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"L'Appareil a renverser le sens de la terreur": Bataille lecteur de Paulhan.

Dans un texte sur Paulhan publie pour la premiere fois en 1976, Michel Beaujour decrit l'oeuvre bataillienne, ses figures et son programme, comme le comble de la terreur moderne. "Bourreaux et victimes," dit-il, "la tauromachie, les baionnettes, les barbeles, les sevices et les extases, nous donnent fictivement a jouir," "(leur) terreur est ce qui confere feu et flamme a notre vie d'encre." Et c'est pourquoi, ajoute-t-il, "il serait instructif d'analyser le dechirement de notre pensee, de nos emotions, entre les deux poles--apollinien et dionysiaque--que l'on peut designer par les deux noms de Paulhan et Bataille." (1) Quelle que soit ici la pertinence de ce jugement critique--comme de l'analogie qu'il etablit avec le dualisme esthetique de Nietzsche--il est fidele a cette vulgate qui, a la suite principalement de Tel Quel, voit en Bataille un terroriste. Le contraste avec Paulhan, l'evocation d'un Bataille dionysiaque, celle d'une oeuvre dont l'exces thematique et conceptuel s'oppose aux poetiques de son epoque, voila les lieux les plus communs de la lecture bataillienne. Celui-ci serait a la litterature du vingtieme siecle ce que sont a l'apollinisme, les transgressions du dionysisme tragique.

Une telle lecture, au reste, est indeniable. Elle reflete ce qui fait, chez Bataille, plus qu'une imagerie ou un style d'ecriture--le sacrifice figure ou litteral de ses images--mais aussi l'economie depensiere de sa contestation generale des savoirs et des textes. L'oeuvre bataillienne semble en tout et partout terroriste. Elle le parait dans le depouillement brutal de son ecriture, dans le caractere inaugural de la position critique qu'elle prend par rapport aux ecoles litteraires de son temps (le surrealisme) et dans ce programme a-poetique qui, depuis "l'heterologie" jusqu'au dernier texte de L'Impossible, pretend dechirer la poesie moderne dans l'experience de son extase ou de son supplice. (2) Elle l'est egalement en ceci: que ce projet anti-litteraire du non-savoir bataillien se pense moins peut-etre comme un programme que comme une performance--celle, aura-t-on dit, de son ecriture. L'ecriture bataillienne, a-t-on encore affirme, entend arracher a soi la litterature, separer sa "pratique" textuelle des speculations theoriques et metaphoriques de sa poesie. Sa "transgression" de soi par soi pretend a un suicide en acte de l'ecriture, a un mourir toujours instant et qui, moyennant bien sur une inversion de signe, est bien en effet symetrique de ce vecu expressif du langage que revendiquent les terroristes contemporains.

Que Bataille, sa critique et sa "pratique" de l'ecriture, puissent etre dit terroristes est donc difficilement contestable. Je crois pourtant qu'il faut se garder de charger ce portrait de Bataille en Dionysos comme de donner trop de credit a cette dualite Bataille/Paulhan--terreur/rhetorique. Aucun des deux n'aurait souscrit a une opposition qui me parait avoir ete mise en place ou tout au moins durcie par la lecture de Tel Quel et sa theorie de "l'ecriture transgressive." C'est a Tel Quel plus qu a Bataille par exemple que 1'on doit ce contraste tranche entre ecriture pratique et theorie poetique, entre texte depensier et rhetorique speculative. Bataille lui-meme fut loin de s'en tenir a de telles simplifications. Si l'on elargit l'analyse de ses rapports a la poesie jusqu a inclure, non seulement les premiers textes heterologiques mais aussi ceux plus tardifs de l'a-theologie, on s'apercoit que Bataille s'y eloigne du scheme sacrificiel de cette premiere periode et qu'il en reecrit la transgression de la litterature dans un contexte critique tout different. (3) L'Experience interieure n'y apparait plus comme un prolongement ou une aggravation de la terreur a-litteraire des textes inauguraux, mais elle les commente et les reecrit de maniere tout a fait renversante. (4) Cette reecriture se met d'ailleurs, je crois, sous l'autorite de celui qui, a la meme epoque, questionnait pour la renverser la terreur de ses contemporains: Paulhan. Car Bataille fait allusion--plusieurs fois--dans L'Experience interieure, a l'ouvrage majeur de Paulhan: Les Fleurs de Tarbes ou la terreur dans les lettres. (5) Il en cite aussi bien les concepts qu'il en imite la rhetorique. Il utilise par exemple la notion de "terreur" pour definir dans une "Digression sur la poesie," le jeu pervers du poetique. (6) Mais, et de maniere plus significative encore, il renvoie a l'allegorie paulhanienne, sa metaphore dominante et le recit figural qu'elle commande. II I'utilise, nous allons le voir, comme cadre referentiel et materiau allegorique d'une fiction critique qui joue, a la fin de L'Experience interieure, un role majeur. C'est a partir de ce jeu textuel qu'il opere ce que nous voudrions presenter a la suite de la formulation paulhanienne comme un "renversement du sens terroriste de son experience" et un "retour a la rhetorique" semblable a bien des egards a celui propose par Paulhan dans Les Fleurs de Tarbes.

Un tel jeu nous montre que Bataille a engage dans les annees quarante un dialogue avec la critique paulhanienne de la terreur. Il en a emprunte et inscrit dans son texte le geste critique fondamental; et il faut se demander ce que veut dire, au moment du tournant a-theologique, un tel jeu referentiel. Qu'implique-t-il de glissement, voire de revolution dans la pensee bataillienne des lettres? Pourquoi Bataille reecrit-il 1'allegorie critique de Paulhan, au moment meme ou son livre, accomplissant le programme critique de son experience terroriste, devait se livrer a la nuit du non-savoir? Pourquoi renverser ainsi, a la fin du premier livre de son a-theologie, le programme anti-poetique de son experience du non-savoir? Que signifie, a l echelle de ce livre mais aussi de l'oeuvre entiere, ce dernier geste de l'experience et que nous donne-t-il a penser de son rapport a la poesie et la litterature en general?

Voila les questions que je voudrais explorer dans ce travail. A partir d'une lecture de ce que l'on peut appeler le moment paulhanien de L'Experience interieure, je voudrais montrer, qu'anticipant ties lucidement certaines simplifications transgressives de sa posterite critique, Bataille a non seulement engage dans les annees quarante un dialogue avec cet autre critique majeur de l'epoque qu'est Jean Paulhan, mais qu'il aurait, lui aussi, allegorise un renversement de la terreur en "rhetorique." Il aurait ainsi--a partir d'un renversement des hierarchies tout aussi copernicien que celui de Paulhan--propose une priorite du langage et de sa rhetorique sur l'experience soi-disant originale (interieure) de leur sacrifice.

La critique, a vrai dire, lorsqu'elle ne les a pas a l'avance simplifies, s'est peu interessee aux rapports des oeuvres paulhanienne et bataillienne. Ce n'est pas si etonnant, au reste, si l'on considere que cerapport est pour le moins implicite dans les oeuvres. Les passages de l'oeuvre bataillienne que je me propose de lire sont largement dissimules--pour ne pas dire encryptes--a l'interieur d'un reseau tres dense de references litteraires et Bataille fit rarement allusion a des concepts paulhaniens qu'en apparence il commente peu. Les rares allusions qu'il fait a la terreur dans L'Experience interieure et un texte plus tardif sur Sade se servent de la notion de maniere exclusivement descriptive, l'utilisant pour designer ces pratiques auto-contestataires ou la litterature s'auto-denie formellement et thematiquement. (7) On sait egalement peu de choses encore sur ce que furent les rapports vecus--personnels et intellectuels--de Bataille et Paulhan. (8) On sait qu'ils se rencontrerent a la fin des annees trente a l'occasion du College de Sociologie; et les quelques lettres publiees de la Correspondance de Bataille nous apprennent qu'ils entretinrent par la suite une relation amicale mais essentiellement editoriale--Paulhan ayant ete etroitement implique comme lecteur et comme editeur dans les differents projets et tentatives de publications que fit alors Bataille. (9) On peut egalement supposer qu'ils dialoguerent de maniere vicariante a travers Blanchot qui fut proche de l'un comme de l'autre. Celui-ci publia en effet en 1941, c'est-a-dire au moment ou leur amitie se solidifiait, son essai seminal sur Paulhan: "Comment la litterature est-elle possible." (10) Mais leur rapport reste toujours mysterieux. Au reste, ce n'est pas dans la biographie que l'on trouvera, a mon sens, l'essentiel de leur connivence theorique mais, malgre tout, dans les textes. Et je crois qu'il est important de souligner, a partir de ces textes presque contemporains que sont Les Fleurs de Tarbes (1941) et L'Experience interieure (1943), une complicite profonde de ces deux pensees du langage et de la litterature.

L'amorce critique qui nous invite a mediter cette connivence, c'est donc, a la fin de L'Experience interieure, l'apparition tout a fait inopinee mais insistante de cette catachrese de la rhetorique qu'est chez Paulhan et Bataille--comme aussi dans toute la tradition--le trope de la "fleur." Celle-ci apparait en effet au moins deux fois a la fin du "Post-scriptum au supplice" et c'est dans le jeu paradoxal de cette double eclosion textuelle que l'on peut lire quelque chose de similaire aux renversements critiques de l'allegorie des Fleurs de Tarbes: une fable de la lettre et de son retour. Bien entendu, rien ne dit ici categoriquement que Bataille emprunte a Paulhan ce trope si communement partage. Les quelques indices circonstanciels--le fait que Bataille ait, depuis le "Langage des Fleurs," abandonne toute mention du trope et qu'il ne reapparaisse qu'au moment ou Bataille mentionne pour la premiere fois la notion de terreur--ne suffisent sans doute pas a prouver categoriquement la reference a Paulhan. Mais ces preuves philologiques ont au fond peu d'importance. (11) Ce qui est ici plus capital, c'est que l'apparition de la figure coincide chez Bataille avec une reflexion sur le statut du langage au sein de son experience a-theologique. C'est aussi que cette reflection prenne la forme paulhanienne d'une petite fable dont les deux moments rejouent ou performent fidelement le mouvement essentiel de l'allegorie des Fleurs de Tarbes: a savoir l'accomplissement et le renversement "rhetorique" de la "terreur." Comme les fluers du jardin de Tarbes chez Paulhan, les fleurs de l'experience bataillienne sont les tropes majeurs d'une performance allegorieque ou se joue plutot qu'il ne se theorise un "renversement majeur de l'experience et du sens des letters." (12) La fable paulhanienne demandait que l'on redonne aux signes le dorit d'entree dans le jardin de la litterature; calle de Bataille fait, on va le voir, le meme geste. Au seuil de son non-savior, c'est-a-dire au moment d'abandonner une poesie que son experience interieure veut depasser, Bataille substitue a ce programme terroriste celui d'un retour de l'experience a sa rhetorique poetique. Comme Paulhan, il nous propose ainsi de substituer a la loi de la terreur, a son signe, un autre panneau. On pourrait y lire desormais comme a Tarbes qu'il n'est plus defendu d'entrer dans le jardin a-theologique avec des fleurs a la main; mais qu'il l'est, au contraire, d'y entrer sans bouquet de figures.

Mais venons-en donc a nos fleurs, a leur lecture. Bataille les fait apparaitre deux fois dans son texte, dans une sorte de dialogue critique et figural. En voici la premiere occurrence:

Ce sacrifice de la raison est en apparence imaginaire, il n'a ni suite sanglante, ni rien d'analogue. Il differe neanmoins de la poesie en ce qu'il est total, ne reserve pas de jouissance, sinon par glissement arbitraire, qu'on ne peut maintenir, ou par rire abandonne. S'il laisse une survie de hasard, c'est oubliee d'elle-meme, comme apres la moisson la fleur des champs. (E.I., 178)

Cette premiere apparition des "fleurs de l'experience" est interessante en ce qu'elle permet de resumer l'essentiel de ce qui fait la terreur sacrificielle de la pensee bataillienne du poetique depuis les annees vingt. La postulation essentielle de cette pensee--celle dont Bataille ne cesse de mediter a la fois l'efficacite et l'impasse depuis les premieres reflexions anti-poetiques de l'oeil pineal--est celle d'une opposition fondatrice entre sacrifice pur de la raison et sacrifice restreint de la poesie, entre non-savoir et langage. La poesie, dit Bataille, reserve dans son sacrifice une jouissance que le "sacrifice de la raison," c'est-a-dire, si on l'entend bien, l'experience du non-savoir, "consomme" entierement (E.I. 176). L'exigence d'un non-savoir total, de sa depense radicale du sens, ne peut en effet se contenter d'un sacrifice du langage qui reserverait, dit Bataille, la "jouissance" de son propre sacrifice. Elle impose un redoublement de ce sacrifice, l'annulation de sa jouissance dialectique, c'est-a-dire du langage en quoi elle se reserve et s'effectue. Le non-savoir, autrement dit, se concoit toujours comme l'annulation redoublee de sa mimesis ou de son drame. Et c'est la pertinence entiere de l'experience bataillienne du non-savoir qui depend donc de cette "terreur" a-poetique. L'originalite de sa depense du sens, sa rupture totale avec le savoir, est organiquement liee a un depassement et a une annulation du langage. Elle est toute entiere resumee par le programme terroriste que Bataille a inscrit en effet en priere d'inserer du livre: "L'experience interieure doit aller, 'par dela la poesie," vers l'extase consommee de son sacrifice" (E.I., 422). (13)

La premiere apparition, chez Bataille, des fleurs de la rhetorique, se fait donc dans le contexte general de son projet terroriste de "depassement" sacrificiel du poetique. Et il est facile de voir comment Bataille a adopte le motif pour ainsi dire a contrario et de maniere non pas a infirmer mais a confirmer ce programme a-poetique. Car ces "fleurs des champs" qui apparaissent ici et survivent "par hasard" a l'experience de leur abolition ne sont pas, dit-il, de veritables tropes semblables a ceux des jardins litteraires. Ce sont de ces figures sauvages, bleuets, coquelicots et herbes folles, que la moisson sacrificielle du sens a laisse derriere elle. Et si elles demeurent dans les pages du livre, c'est a la maniere de traces involontaires et indistinctes.

Ainsi les figures du livre bataillien ne sont-elles pas, nous dit Bataille, de veritables figures. Ce ne sont plus que les indices, les traces, d'une abolition qui les a deja emportees. Et l'on ne peut s'empecher ici d'etre frappe par la ressemblance entre ce fragment critique et cette serie "d'alibis" qu'alleguaient dans l'allegorie paulhanienne les jeunes ecrivains tachant de justifier, eux aussi, leur usage d'une rheto- rique a laquelle ils pretendaient egalement tous avoir renonce. On se souviendra ici de ce moment de la fable ou ces jeunes gens de Tarbes, surpris par le gardien du jardin avec des fleurs a la main, justifiaient leur presence en des termes similaires a ceux de Bataille. L'un, dit Paulhan, affirmait au gardien qu'il "les avait en entrant," un autre "se promenait avec des fleurs dans les cheveux pour dire qu'elles avaient du tomber de l'arbre," un autre encore "choisissait des fleurs trop etranges pour venir des plates-bandes du Jardin" (F.T., 49). La justification de Bataille n'est, on le voit, qu'une des versions du meme alibi. Ayant lui aussi a expliquer sa possession et son usage de fleurs litteraires, il en questionne de meme la provenance et la nature. II dit, lui aussi, que ces fleurs ne sont pas vraiment les siennes et qu'elles n'en sont pas vraiment. Ce sont des fleurs sauvages; et si elles demeurent encore dans les pages du livre--l'espace de son jardin--c'est a la maniere de traces involontaires et indistinctes: mots defigures, langage sans rhetorique. Comme les textes des jeunes terroristes que Paulhan satirise, L'Experience interieure appartient donc a ce genre litteraire de la terreur que Paulhan decrit alors comme celui de la "justification" et de "l'alibi." Le projet essentiel d'un tel genre, dit Paulhan, est d'etablir "que le texte qu'il donne a lire n'est pas un texte et que malgre l'apparence son auteur n'en est pas un non plus" (F.T., 52).

Cette distinction que Bataille tache d'etablir entre ses figures "involontaires," sauvages et celles, cultivees et cultivables, de la poesie fait donc le coeur de son terrorisme anti-litteraire. Car supposer que l'on puisse ainsi distinguer entre deux types de signes et deux experiences du signe; postuler que l'on puisse separer une depense sans reserve du langage et l'economie restreinte de sa figuration reconduit l'idealisme d'une pensee traditionnelle du langage. Une telle discrimination entre la depense et la reserve, la purete d'un (non) Sens originel et l'impurete mimetique qui la restreint, suppose en effet que l'on ait, quelque part, acces a l'experience originaire de la depropriation a-theologique du Sens et de ses signes. Elle propose ainsi ce que Paulhan denonce comme la naivete idealiste de la terreur--ce qu'il appelle son "illusion de projection": que l'on puisse disposer du langage en dehors de lui, a partir de ce point ideal du (non) Sens ou l'exteriorite de l'ecriture peut etre maitrisee, annulee. C'est cette illusion qui est a l'origine de toutes les "misologies": celle des terroristes modernes comme celle ici de Bataille. Car toute "misologie"--e'est--dire pour Paulhan tout refus du langage--est un idealisme. Sa denonciation de l'ecriture tient toujours au privilege qu'elle accorde a l'idee sur l'expression, au sens sur son signe. Elle demande toujours le sacrifice de ces signes et leur reinvention perpetuelle: "la recreation d'une autre syntaxe, d'une grammaire nouvelle et jusqu' a des mots inedits ou revivrait l'innocence primitive et je ne sais quelle adhesion perdue du langage aux choses du monde" (F.T., 46). Et l'on voit clairement a present en quoi l'immolation bataillienne de la raison et son alibi poetique participent, a une difference de signe pres, a cet idealisme terroriste. Bien entendu, ce n'est pas a un ideal philosophique ni a aucun vecu interieur--a la Bergson--qu' elle sacrifie ses mots. L'experience a laquelle elle les immole est au contraire celle de l'insaisissable, de l'impossible. Reste que cette impossibilite demeure theologique dans la mesure meme ou elle se pretend exterieure au langage. C'est dans la mesure ou l'a-theologie bataillienne du langage pretend annuler ses fleurs ou ne produire que leur simulacre sauvage qu'elle est terroriste. C'est dans la mesure ou elle dit pouvoir, en un point, "ne pas parler" qu'elle ne peut se degager des schemas terroristes de la theologie negative et de ses mystiques du silence.

On sait la "solution" que Paulhan a proposee a cette equivoque theologique de la terreur: son "retour a la rhetorique," au langage. On sait egalement a quelle ambiguite l'on est confronte lorsqu' on tache de definir ce que Paulhan entend exactement par ce "retour" qui n'est jamais simplement l'affirmation inversement symetrique de la terreur--c'est -a-dire celle d'une suffisance du langage et des codes--mais celle, rigoureuse, de leur "finitude" ou de leur limite. Car si Paulhan deplace de maniere alors radicale la pensee du langage et de la litterature, ce n'est pas parce qu'il revient a un formalisme satisfait, c'est parce qu'il porte a bout les consequences logiques de la terreur en tant qu'intuition d'un "arbitraire du langage" (F.T., 131). Ainsi la methode paulhanienne consiste-t-elle a "pousser a bout" la terreur pour nous mettre face a une impossibilite radicale du Sens, du referent. C'est la, si l'on veut, en ce point orphique de sa critique linguistique qu'il rencontre l'a-theologie bataillienne, c'est-a-dire l'exigence d'un non-savoir. Et c'est la aussi que l' une et l' autre pensees se renversent et que l'a-poesie (ou a-logie) negative du non-savoir bataillien va revenir a l'affirmation de sa limite poetique. Car le geste paulhanien et celui de Bataille consistent non seulement a prendre acte de cette impossibilite du Sens ou de Dieu--s' ils s' arretaient la ils ne diraient rien d'autre que ce que disent les "misologies" mystiques et poetiques de la tradition--mais a monter que cette imposibilite condamne I'experience du langage a n'etre que L'affirmation rigooureuse de sa propre limite. S'il n'y a pas de Sens au langage--s'il n'y a pour ses mots qu'un referent impossible--alors il n'y a non plus aucun Dehors (aucun Illimite) que le langage doive a la fois dire et rater. Ce qu'il y a, c' est "I' nexistence" meme d'un langage inscrivant, a meme ses tropes, I'in-suffisance ou I'extase de leur sens fini. Un langage fini--Paulhan dit "arbitraire," Bataille "a-theologique"--n'est pas ainsi le reflect d'une exteriorite infinie, c'est I'indecisable remarque de I'Infini dans le fini, I'exposition a meme I'insuffisance du signe de son impossible originarite. Et c'est tres exactement cette affirmation de la figure (du mot) comme limite ouverte, c'est-a-dire encore comme I'indecidabilite constitutive de son signe, que la fable des Fleurs de Tarbes allegorise en ce debut des annees quarante. C'est cette indecidabilite du signe qu'analyse la theorie paulhanienne du cliche et son anbiguite monstrueuse (14). Et c'est aussi cela qu'au meme moment Bataille dramatise dans cette fable du retour des fleurs de l'experience. Car Bataille va faire ici quelque chose de tres semblable a ce que nous presente I'analyse paulhanienne. II va montrer d'une part qu'il n'y a pas, pour L'Experience interieure, d'exteriorite referentielle: cette Nuit sacrificielle que le non-savoir nous promet depuis le debut du livre. Mais il va aussi nous montrer que cet echec de la Nuit et l'experience qui y conduit se retrouvent deja au coeur de I'un des contes les plus anciens de la litterature: le conte orphique. Ainsi nous montre-t-il, on va le voir, que l'experience la plus nocturne est toujours deja celle de la litterature, ses fictions et cliches. Et il faudra interroger ce que peut bien vouloir dire cette allegeance de l'experience a ces textes de notre tradition litteraire.

Mais passons au texte. Void l'extrait qui fait les toutes dernieres lignes de L'Experience interieure:

Ultime et pure plaisanterie de la fievre.--Dans le silence nuageux du coeur et la melancolie d'un jour gris, dans cette deserte etendue d'oubli qui ne presente a ma fatigue qu'un lit de maladie, bientot de mort, cette main qu'en signe de detresse, j'avais laisse tomber a mon cote, pendant avec les draps, un rayon de soleil qui se glisse a moi me demande doucement de la reprendre, de l'elever devant mes yeux. Et comme si s'evellainent en moi, etourdies, folles, sortant d'un coup du long brouillard out elles s'estaient crues mortes, des vies comme des foules et se bousculant a l'instant de miracle d'une fete, ma main tiet une fleur et la porte a ses levres. (C'est moi qui souligne)

"Manibus date lilia plenis" (15)

J'ai donne ici non seulement ce que Bataille destinait a etre le dernier paragraphe de son ouvrage mais aussi la citation du vers de Virgile qui sert d' intitule a l'etrange "cinquieme partie" du livre composed de 5 courts poemes. Car Bataille qui fait ici eclore une fleur intempestive a la main de l'ecrivain mourant, en ajoute ensuite tout un bouquet qu'il offre a son lecteur "a pleines mains" ("Manibus date"). II fait ainsi renaitre la fleur--ce trope des tropes--au moment le plus incongru du livre: celui ou devaient disparaitre dans la Nuit toutes les figures. Mais il la multiplie et la fait reapparaitre dans un contexte evidemment litteraire, ancrant ainsi fermement ces figures auparavant "sauvages" dans le domaine de la rhetorique et de ses fleurs cultivees. Tout se passe done comme si Bataille inversait tout a fait volontairement, les termes de son alibi terroriste; comme si, ayant auparavant moissonne les figures champetres du livre, il devait a nouveau en cultiver les figures litteraires; comme s'il devait a nouveau revenir a leur rhetorique, leurs codes. Et il faut se demander ce qu'il en est precisement ici de ce geste. Quels sont exactement sa nature et sa fonction textuelles? En quoi reprend-il et commente-t-il a sa maniere le renversement paulhanien des clartes critiques et ce qu'il signifie pour l'experience du langage, de la litterature?

A vrai dire, le lecteur rencontrant pour la premiere fois cet etrange appendice a la fin du livre de l'experience aura bien du mal a l'interpreter. Il est extremement difficile de decider du role de ces tropes que l'auteur mourant lui offre. Aucune lecture n'est satisfaisante et toutes semblent possibles. II est possible par exemple de penser que l'auteur mourant recommence a ecrire au moment meme de son agonie et nous offre quelques figures pour la communiquer. Peut-etre essaie-t-il, au contraire, et pour parachever son sacrifice, d'arracher a son texte quelques ultimes tropes qu'il jette dans la nuit. On peut comprendre ainsi d'un cote que cette derniere offre de figures ajoute a un texte qui continue de s'ecrire jusque dans sa disparition--elle continue en ce cas d'etre economiqeu, poetique. On peut penser de l'autre qu'elle n'est qu'un dernier effort du livre pour se depenser et se jeter dans la nuit. Il est done strictement impossible ici de decider de cette "offre" dont le regime ambigu anticipe sur les reflexions que fera plus tard Bataille sur l'economie vertigineuse du don et du sacrifice. (16) (On sait au reste que le mot "offre" dont l'etymologie est celle de l'allemand "opfer" signifie a la fois don et sacrifice.) L'economie du dernier geste du livre est strictement indecidable, comme le sont aussi et du coup toute comprehension du role de la figure (du langage) dans'l experience du non-savoir et toute determination claire du partage entre l'avant et l'apres du texte. Ce que Bataille appelle ailleurs le "jour" economique des figures est ici irremediablement melange dans son sens et son economie a la "Nuit" depensiere du non-savoir. La ou L'Experience interieure suppose un passage impossible a dire mais tout a fait clair du jour a la Nuit, de son texte au non-savoir ou il s'excede et s'abandonne, l'offre des fleurs introduit un brouillage impossible a demeler. La Nuit neante de la mystique vers laquelle a constamment tendu toute l'experience bataillienne n'est plus ici neante ni indicible. Elle est voilee par ces figures qui apparaissent dans son non-espace silencieux et vide. (17) Elle n'est pas non plus simplement contredite par des figures dont l'offre sacrificielle peut dire encore l'echec de tout dire. Mais elle est irremediablement contaminee par l'indecidabilite de leur presence. La Nuit du non-savoir n'apparait plus ainsi comme cette purete d'un Dehors inaccessible qui borderait le livre et lui donnerait son au-dela de non-sens. Ce n'est desormais plus rien ou plutot c'est maintenant une sorte de no man's land des figures: un exces de sens qui n'est ni le Sens de l'exces ni son Referent impossible, mais la contamination extatique et illisible du langage. La presence contaminante des figures est la pour marquer que "l, impossibilite" de la nuit--cette "impossibilite" dont Bataille associera desormais le terme a la litterature--n'est ni son absence mystique, ni le surcroit de Neant du non-Savoir mais le jeu extatique des tropes qui en exposent "la difference sans reference ou plutot sans referent, sans exteriorite absolue." (18)

Ainsi le jeu des fleurs a la fin du livre de l'experience renverse-t-il les clartes sacrificielles de la terreur et de son idealisation nocturne. Brouillant toute identification de la Nuit ou de l'au-dela du livre avec un Non-Savoir principiei, il illustre a sa maniere l'intuition fondamentale de la linguistique paulhanienne: cet "arbitraire" du signe qui lui in- terdit tout dehors, toute reference positive ou negative. Comme Paulhan qui veut dans son allegorie "pousser a bout la terreur" pour y decouvrir au comble de sa "misologie" rien que le langage, Bataille va jusqu' au bout de la Nuit pour montrer que, prise au serieux, c'est-a-dire entendue elle aussi dans le sens rigoureux de son exigence a-theologique, la Nuit des figures n'est rien d'autre que l'illisibilite de leur eclat.

Le premier moment de l'allegorie bataillienne du retour des fleurs de l'experience reprend done le mouvement critique essentiel du renversement paulhanien des Lettres. Il montre lui aussi qu'une conception rigoureusement a-theologique du langage doit porter la terreur a son comble pour faire apparaitre I'impossibilite de ce Dehors du Sens qui en fonde toujours l'idealisme linguistique et la pretention a l'originalite. Mais ce jeu allegorique va egalement un peu plus loin dans son imitation de l'allegorie paulhanienne dont il reprend--et rejoue--cette reflexion sur le "cliche" qui fait chez Paulhan un moment important de son analyse de la rhetorique.

On se souviendra en effet que la reflexion paulhanienne sur le langage s'appuie--des le texte sur le langage sacre presente au College de Sociologie--sur une analyse du "cliche." (19) Je ne reprendrai pas ici en detail cette analyse, ni les raisons pour lesquelles Paulhan met plus volontiers l'accent sur le lieu commun que sur toute autre figure de langage. Disons pour simplifier que le "cliche" est pour lui, au niveau figural, l'equivalent de la "rhetorique" ou "maintenance." C'est ce qui incarne un usage consensuel du langage avec ce qu'un tel consensus suppose de banalite--on s'accorde toujours sur le sens d'une scie. Mais la banalite du lieu commun est, dit Paulhan, toujours doublee d'une richesse qui, comme sa paucite semantique, est elle aussi la consequence de l'accord general. C'est en effet parce que l'accord sur le sens du lieu commun est contraignant que son usage est aussi le plus riche possible. Ne cherchant nulle part qu'en lui le renouvellement d'un Sens "original" il est parfaitement libre et son usage devient, dit Paulhan, le lieu d'une recreation et d'une richesse constante. Comme le dit encore ce dernier dans Les Fleurs de Tarbes,

les lieux communs ne sont pas communs ... et bien au contraire, s'il y a un trait qui les caracterise--et d'ou proviennent, de l'inertie a la confusion, les vices que I'on a vus--c'est qu'ils sont par excellence une expression oscillante et diverse, qui prete a double et quadruple entente, comme un monstre de langage et de reflexion. (F.T., 142-43)

Les cliches sont donc des "monstres d'ambiguite." Et catte ambiguite, on le voit bien, n'est plus chez Paulhan attachee a une denoncitation traditionnelle de l' inadequatiuon des signes. C' est l' affirmation d'un glissement et d'un echange infiniment producteur entre la banalite du sens et la richesse de ses oscillations. Le langage est desormais l' extase inappropriable de ces signes. (20) C' est "l' echec" souverain d' une liberte qui ne se presente pas, mais s'expose a meme la limite toujours ouverte des mots/figures. Et le role du langage--outout au moins de cet usage litteraire dont la fonction semble etre de le livrer a cette liberte--est d'exposer l'echec de cette extase et l' extase de cet echec. Ainsi Paulhan montre-t-il que la litterature-pour autant qu'elle renonce a sa nevrose terroriste--a pour but de menager autour de ses cliches une "zone de reflexion." Elle les fait apparaitre et leur retire en un premier temps toute originalite pour reconnaitre ensuite dans ce renversement et son exposition rhetorique "la figure precise du mystere que lui annoncaient vaguement l'opinion commune, les mythes, les poetes" (F.T., 167).

Bataille quant a lui semble avoir medite puis applique a la lettre cette strategie critique, son esprit et sa methode. Non content de l' appliquer au cliche theologique de la Nuit, c'est autour du cliche meme de son experience qu'il menage cette "zone de reflexion" dont parle Paulhan. Il fait ainsi, a la fin de son livre, apparaitre son experience interieure--cette experience dont la seula ambition etait de remonter par-dela toute poiesis--comme le cliche par excellence de la litterature et son mythe le plus ancien: le mythe orphique. (21) Il montre que ses fleurs sont beaucoup moins les figures originales d'une nouvelle experience de l'inconnu que celles que notre tradition, aussi loin que l' on puisse remonter, a toujours deja mises dans les mains de ses heros orphiques.

On se souviendra en effet que les fleures que Bataille met a la main de son auteur au moment ultime de son sacrifice sont aussi celles qu'une citation de Virgile, au chant VI de i' Eneide, met a la main d'Anchise et d'Enee. Ce passage tire de la section "revelations et proprieties d'Anchise" (679-901) est en effet i' un des plus celebres et enigmatiques de i' oeuvre. Situe a ce moment de la descente aux Enters ou Enee, ayant retrouve son pere au bord du Lethe, cherche a satisfaire sa curiosite a propos du sort des ames apres la mort, il nous decrit Anchise designant dans la foule des ames en attente de re- naissance toute une serie de futures gloires romaines. Celui-ci s'arrete soudain a la mention d'un brillant jeune homme dont 1'avenir semble plein de promesse (Eneide, 854-901). Tres emu par la vision de ce jeune homme dont il connait le destin tragique, Anchise dit a Enee qu'il s'agit du jeune Marcellus, pare de vertus mais destine a mourir dans la fleur de l' age. Et c'est a ce moment-la qu' emporte par son chagrin il s'ecrie:
Helas. malheureux enfant, ah, si tu pouvais rompre ton cruel destin!
Tu seras Marcellus. A pleines mains, offrez des lys! Ah que je repande
Des fleurs pourprees, qu'ua moins sur l' ame de mon petit-fils,
J' accumule des offrandes, et m' acquitte ainsi d'un vain devoir.
(Eneide. 882-885, je souligne)


La vision de Marcellus est donc la prophetie d'un echec. Au plus profond des enfers et au plus "optimiste" des revelations d' Anchise--la ou celles-ci font connaitre a son fils la future lignee de leurs descendants--ce dernier ne revele que la mort d'une promesse et l' echec d'une souverainete. Les fleurs qu'il repand "sur l' ame de son petit fils" ne sont que de vaines offrandes marquant le site de cette souverainete avortee. Comme deja ce rameau d'or dont le Dianus de Frazer ne prend possession qu'a condition de tuer le "roi du bois" et de devenir lui-meme ce souverain promis a la mort, les fleurs que Virgile repand sur la tombe future de son petit-fils sont, la encore, la marque d'une impossibilite. (22) Au plus profond de la Nuit infernale, elles font apparaitre la place vide de toute experience de l'inconnu: la vanite de la prophetie, l' impossibilite de l'atteinte, et l' echec de la souverainete.

Les fleurs de Virgile exposent donc l' experience bataillienne a l' echec inevitable de sa tentative. Il n'y a et il n'y a jamais eu, disent-elle, d'experience dont l'ambition interieure (originale) ne se soit pas toujours deja heurte a l' echec. Et l' experience a-theologique ou a-poetique de Bataille est, dans la mesure meme ou elle est radicale, vouee a cet echec. Mais l' important ici, ce n'est pas seulement que les fleurs exposent l' experience bataillienne a son aporie, c'est aussi et en meme temps qu'elles lient indissociablement cette aporie a la litterature. C'est parce que 1'experience de l'origine echoue. disent-elles, qu'elle est toujours deja la fiction de sa terreur. C'est parce qu'elle est toujours la tension vers un non-savoir qu'elle sait vain (impossible), qu'elle est toujours deja ce cliche d'un conte qui thematise et reflechit sa necessaire ficticite--c' est-a-dire, comme 1'a dit De Man, "sa separation, comme signe, d' une signification qui depend, pour son existence de 1' activite constitutive de ce signe." (23) Le conte orphique est donc la mise en abime, le "miroir auto-reflechissant" de l' experience du (non) sens dans son rapport au langage et, inversement, du lngage dans son rapport au non-sens. Son cliche menage autour de ce rapport cette "zone de reflexion" permettant de comprendre le lien organique entre ce non-savoir et le cliche, entre l' impossible exigence de la terreur et le "retour a la rhetorique." Son topos fait done apparaitre ce que Paulhan nous a dit de la necessite absolue de cliche, mais, comme lui, il nous dit aussi que cette necessite et l' echec qui la commande--celle du langage fini--ne sont plus le constat d' une pauvrete du langage, incapable de dire son (non) sens. Io nous montre que cet echec qui est en son coeur et comme son (im)possibilite ultime est la source de sa richesse et de son exces de sens. N' etant jamais simplement hors du conte ni en lui, n' etant jamais simplement ignore ou presente, il s' expose dans le conte comme la duplicite, l' indecidabilite irrattrapable du conte lui-meme. Le conte orphique, nous montre ici Bataille, est un "monstre d' ambiguite" et la source d, une richesse infinie. Il reflechit dans son double jeu l' incessante double fonction de la litterature et cette extase indecidable a quoi elle voue les signes. Car le conte n' a jamais un seul ni meme au fond un double sens. C'est le lieu d'un vertige infernal ou le sens de la quete orphique est le desir profond d'un echec, mais ou cet echec qui est la loi intime de l' oeuvre est le coeur d' une ecriture dont la "profonde patience" l'a toujours deja precede. Le conte est le recit d'un echec lui-meme impossible, inspire par ce qui le limite et limitant ce qu'il inspire. Et l'intrication de l'impossible et de l'ecriture y est si indenouable que le conte doit se lire toujours et partout comme le double jeu de l'oeuvre et de son extase, du sens et de son desoeuvrement.

Il faudrait, pour mieux saisir ce double mouvement du conte, en passer par le commentaire que Blanchot en a donne. Celui-ci offre sans doute la description la plus aboutie et la plus vertigineuse de cette extase. (24) Mais nous devons ici en rester au texte de Bataille ou l' apparition des fleurs virgiliennes est toujours liee a la contrariete vertigineuse de ce double jeu. J' ai indique plus haut a quel point la lecture de la presence litterale des fleurs a la fin du texte etait compliquee par une double valence impossible a clarifier comme a reduire. C'est egalement vrai de cette valeur figuree qu'elles assument dans l'intertexte virgilien. Car le bouquest de "lys" qu'Enee offre a son fils aussi bien qu'a l'auteur mourant de L'Experience interieure n'est jamais seulement celui que l'un et l'autre doivent deposer a la memoire d' une souveraiete defunte. C'est aussi et toujours ce rameau' or, ce viatique que Virgile--ou sa Sybille--mettent a la main du heros pour lui permettre de penetrer au coeur de la Nuit. Les "lys et fleurs pourprees" de Virgile sont toujours a la fois un signe d' echec et une "cle"; le moyen d' aller au bout de l'impossible mais celui aussi de montrer comment l'impossible est lie a l'enfer des signes c'est-a-dire au conte et a l'indecidable remarque de sa fiction. Ainsi jouent-ils, au moment meme ou ils signalent la fin de l'experience bataillienne et de sa "fiction terroriste," cet autre role que Paulhan reconnait a l'exposition critique des cliches de la terreur: le role d'une affirmation de l'ambiguite litteraire et de sa "richesse" excedante. Ils montrent que l'echec de l'experience est le secret de signes comme ceux-ci, leur extase inappropriable. C'est dans la litterature, disent-elles, qu'est l'exposition infiniment impossible de l'experience, le perpetuel differer extatique et excedant de ses figures et de sin Neant. C'est dans cette rhetorique, son voyage nocturne aussi bien que diurne, que le non-savoir s'oublie et se retrouve incessamment, Et sans doute est-ce cette affirmation tout a fait paulhanienne du litteraire qui explique pourpuoi Bataille--qui a la meme epoque prefere le mythe de Frazer comme modele orphique--choisit ici d'emprunter ses fleurs a Virgile. Car Virgile n'est pas seulement ici l'auteur de ce chant orphique de L'Eneide. C'est aussi celui qui, dans La Comedie de Dante, permet au heros d'entrer dans les profondeurs de l'Enfer. Comme il l'etait pour Dante, Virgile est ici un guide. Comme pour Dante, il ne mene qu'a l'enigme infernale, mais comme pour lui aussi c'est son oeuvre--et c'est la tradition que cette derniere represente--qui lui permet d'entrer au coeur de l'enigme infernale. C'est donc la tradition litteraire, la rhetorique et ses cliches et non l'impossible originalite d' une experience interieure qui nous mene la ou on ne va jamais vraiment: au coeur de l'enfer du non-savoir. Et c'est cette concession au litteraire, a la longue histoire de ses contes et de ses cliches rhetoriques, qui fait de ce jeu bataillien a la fin du llivre de L'Experience interieure un jeu profondement paul- hanien. Bataille y dit bien, lui aussi, qu'on ne peut entrer dans la Nuit du non savoir, c'est a dire dans l'enfer de la litterature, sans fleurs a la main.

S'il m'a done semble important d'interroger dans ce travail une hypo-thetique symetrie critique de L'Experience interieure et des Fleurs de Tarbes, c'est parce qu'une telle lecture "rhetorique" nous permet de nuancer quelque peu la vulgate terrorists du commentaire bataillien. Tout comme Paulhan a la meme epoque, Bataille manifeste une conscience aussi vive de la priorite de la rhetorique ou de la poesie sur l'experience de son depassement terroriste. Et s'il est, me semble-t-il, important de reprendre sur ce point la lecture de Bataille, ce n'est pas seulement parce que cela nous permet d'enrichir un commentaire encore bien mince de ses rapports avec la litterature, c'est aussi parce qu'une telle relecture de Bataille et de sa connivence avec ses critiques contemporains devrait nous permettre d'aborder une "prehistoire" de la notion "d'ecriture" telle qu'elle commence a se penser dans les annees quarante dans les oeuvres contemporaines dc Paulhan, Bataille--et bien sur aussi, a la meme epoque, Blanchot. (11) Cc qui apparait alors dans ccs trois pcnsccs, c'est unc reflexion sur lc langagc et la litterature anticipant et contestant avant la lettre l'arraisonnement transgressif du concept par la mouvance telquelienne dans les annees soixante. C'est une pensee de sa "difference" toujours moins inftnimerit transgressive que finalement rhetorique. Et c'est cette pensee "rhetorique" de l'ecriture dont Bataille ecrit ici, a contrario de sa future vulgate, la fable paulhanienne. (26)

University of Colorado, Boulder

Notes

(1.) Michel Beaujour. Terreur et Rhetoriqiie, Breton. Bataille, Leiris, Paulhan. Bardies et Cie, Autour du Surrealisme (Paris: Jean-Michel Place, 1999), 11.

(2.) Georges Bataille, L'Impossible, O.C. III (Paris: Gallimard, 1973).

(3.) J'utiliserai ici indifferemment les termes de litterature et de poesie. Les deux termes sont. en effet, a peu pres equivalents Chez Bataille qui donne au terme comme au concept de "poesie" le sens d'acme de la litterature: cc qui en expose le desoeuvrement.

(4.) L'Experience inretrieure, O.C. V (Paris: Gallimard, 1073).

(5.) Jean Paulhan, Les Fieurs de Tarbes (Paris: Gallimard, 1990).

(6.) C'est dans sa "Digression sur la poesie et Marcel Proust" que Bataille dit ainsi: Ce qu'on ne saisit pas: que la litterature n'etant rien si elle n'est poesie, la poesie etant le contraire de son nom. le langage litteraire--expression des desirs caches, de la vie obscure--est la perversion du langage un plus me me que I'erotisme n'est celle des functions sexuelles. D'oh la "terreur sevissant a la fin "dans tes lettres" com me la recherche de vices, d'excitations nouvelles, a la fin de la vie d*un debauche. (E.I. 173)

(7.) Marquis de Sade. in La Litterature et le mal, O.C. IX (Paris: Gallimard, 1979).

(8.) Si l'on excepte une courte introduction de Denis Hollier a la conference de Paulhan sur le "langage sacre" et une section lapidaire de Michel Surya dans sa biographic de Bataille, personne ne s'est vraiment penche sur une relation que Ton a, nous l'avons suggere, simplifies

(9.) Georges Bataille. Le College de Sociologies ed. Denis Hollier (Paris: Gallimard. 1979), et Choix de lettres (1917-1962). ed. Michel Surya (Paris: Gallimard. 1997).

(10.) Maurice Blanchot. Faux pas (Paris: Gallimard, 1943).

(11.) II faudrait ajouter a ceci que ce motif ou cetle figure de la fleur est au centre d'un reseau intertextuel extremement complete. Elle renvoie aussi bien a des souvenirs biographiques de Bataille (La mort de Laure) qu'a des reminiscences litteraires: Virgile, Orphee. Dianus, Proust et peut-etre le Sade du "Langage des fleurs" (O.C. I. Paris: Gallimard. 1970). Reste que ce feuilletage referentiel confirme plutot qu'il ne le dement l'influence paulhanienne car la grosse majorite de ces references sent litteraires et confirment ainsi l'ide'e selon laquelle Bataille mel desormais son experience terrorisie sous l'autorite de la litterature et de sa rhetorique.

(12.) On reconnaitra ici la paraphrase d'une expression de Paulhan qui parle "d'appareil a renverser le sens des lettres'' (FT. 153).

(13.) La formule se trouve dans le "priere d'inserer' de 1'edition de 1943 de L'Expinence interieure.

(14.) C'est egalement cette absence de tout "dehors" signifiant que Paulhan exprime lorsqu'il confine tout le recit critique de son allegorie a l'interieur du jardin. Car Paulhan qui ne sort jamais non plus de l'allegorie, c'est-a-dire des lettres. pour theoriser cette absence de Dehors l'expose litteralement a travers la figure du gardien. Celui-ci qui incarne le critique--c'est-a-dire le sens et sa position exterieure--n'est jamais, dans l'allegorie de Tarbes. en dehors du jardin et son ecriteau. celui ou s'exprime la decision majeure du sens, se trouve a force de ce meme jardin: a la ibis dehors et dedans, a la limite memo du sens.

(15.) Bataille cite ce vers de Virgile qu'il tire de l'un des passages les plus fameux du chant VI de L'Eneide (Paris: Flammarion. 2001).

(16.) Voir Let Part maudite ou la reflexion sur l'ambiguite economique du don joue un role central (O.C. VII. Paris: Minuit, 1949).

(17.) On pourrait preciser ce jeu du brouillage de la limite du texte, ("installation de la terreur dans l'entre-deux des figures en montrant par exemple comment Bataille, qui ne numerote pas les pages de sa derniere section poetique. attribue ainsi a leurs flours un statut structurellement tout a fait indecidable, ni au dedans ni an dehors du livre.

(18.) J'emprunte ici line formule de Jacques Derrida. "La double seance," in La Dissemination (Paris: Seuil, 1972 ). p. 248.

(19.) Denis Hollier, op. cit.

(20.) C'est si l'on veut la "signifiance" de l'ecriture dont patient Derrida et Tel Quel mais cette "signifiance" n'est jamais chez Paulhan interpretee du cote de la transgression d'une ecriture capable d'en exposer l'exces de sens.

(21.) J'emploie ice le terme grec dans son sens initial, celui de creation ou production. L'experience interieure n'est aucune creation ou forme.

(22.) Je voudrais rappeler ici que le personnage de Dianus et le concept de souverainete impuissante qui est associe a sa figure orphique commence a apparaitre et proliferer dans les textes des annees quarante. On le trouvera par exemple dans Le Coupable, Madame Edwarda et plus and "L'histoire de rats" qui fait la premiere partie de L'Impossible.

(23.) Paul De Man, "Criticism and Crisis," in Blindness and Insight. Essays in the Rhetoric of Contemporary Criticism (Minneapol is: University of Minnesota Press, 1983), p. 17 (je traduis).

(24.) Maurice Blanchot, L'Espace litteraire (Paris: Gallimard, 1955).

(25.) Prehistoire en effet puisqu'aucun de ces auteurs ne se sert, dans les annees quarante, d'un terme qui ne sera vulgarise qu'a partir des an nees soixante. Paulhan, Bataille mais aussi Blanchot pensent bien quelque chose comme cette "ecriture" et sa "difference," mais a travers les termes qu'ils favorisent ("rhetorique," "poesie" ...) ils preferent parler de litterature.

(26.) Je ne peux ici faire un certain nombre de precisions critiques qui seraient essentielles a un development plus detaille de cette these, mais je voudrais simplement signalar que je simplifie et generalise sous le nom de Tel Quel, des conceptions de la notion "d'ecriture" qui ne se valent pas toutes et don't l'approche transgressive n'est pas la meme d'un auteur a l'autre, voire d'une decennie a l'autre. Il me semble evident par example qu'il faudrait mesurer le "quotient" transgressif variable de la notion "d'ecriture" telle qu'elle peut etre exploitee respectivement par Derrida, Hollier et Sollers. Il me semble egalement, si l'on considere par exemple I'ceuvre de Derrida, que la notion varie considerablement des premiers textes de L'ecriture et la difference (Paris: Seuil, 1967)--et particulierement son texte sur Bataille ("De l'economie restreinte a l'economie generale")--a analyse de Mallarme dans La dissemination, "La double seance," analyse ou la notion d'ecriture penche beaucoup plus nettement vers l'indecidable et une lecture paulhanienne du concept. Quoi qu'il en soit de ces precisions, ce qui me semble demeurer vrai, c'est que c'est a partir d'une certaine lecture de l'oeuvre de Bataille que se met en place et se justifie une exploitation transgressive du concept et qu'il est temps de montrer que les choses furent, pour Bataille, beaucoup plus ambigues qu'elles ne le sont encore pour certains de ses lecteurs.
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Title Annotation:analysis of works of Georges Bataille, Jean Paulhan
Author:Arnould-Bloomfield, Elisabeth
Publication:French Forum
Article Type:Critical essay
Geographic Code:4EUFR
Date:Jan 1, 2008
Words:7848
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