psychanalyste Sabine Prokhoris resume le phenomene en une tres jolie formule : << Les tres bons livres ne s'epuisent jamais. Ils se transforment. C'est le lecteur qui s'epuise >> (10). Meme Jean-Yves Tadie, qui est un cas un peu a part et qui avoue aujourd'hui resister a une sixieme relecture integrale de la Recherche, reconnait y trouver toujours quelque chose. Sans doute parce que, dit-il, << La Recherche est un des tres rares livres qui repond a tout : la mort, le temps, mais aussi des choses extremement precises. Une etude vient par exemple de montrer que Proust ne cite pas moins de 250 plantes dans La Recherche >> (11).

Entre ces deux types de relecture, il y en a un troisieme que j'appellerais de butinage primordial. Les (re)lecteurs ne precisent pas toujours s'ils ont lu La Recherche en entier, mais assurent en avoir relu de nombreux passages. C'est la l'une des singularites de l'oeuvre de Proust : etre abordee par contournements. J'ai un jour entendu Jean-Yves Tadie comparer ce phenomene a ces scenes de westerns hollywoodiens, oU l'on voit les Indiens encercler le fort yankee et tourner autour indefiniment. Je ne peux m'empecher de penser que c'est une bizarrerie qui tient davantage a la glose qui precede l'oeuvre de Proust (dont je parlais tout a l'heure) qu'a sa trop fameuse longueur car en quoi sept livres de poche seraient-ils si terrifiants, surtout pour de grands lecteurs ?
   [La Recherche] m'accompagne depuis mes vingt-cinq ans, ecrit
   Philippe Claudel (qui en a aujourd'hui cinquante-et-un), mais je ne
   l'ai toujours pas terminee, loin de la, car je reviens sans cesse
   en arriere, un peu sur le mode, trois pas en avant, deux pas en
   arriere. Je pense que je mourrai avant de l'achever. Il me semble
   meme que je ne peux que mourir avant de l'achever. Le contraire
   serait presque sacrilege a mes yeux (12).

   Il est rare, je crois, insiste Jean-Philippe Toussaint, que l'on
   lise d'une traite les quelque trois mille pages d'A la recherche du
   temps perdu (mais comment diable peut-on ecrire des livres aussi
   longs ?). A bien y reflechir, d'ailleurs, A la recherche du temps
   perdu est sans doute un de ces rares livres que j'ai davantage relu
   que lu, piochant regulierement dedans au cours des annees, et ne
   sachant plus tres bien, finalement, pour certains passages que
   j'etais en train de relire, si je les avais deja lus au moins une
   fois au prealable (13).


Jean Echenoz, lui, est encore plus precis dans ses aveux :
   J'ai passe quarante ans a me promener dans l'edition en trois
   volumes de la Pleiade, que je lisais par petits bouts. Il y deux ou
   trois ans, j'ai pris le premier volume et j'ai lu la totalite de
   l'oeuvre dans sa continuite pour la premiere fois. Si bien que je
   peux dire que je l'ai lu apres l'avoir relu (14).


Contrairement a une idee trop repandue, c'est donc la relecture qui conduit a la lecture et non l'inverse. Mais pour l'oeuvre de Proust, exclusivement. Aucun autre auteur n'a merite cet hommage paradoxal.

Ces trois types de relecture ne sont bien sur pas exhaustifs. On s'etonnera peut-etre de ne pas trouver le modele du relecteur compulsif, qui relit La Recherche tous les etes. Pierre Assouline est ce cas unique parmi mes cobayes. Mais cette activite a un revers, pour quelqu'un qui doit lire d'innombrables nouveautes : A la recherche du temps perdu est le seul livre qu'il relise regulierement.

A ces singularites caracterisant la relecture de Proust, s'ajoutent des particularismes. Ils touchent d'abord l'aspect materiel du livre, l'edition, la collection. Marike Gautier, directrice des editions du Passage, a lu cinq fois La Recherche, a chaque fois dans une edition differente (dans la Blanche, dans l'edition illustree par Grau-Sala, dans les deux Pleiades, en poche). Certains declarent a l'inverse ne pas pouvoir lire Proust dans une autre edition que leur edition favorite. Pour le critique Olivier Barrot, lire La Recherche en Quarto << est une experience autant physiologique qu'intellectuelle >> (15) dont il ne pourrait se passer. Evelyne Bloch-Dano, qui n'attache d'ordinaire aucune importance a ces questions bibliophiliques, reconnait avoir developpe un fetichisme pour l'edition du Livre de poche. Helas, m'a-t-elle confie, en s'excusant presque de ce chiasme semantique : << Un jour, j'ai perdu le Temps retrouve >>. Elle s'est alors resignee a relire le titre en Folio mais elle a ete definitive : << C'est moins bien >> (16).

Si je cite cette anecdote (qui donne le titre de cet article), c'est qu'elle me parait tres symptomatique du rapport qu'entretient l'inconscient des lecteurs avec l'oeuvre de Proust. Evelyne Bloch-Dano est l'auteure d'une biographie de la mere de Proust ; il se trouve qu'elle est aussi l'auteure d'un recit sur sa propre mere, atteinte de la maladie d'Alzheimer, autre forme de perte du temps retrouve. Ces echos entre l'oeuvre proustienne et la vie intime de ses (re) lecteurs sont beaucoup plus frequents que je ne l'aurais cru. Autre exemple : Genevieve Brisac, vers l'age de vingt ans, comprend mal que son fiance de l'epoque parte l'ete sans elle mais avec << un ami >> en Grece. Elle n'a saisi que des annees plus tard pourquoi, cet ete la, seule a Paris, elle avait decide de lire La Recherche en commencant, ce qui est inhabituel, par Sodome et Gomorrhe. Sabine Prokhoris, psychanalyste, se rendra compte tres longtemps apres qu'elle relisait La Fugitive au moment ou elle songeait a quitter la personne avec laquelle elle vivait. Quant a la romanciere et scenariste Cecile Vargaftig, elle entamera la lecture continue de la Recherche, jusque-la abordee par fragments, a l'occasion d'un sejour a l'hopital, a cause d'une tres grave crise d'asthme.

J'arrete la ma serie d'historiettes qui, pour anecdotique qu'elle soit, revele ce qui me semble constituer peut-etre la plus grande singularite de la relecture proustienne : l'identification symbolique. On se souvient que Lacan, dans son Seminaire IX, distinguait identification imaginaire (par reconnaissance de la forme du corps dans le miroir) et identification symbolique (qui se fait au travers de la nomination par l'Autre et par le << je >>, qui permet de dire << je suis untel >> (17)). Lire, relire Proust, provoque a tous les stades cette identification symbolique. Des premiers exemples que je vous ai donnes jusqu'aux derniers, il n'a en realite ete question que d'etre nomme ou de se nommer : depuis << je suis ecrivain >> a << je suis asthmatique >>, La Recherche determine systematiquement la nomination ou l'auto-nomination individuelle, instaurant entre le lecteurrelecteur, l'auteur et l'oeuvre, un lien sans autre equivalent parmi les temoignages que j'ai recueillis.

J'aimerais pour conclure, et tres exceptionnellement, en ajouter un : le mien. Je viens d'une famille ou Proust etait recu comme, je cite, << le petit journaliste qu'on mettait en bout de table >>. Toute mon adolescence, j'ai entendu parler des personnages de la Recherche, persuadee qu'ils etaient des oncles ou des cousines que je n'avais pas encore rencontres, dont on rapportait les bons mots exactement comme on citait les saillies dans les diners en ville de personnes reelles avec lesquelles il m'etait impossible de les distinguer ; j'ai vu des duchesses illettrees se moquer du snobisme de Proust et de sa fascination pour l'aristocratie ; j'ai entendu, en passant, des propos antisemites et homophobes dans la bouche de gens tres distingues qui passaient leur temps a fustiger la vulgarite de Madame Verdurin et celebrer le gout exquis << d'Oriane >>. J'ai fini, vers l'age de vingt ans, par lire La Recherche. Et la, je n'ai pas eu l'impression de la relire, trompee par ce discours qui precede l'oeuvre, mais de relire, sous un autre jour, le reel qui m'entourait. L'enorme superiorite de Proust par rapport a une classe sociale infatuee et inculte m'a saisi de facon inoubliable, en me revelant la plus liberatoire des identifications symboliques, qui se verifiera a toutes mes relectures : les gens qui m'entouraient n'existaient pas ; ils etaient, stricto sensu, des personnages de Proust. Et ce qui achevait de m'en convaincre, c'est qu'ils ne s'en rendaient meme pas compte.

UCLA

(1.) Ce texte est une premiere version d'un travail qui a ete recemment publie sous le titre: Relire, enquete sur une passion litteraire, Paris, Flammarion, 2015, 301 p.

(2.) Florence Geheniau, Queneau analphabete : Repertoire alphabetique de ses lectures de 1917 a 1976, 2 vol., nouvelle edition revue et augmentee de beaucoup, s.l., 1992, t. I, p. 356 et t. II, p. 800. Je remercie Stephane Audeguy pour m'avoir signale cette precieuse reference.

(3.) Marcel Proust, << A propos du << style >> de Flaubert >>, Contre Sainte-Beuve, Paris, Gallimard, << Bibliotheque de la pleiade >>, 1971, p. 594.

(4.) Gabriel Matzneff, << Reponses au questionnaire sur la relecture >>, 4 mars 2013. Outre ceux qui ont prefere la formule de l'entretien, tous les auteurs ont repondu au questionnaire par email. La date mentionnee est celle de la reception du message.

(5.) Francois Noudelmann, << Reponses au questionnaire sur la relecture >>, 18 fevrier 2013.

(6.) Celine Minard, << Reponses au questionnaire sur la relecture >>, 25 janvier 2013.

(7.) Rene de Ceccatty, << Reponses au questionnaire sur la relecture >>, 16 janvier 2013.

(8.) Francois Bon, << Reponses au questionnaire sur la relecture >>, 7 mars 2013.

(9.) Elisabeth Ladenson, << Reponses au questionnaire sur la relecture >>, 13 janvier 2013.

(10.) Sabine Prokhoris, Entretien avec l'auteure, 15 fevrier 2013.

(11.) Jean-Yves Tadie, Entretien avec l'auteure, 17 janvier 2013.

(12.) Philippe Claudel, << Reponses au questionnaire sur la relecture >>, 15 janvier 2013.

(13.) Jean-Philippe Toussaint, << Sur la relecture >>, texte envoye a l'auteure, 5 fevrier 2013.

(14.) Jean Echenoz, Entretien avec l'auteure, 26 mars 2013.

(15.) Olivier Barrot, << Reponses au questionnaire sur la relecture >>, 17 janvier 2013.

(16.) Evelyne Bloch-Dano, Entretien avec l'auteure, 25 janvier 2013.

(17.) Jacques Lacan, Les Seminaires, IX. L'Identification. Seminaire inedit, 1961. Voir Moustapha Safouan, Lacaniana. Les Seminaires de Jacques Lacan, tome I, Paris, Fayard, 2001, p. 185-230.
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Author:Murat, Laure
Publication:The Romanic Review
Date:May 1, 2014
Words:4029
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