Printer Friendly

"Je suis comme une truie qui broute": une lecture pomologique de truismes de Marie Darrieussecq.

[Mais] Ne machons pas nos mots, ce qui nous ensorcelle, nous, le porc, le chien ou la chevre caveurs de truffes et qui tient pour beaucoup de son mystere, c'est la testosterase, substance presque identique a la testosterone, hormone que l'on trouve dans le sperme de l'homme a qui elle donne son odeur. C'est ainsi egalement que s'explique l'enthousiasme de la truie truffiere. C'est que d'instinct, elle sent tout simplement les traces d'un verrat. Ne revons pas ... les effets aphrodisiaques souvent imputes a la truffe ne vont pas jusqu'a s'exercer sur nous, les humains. Il n'en demeure pas moins qu'elle s'adresse en nous a une zone vegetative subconsciente (1).

**********

A partir de ce constat--qui releve purement du domaine des arts de la table-, la question qui doit s'imposer est la suivante : comment profiter pleinement de ce vegetal souterrain? Comment faire de ce reve culino-sexuel une realite? La reponse est des plus simples : on se transforme en truie. Face a un texte ou foisonnent allusions a la bonne chere et descriptions de l'acte sexuel plus ou moins graphiques, plus ou moins sadiennes, je m'essaierai a m'en tenir a une lecture qui ne cherche a eclairer ces elements que sous l'egide de l'omnipresente et omnipotente truffe. Car tout ce qui nous interesse ici se trouve deja dans les lignes citees ci-dessus. Primo, tout ordre de preseance qui voudrait que la truie soit en quelque sorte l'inferieure de l'homme se voit aboli ; et dans la mesure ou elle est dotee d'une capacite olfactive o combien superieure a celle du caveur humain, ne pourrait-on pas suggerer que c'est a la truie que Marie Darrieussecq rend hommage en elevant son protagoniste au rang de l'animal? De cette hesitation, peu s'en faut que l'on ne postule que cette histoire n'est qu'un reve. Et que le protagoniste ait jamais ete un etre humain, rien n'est moins sur. Secundo, la truie de cette histoire part a la recherche de son fruit adore. Elle court apres le sexe du verrat, s'appropriant l'emprise de sa sexualite porcine, jusqu'a ce que l'on distingue difficilement la victime dont parle la critique non-truffiere. Et tertio, la fructification de la truffe a lieu sous la terre, loin du regard de l'homme. Pour la trouver, il faut creuser. Ce qui pousse a fleur de sol a nettement moins d'interet que ce que l'on decele en fouillant la ou la lumiere fait defaut. Il en va de meme pour le texte : ainsi la truffe n'est-elle pas aussi presente dans le titre que la truie? Mefions-nous des truismes dont le texte est litteralement truffe. Pour trouver nos solutions, nous allons chercher derriere les jeux de mots, au-dessous des lignes.

Tel qui raconte le cas d'une metamorphose ralliera toujours autour de lui tous les textes qui sont entres dans l'histoire de ce qui est devenu tout un genre. Dans L'Humanite du 3 janvier 1997, un article intitule "L'evidence meme" n'y va pas par quatre chemins : "Voila le mot lache [metamorphose], non sans resonances pour le lecteur lettre. L'allusion a Kafka s'impose d'emblee, et derriere lui 'les Metamorphoses' d'Ovide, et Homere, et Joyce pointent le bout de leur nez". L'auteur de ces lignes semble oublier, chose curieuse, La Ferme des Animaux de George Orwell. A son insu peut-etre, cet auteur explique fort bien le titre de notre livre. Selon le Petit Robert, un truisme est "une verite d'evidence". En revanche, c'est en pleine connaissance de cause que Marie Darrieussecq parseme son travail d'allusions et de tours de passe-passe linguistiques, et, ce faisant, qu'elle entraine dans sa valse le poids de l'histoire litteraire. Voila le terrain au-dessous duquel resident les verites moins evidentes qui feront l'objet de nos recherches.

Or, comme le titre cache la truie, tout le texte joue sur des expressions de la langue francaise. Et avec cette derniere a l'appui, l'ecrivain n'a qu'a citer le contenu de sa cuisine ou du jardin zoologique pour que naisse une histoire. Comme le precise Jacques Jouet dans Les Mots du Corps dans les Expressions de la Langue Francaise : "La langue peut dire un corps humain avec des mots de fleurs, de fruits, de legumes, d'objets" (2). Et a fortiori, un ecrivain peut faire un monde d'une cuisine ou d'une porcherie. Ainsi l'heroine ne travaille pas dur lorsqu'elle peut mettre "les bouch,es doubles"3. Si parfois elie est moins femme que truie, elie est toujours moins truie que paradigme ; elle est faite, comme l'histoire, de bribes de phrases, de tournures colorees. Sachant que nous sommes tous--avec notre "sang de navet" et notre "cour d'artichaut"--en partie de constitution pomologique, ne fut-ce qu'allegoriquement, je vais tenter de suivre la metamorphose du regime de l'heroine pour voir quelles trouvailles culino-sexuelles y restent a cueillir.

Des le debut du texte, il est clair que l'heroine sent sa destinee. C'est elle qui exploite son employeur, l'odeur de la truffe--le plus cher des parfums culinaires--plein les narines :
   Je lisais et relisais le contrat par-dessus son epaule [...]
   j'aurais droit a des produits de beaute, les grandes marques
   deviendraient a ma portee, les parfums les plus chers ! Le
   directeur de la parfumerie m'avait fait mettre a genoux devant lui
   et pendant que je m'acquittais de ma besogne je songeais a ces
   produits de beaute, a comme j'allais sentir bon. (T, 13-14)


Qu'elle soit attiree par son travail a la parfumerie, le lecteur n'a pas a chercher loin pour comprendre. Le musc, les parfums, le sperme, toutes ces substances jaillissent de partout lors de ces massages ; et elles ne font que rappeler leur origine commune : la truffe. Il est digne de notre attention que son uniforme, "une blouse blanche serieuse, comme dans les cliniques esthetiques" (T, 18), eveille non seulement l'image d'une infirmiere, mais d'une cuisiniere voire d'une bouchere. Quoi qu'il en soit, "sentir" devient le mot cle du texte, melant intimement sensations et sentiments a tel point que, lorsqu'elle declare que "c'est mon corps qui dirige ma tete" (T, 26), ceci temoigne autant de sa realite culino-textuelle que de l'attirance des parfums chers : elle ne peut faire autrement qu'agir en fonction des effluves de la truffe, emanations qui surgissent de la structure meme du texte. Il faut rappeler aussi que le texte commence par un exergue ou il s'agit de la mise a mort d'un verrat, mort symbolique de la toute-puissance masculine dans le domaine du sexe. Alors, quand elle broute l'organe du directeur, sa plongee dans l'odeur de la truffe est aussi active que passive : elle cherche a penetrer dans un monde ou le verrat est mort a priori. Et si ce n'est qu'en broutant de la sorte qu'elle peut manger de la viande, les premiers veritables ebats culino-sexuels auxquels elle se livre visent non la truffe mais la pomme :
   Il fallait voir comment je les mangeais, ces pommes. Je n'avais
   jamais assez de temps au square pour bien les croquer, pour bien
   les macher, ca faisait plein de jus dans ma bouche, ca craquait
   sous mes dents, ca avait un gout ! (T, 22)


Dans son Dictionnaire Litteraire et Erotique des Fruits et Legumes, Jean-Luc Hennig revele la cote ambigu de ce fruit adore de la mythologie, citant d'abord Neruda et puis Sappho :
   "Quand nous mordons dans ta ronde innocence a nouveau pour
   un instant nous sommes aussi des enfants nouveau-nes : nous avons
   quelque chose encore de la pomme." [...] Comme le dit un fragment
   de Sappho, "la pomme resiste sur sa branche quand elle est
   vierge et verte ; mure, elle tombe rapidement, dure peu et se
   defait aussitot." La pomme n'est pas qu'innocence et chastete elle
   peut etre signe d'inquietude et surtout propice a enflammer les
   desirs, a stimuler les enlacements amoureux. La pomme, c'est avant
   tout la vis venerea, la puissance venerique (4).


Plus elle se vante d'etre une "jeune fille saine" et naive, plus le lecteur est enclin a se pencher vers ce deuxieme aspect de la pomme. Elle ne fait que ce qu'elle se decide a faire : "Les choses auraient sans doute ete plus simples si j'avais accept, de rester a la maison, de faire un enfant et tout ca." (T, 71) Faire un enfant est, apres tout, le destin d'une truie : Patricia Vigerie, dans La Symphonie animale, note l'expression "bonne truie a pauvre homme" qui decrit une "femme qui fait beaucoup d'enfants, qui serait capable d'enrichir un pauvre si elle etait une truie." (5) L'acte sexuel n'a guere plus aucun lien avec la production de telles richesses. Nulle part ailleurs sa puissance n'est aussi evidente que quand elle prend le dessus a la parfumerie : "Mais quand j'ai commence a y mettre du mien [...] les clients sont devenus comme des chiens. [...] Quelques-uns [...] semblaient [...] mal supporter la metamorphose". (T, 38) Moins victime du changement ici, qu'agent de changement. Or ce lien entre la sexualite, la transformation et l'odeur de la truffe, aussi figuree soit-elle, existe aussi dans d'autres textes. Considerons, par exemple, Drencula de Boris Vian ou un jeune avou, londonien decouvre les sublimes delices de faire l'amour avec un vampire hermaphrodite, croisement ici entre homme et femme ainsi qu'entre homme et chauve-souris:
   Une ultime elongation de la tige que je tetais avidement m'avertit
   d'un changement soudain et j'eus la bouche emplie de cinq a six
   giclees d'un sperme savoureux dont le gout de lessive laissait tres
   vite la place a un arome discret de truffe. (6)


Et s'il pleut souvent des chiens au moment ou son desir implacable dechaine ses forces transformatrices, il tombe aussi nombre de chats. Quand la sexualite est en jeu, les expressions felines coulent a flot : "excitation sexuelle, pour appeler un chat un chat" (T, 45), "chat echaud, craint l'eau froide" (T, 47), "les chattes en chaleur" (T, 39). Si elle broute ou se fait brouter, le lecteur n'a pas besoin de sous-entendre la chatte ou le minou.

Ensuite viennent les fleurs : "J'acceptais les compliments et les bouquets de fleurs [...]. Ce que j'ai du mal a avouer c'est que les fleurs, je les mangeais. C'etait leur parfum, sans doute"(T, 35). Si, comme le signale Colin Nettelbeck dans son article "Novelists and their Engagement with History : Some Contemporary French Cases" (7), elle est transparente aux yeux de la gent humaine, elle commence bel et bien a exister en fonction du regard des animaux :
   Il me semblait parfois que je comprenais tout ce que les oiseaux
   disaient. Il y avait aussi des chats, et des chiens, les chiens
   aboyaient toujours en me voyant, et les chats me regardaient d'un
   drole d'air. J'avais l'impression que tout le monde savait que je
   mangeais des fleurs ... (T, 50)


Sa crise ontologique prend une ampleur sartrienne au fur et a mesure qu'elle se rend compte de son "etre-pour-autre-truie". Les caveurs canins, en revanche, ne sont pas dupes de sa mauvaise foi, et n'arrivent jamais tout a fait a parler avec elle : "Un chien s'est approche de moi pour pisser et j'ai senti qu'il voulait me parler pour ainsi dire, et puis il s'est ravise"(T, 80). La honte qu'elle affirme ressentir en mangeant les fleurs offertes par les clients, ne l'empeche point de continuer a relever sa cuisine avec, cette fois, d'enormes quantites de glands et de marrons. Quant aux glands, faut-il que j'ajoute mes commentaires aux truismes du texte? Le marron, en revanche, cache une histoire propre a lui qui en dit long sur les impulsions de l'heroine.

Meme si la difference n'est pas reelle en termes culinaires, il reste une idee sempiternelle, ainsi que grammaticale, associant le marron avec le male et la chataigne avec la femelle; a tel point que Hennig, dans son dictionnaire, ressent le besoin d'entamer sa section consacree aux chataignes par dementir un de ses celebres devanciers : "Contrairement a ce que pouvait dire Flaubert, dans son Dictionnaire des idees recues, la chataigne n'est pas la femelle du marron" (8). Notre truie n'en fait pas moins la distinction et puise tout au long du texte un plaisir extreme dans la version masculine de ce fruit :
   [...] a l'automne j'ai decouvert les marrons. C'est bon, les
   marrons. [...] Le marron se rendait sous mes molaires, ca giclait
   en un jus pateux et savoureux. En deux coups de dents, c'etait
   fini, il m'en fallait un autre. (T, 50-51)

   Je me sentais incroyablement eveillee et affamee, li y avait des
   Marrons et des glands [...] Les glands surtout etaient delicieux,
   Avec comme un petit gout de terres vierges. Ca croquait sous la
   dent et ensuite les fibres se defaisaient dans la salive, c'etait
   coriace et rude, ca tenait bien au ventre. (T, 69)


Ici l'acte sexuel n'est voile que partiellement. Impossible au lecteur de ne pas s'en apercevoir et, d'ailleurs, au fil des pages, il ne peut plus guere faire la distinction entre ingestion et fellation. Il n'empeche que cette distinction existe toujours. Ce n'est pas que les deux actes aient fusionne a force de se cotoyer et de se pratiquer avec une meme violence ; il semble plutot que la relation binaire opposant cuisine et sexe se soit inversee. Quand elle besogne, ou se fait besogner, c'est pour gagner son pain quotidien, ce qu'elle fait a la sueur de son front, tandis que chaque fois qu'elle ingurgite les fruits de la terre, c'est pour la jouissance pure. Bien qu'il s'agisse ici alors d'une interversion totale des elements textuels et non pas de la transformation d'un seul personnage, l'idee de l'epanouissement suivi de l'ineluctable pourrissement d'une jeune fille dans un monde de cochons est tapie a l'interieur de la bogue du marron. Comme nous le rappelle Hennig :
   [...] au siecle dernier, on designait aimablement les testicules
   sous les termes de marrons (pas de chataignes). Faire peter la
   chataigne, en revanche, signifiait "metamorphoser une fille en
   femme" (9).


Encore qu'une telle lecture ne suffise pas a elle seule, une allegorie paradoxale de l'atteinte de la nubilite--marquee par la cessation des menstrues de l'heroine, et donc par l'impossibilite de cette truie d'exprimer sa quiddite, a savoir d'enfanter--est neanmoins presente.

Le texte vehicule egalement au travers de ce renversement du statu quo une evolution, si ce n'est une decadence des moeurs gastronomiques. Plus l'heroine s'empiffre de marrons, plus elle ressemble a un jambon geant, sans pour autant que son amant la trouve plus comestible. Il refuuse ses mets les plus delicat: face a sa vulve de truie, il prefere farcir son rectum, tache dont il se charge sans autre forme de proces :
   [...] Honore a fait un effort sur lui-meme et il m'a sodomisee. Je
   crois qu'il ne pouvait plus penser a mon vagin. Moi, penchee en
   avant, j'avais pour ainsi dire une vue imprenable sur ma vulve, et
   je trouvais qu'elle depassait etrangement [...] Dans Femme femme
   ou Ma beaute ma sante, ie ne sais plus, j'avais lu que le plat
   prefere des Romains, et le plus raffine, c'etait la vulve de truie
   farcie. (T, 58)


Depuis l'antiquite romaine, d'autres plats ont pris la releve ; il fut une epoque ou la chataigne etait un fruit de predilection. Selon le Dr Roques, en 1937 :
   [...] Les dames de Geneve aiment particulierement cet aliment qui
   entretient leur fracheur et leur embonpoint. [...] Mais il n'y a
   pas que les dames qui raffolent de la chataigne, le cochon aussi.
   La chataigne qui, avec le chou, accompagne si agreablement le
   marcassin, le sanglier ou la viande de cochon, est une nourriture
   dont il fait ses delices au prealable. La chataigne a beaucoup
   d'affinites avec le cochon (10).


Dans son livre Le Corps a corps culinaire, Noelle Chatelet pleure l'effacement des arts de la table qui ne trouvent plus leur place dans une societe devenue aseptisee et sterile. La cuisine elle-meme--archi-propre et blanchissime--reflete une estocade des bonnes coutumes de jadis. Ainsi depeint-elle une visite guidee d'un appartement moderne :
   On vous entraine [...] vers ce lieu tout amenage, pompeusement
   nomme "l'espace cuisine ", de telle sorte que le refrigerateur
   dernier modele, la cuisiniere electrique avec son gril independant,
   [...] le double evier metallique et le vide-ordures si pratique,
   sont bien pres de vous faire transiger sur l'exiguite de la salle
   de sejour. [...] Il est a craindre qu'en un tel lieu, les
   malheureux locataires a venir soient astreints a une nourriture
   d'une petitesse incompatibles avec la gastronomie ... (11) (sic)


A craindre aussi que le message de Darrieussecq ne soit similaire et que le livre ne vise un lecteur dont elle sait pertinemment qu'il lira le livre tout en appreciant les descriptions cocasses de la femme-truie sans se douter que c'est de lui--hamburger en main--que se moquent ces cruels truismes.

Pour sa part notre truie n'est jamais plus heureuse que dans sa bauge, toute barbouillee de merde. Hennig nous raconte que le marron en tant que fruit subit les connotations dont il est investi en tant que couleur : "On parle d'acajou, de chocolat, d'auburn, de mordore ou de caramel, mais surtout pas de marron. Car ce brun chaud et humide a inevitablement quelque chose d'excrementiel" (12). Le desir de s'enfoncer dans la terre n'en a pas moins un aspect mystique : la quete de la truffe est instinctive et atavique. Ceci n'est pas une merde quelconque, tant s'en faut : notre truie poursuit un voyage caveur et olfactif au fond de ses reves, au bout d'elle-meme.
   Pourquoi la truffe tourmente-t-elle ainsi la truie? Selon trois
   chercheurs allemands, la truffe imiterait le verrat en secretant
   plusieurs hormones sexuelles [...] La truffe serait donc l'ultra
   sexe du pourceau. Ce qui rend folle la truie. On la comprend.
   D'autant plus folle que ce surmale, pour une raison obscure, se
   Trouve etre sous terre. (13)


Se peut-il que le lecteur se soit trompe et que les divagations de la truie soient plutot de la flanerie? Ce n'est pas du sexe d'un male qu'elle a besoin, mais de celui d'un surmale. Elie cherche a unir ses reves et sa realite, son etre-pourbouffer et son etre-en-assiette. En creusant un tant soit peu, nos truismes s'eloignent du monde des banales evidences pour froler le surrealisme. Avec pour seule perspective adequate son odorat hautement developpe, les deconvenues de la vraie vie font basculer notre truie dans une douce folie onirique.
   Imaginez qu'un champ entier vibre de ces multiples appels odorants
   de males superbes et vigoureux qui tous la veulent furieusement,
   mais dont aucun ne se montre jamais. On ne comprend pas,
   a vrai dire, comment apres un tel traitement, la truie ne devient
   pas completement abrutie et ne se laisse pas mourir. (14)


Cette description n'est pas sans rappeler les nombreuses pertes de conscience surrealo-existentialistes du Roquentin de Sartre dont la suivante semble l'esquisse d'un tableau digne de Dali :
   Et celui qui se sera endormi dans son bon lit, dans sa douce
   Chamber chaude se reveillera tout nu sur un sol bleuatre, dans une
   Foret de verges bruissantes, dressees rouges et blanches vers le
   ciel comme les cheminees de Jouxtebouville, avec de grosses couilles
   a demi sorties de terre, velues et bulbeuses, comme des oignons, (15)


Aussi la truie s'enfuit-elle dans les egouts.

Eu egard a la nature onirique du texte, cette descente semble bien curieuse. Si l'on tient compte des origines souterraines de la truffe, les choses prennent un aspect bien plus precis. Comme la truie creuse frenetiquement pour trouver sa truffe, le protagoniste de ce roman fouine jusqu'en son for interieur pour trouver la source de sa verite. Et quand c'est la vraie vie que l'on cherche a fuir, ce n'est que dans le reve que l'on trouve la paix. C'est ainsi que--sous la surface--l'histoire revele des affinites avec d'autres textes qui s'averent etre bien plus que d'humbles truismes.

Hennig montre que les origines de la truffe firent rever plus d'un gourmand : "La truffe etait un residu de l'orage, un sperme noir, une lesion ou une cloque, bref une eclaboussure du ciel. Peut-etre meme une projection de la colere divine" (16). L'ombre noire qui regne avec une puissance insolite et quasi divine sur le monde qui entoure notre truie est celle du marabout avec qui elle vit une passion torride. Lors d'un de ses sejours chez lui, il lui pince la poitrine ou le bleu qu'il y laisse devient rapidement un troisieme mamelon. Tout lecteur, qui souhaite trouver un geniteur de la truie, un agent provocateur du changement, se doit de s'interroger sur le role de cet enigmatique marabout. En ce qui concerne notre lecture pomologique, il represente le sperme de la truffe, mais on peut egalement etablir quelques ressemblances entre ce personnage africain et la chataigne :
   Si la chataigne farcit amoureusement la dinde, elle favorise aussi
   l'obesite. Surtout sous la forme succulente du marron glace [...]
   ou encore du negre blanc, douceur qui regale, mais engrosse tout
   autant, en raison de son onctueuse coulee de creme ... (17)


Tout en farcissant la truie, plus charnellement qu'amoureusement, il glorifie son obesite et s'essaie a s'emparer de sa bestialite. Plus tard, a force de doses de produits blanchissants, il reussit a changer sinon de peau, du moins de couleur. Le negre blanc de Darrieussecq, dans la mesure ou il traverse le texte en tant que figurant et meneur du reve, rappelle a l'esprit du lecteur-caveur le lapin blanc de Lewis Carroll.

Si c'est le loir dans Alice au Pays des Merveilles qui, tout en dormant, reflete la reverie d'Alice, c'est le lapin blanc qui l'entrane au fond du tunnel noir. Et une fois la-dedans, en plein reve, les desirs de la jeune Alice s'expriment au travers d'une suite d'evenements plus curieux les uns que les autres. Il semble que le marabout se soit mis en tete de repondre a une des questions les plus noires que se pose Alice :
   "If you're going to turn into a pig, my dear," said Alice,
   seriously, "I'll have nothing more to do with you. Mind now!"
   [...] So she set the little creature down, and felt quite
   relieved to see it trot away quietly into the wood. "If it had
   grown up," she said to herself, "it would have made a dreadfully
   ugly child : but it makes rather a handsome pig, I think." And she
   began thinking over other children she knew, who might do very well
   as pigs, and was just saying to herself "if one only knew the right
   way to change them." (18)


Cette expression du desir de transformer des individus humains en cochon suit une rencontre avec un bebe qui se metamorphose sous le regard de la jeune fille; sous son regard certes, mais aussi sous les injures de la duchesse, qui le berce sans menagement et qui traite le nourrisson de "pig". Encore une qui n'aurait pas ecoute les sages conseils de la bonne de La Lecon d'Eugene Ionesco : "[...] surtout pas de la philologie, la philologie mene au pire" (19).

L'importance majeure d'un tel lien avec un texte qui n'est qu'un reve, est bien sur que le lecteur se trouve encourage a devenir caveur, a debrider sa lecture et a flairer le sens auquel ses yeux sont aveugles. Il n'empeche que d'autres traces, plus visibles celles-ci, demeurent : la facon dont Alice porte le bebecochon se trouve transposee dans le texte de Darrieussecq ou elle devient la seule position qui permette a la femme-truie de marcher sans peine :
   Alice caught the baby with some difficulty, as it was a
   queer-shaped little creature, and held out its arms and legs in ail
   directions, "just like a star-fish," thought Alice. The poor little
   thing was snorting like a steam-engine when she caught it, and kept
   doubling itself up and straightening itself out again, so that
   altogether, for the first minute or two, it was much as she could do
   to hold it. As soon as she had made out the proper way of nursing it
   (which was to twist it up into a sort of knot, and then keep tight
   hold of its right ear and left foot, so as to prevent its undoing
   itself), she carried it out into the open air. (20)

   Je me sentais tres fatiguee. Je suis retournee sur mon banc et je me
   suis recroquevillee. [...] Je me suis levee et j'ai marche autant
   que j'ai pu. Ma nuque et mes hanches, et le creux de mes reins, me
   lancaient. Il fallait que je m'arrete souvent et que je rentre les
   epaules dans la poitrine pour soulager un peu la tension dans mon
   dos. Petit a petit je me suis mise a marcher courbee. (T, 76-77)


Est-il possible que ce qui semblait etre le resultat de sa metamorphose soit plutot le desir de se transformer? Et plus que d'un desir, peut-etre s'agit-il d'un besoin de repondre a ses predecesseurs textuels? Pousser cette lecture inter-textuelle a ses extremes limites revelerait des abus de logique tout a fait dignes de l'auteur d'Alice :
   Il y a de moins en moins de bebes [...] parfois j'en voyais au
   square. En tout cas j'avais de plus en plus faim ... (T, 21)

   Je l'ai flaire. Il sentait bon le lait et l'amande. [...] Il me
   semble, comment dire, que ca m'aurait ete facile de le manger.
   (T, 83)


Et de postuler le syllogisme carrollien suivant qui en decoule : cochon mange bebe, homme mange cochon, bebe egale cochon (21). Il est clair que le bebe de Lewis Carroll est autant objet culinaire qu'etre humain, dans la mesure ou le lecteur le rencontre dans une cuisine a cote d'une marmite et dans une atmosphere lourdement poivree.

En tout etat de cause, qu'il emprunte un parcours truffier ou intertextuel, le lecteur comprend que le texte peut difficilement etre autre chose qu'un reve. Quand la truie sort des egouts et qu'elle se sauve dans les bois, c'est a la recherche de la truffe. Car la truffe represente l'objet sacre de sa quete ainsi que le paroxysme du texte onirique.
   Ca sentait bon la feuille morte de l'automne passe, ca cedait en
   toutes petites mottes friables parfumees a la mousse, au gland, au
   champignon. J'ai fouille, j'ai creuse, cette odeur c'etait comme si
   la planete entrait tout entiere dans mon corps [...] J'ai trouve
   une grosse truffe noire [...] J'ai croque dans la truffe, du nez le
   parfum m'est entre dans la gorge et ca a fait comme si je mangeais
   un morceau de la Terre. Tout l'hiver de la Terre a eclate dans ma
   bouche [...] Ca s'est roule en boule en moi et j'ai tout oublie,
   pendant un moment indefini j'ai perdu ma memoire. J'ai mange, j'ai
   mange. (T, 139)


Et que dit le Dictionnaire litteraire et erotique a propos de la truffe elle-meme? li raconte comment les effets aphrodisiaques de la reine des ascomycetes menent tout bonnement a l'impossibilite de l'amour chevaleresque et a la certitude d'une lubricite sans bornes :
   Galien exprima mieux la chose en disant que la truffe produit une
   excitation generale qui dispose a la volupte. Et Laurent Joubert,
   medecin de Henri III : [...] Les huitres et les truffes sont
   froides. Elles sont donc bien loin de produire beaucoup de sperme
   ou d'exciter l'acte venerien : ce ne sont que ventosites et grosses
   vapeurs qu'elles peuvent engendrer. Ce qui peut bien rendre les
   personnes salaces, mais non pas fecondes. (22)


Ainsi notre truie "prend le dessus" sans pour autant arriver a accoucher avec succes. Nous revoila parmi les relations binaires du propre/sale, du naturel/debauche et de l'amour/bestialite. En lieu et place des preux chevaliers sur de magnifiques destriers, des hommes et des femmes, denatures--comme dirait notre sobre truie--par l'alcool, montent a maintes reprises un cochon qui fait partie integrante de la fete, que ce soit pour assouvir des appetits culinaires ou des envies libidineuses. Et que l'heroine ne reussisse plus a digerer le porc, ne nous etonnons pas, elle n'en a point le droit :
   Mis a part George Sand, ce sont surtout les hommes qui porterent
   la truffe au pinacle. Dans ces diners de celibataires, ou l'on se
   faisait mutuelle confidence de son indiscutable salauderie, des
   diners dira Goncourt, d'"irrecuperables cochons", elle triomphe.
   Car, bien entendu, ces diners excluaient les femmes [qui selon
   Bachelard] [...] "font du tort aux truffes et gatent la digestion"
   (23).


Aussi les lubies des dineurs d'autrefois se montrent-elles tout aussi farfelues que les partouzes de l'Aqualand, ballets bleu et rose a la fois, ou les cris d'une truie et les vomissures ne font que relever une salade dont eut ete fier Mony Vibescu, sodomite notoire des Onze Mille Verges d'Apollinaire. Prenons, par exemple, Grimod de la Reyniere : "[...] a la fin de sa vie, raconte Pierre Bearn, dans l'ancienne demeure de la Brinvilliers ou il s'etait retire, a Villiers-sur-Orge, il n'avait pour commensal, a la place d'honneur, qu'un superbe goret, dont l'impatience se traduisait par des cris indignes" (24).

Quelles sont les conclusions a tirer de ces apercus pomologiques? D'abord que le reve est celui d'une truie, notamment de celle qui ouvre le texte pour le clore quelques 140 pages plus tard. Reveillee, elle se fait une raison :
   Je me suis acoquinee avec un sanglier tres beau et tres viril.
   [...] Rien n'est meilleur que la terre chaude autour de soi quand
   on s'eveille le matin, l'odeur de son propre corps melangee a
   l'odeur de l'humus, les premieres bouchees que l'on prend sans meme
   se lever, glands, chataignes, tout ce qui a roule dans la bauge
   sous les coups de patte des reves. (T, 148)


En tant que femme, elle n'a fait en verite que manger, l'histoire d'amour, histoire on ne peut plus chimerique, n'ayant ete qu'un reve dans un reve. Non pas l'histoire d'une femme transformee en plat alors, mais celle d'une truie. Et qui plus est, d'une truie qui broute.

University of Newcastle, Australie

(1.) La Truffe: Saveur et Tradition, Koln, Benedikt Taschen Verlag GmbH, 1998, p.14-15. Avec tous mes remerciements a Monique Cambon de la librairie Page a Page, 142 rue St Charles a Paris (XVeme), qui, dans son role de caveur litteraire, m'a soutenu pendant l'ecriture de cet article et qui a deterre, entre autres, ce texte sur les truffes.

(2.) Jacques Jouet, Les Mots du Corps dans les Expressions de la Langue Francaise, Paris, Larousse, 1990, p.156.

(3.) Marie Darrieussecq, Truismes, Paris, P.O.L., 1996, (Collection Folio) p.18.

(4.) Jean-Luc Hennig, Dictionnaire litteraire et erotique des fruits et legumes, Paris, Albin Michel, 1994, p.420 et 423.

(5.) Patricia Vigerie, La Symphonie animale : les animaux dans les expressions de la langue francaise, Paris, Larousse, 1992, p.167.

(6.) Boris Vian, Drencula, in Ecrits pornographiques, Paris, U.G.E., 1980, p.103.

(7.) Colin Nettelbeck, "Novelists and their Engagement with History: Some Contemporary French Cases", Australian Journal of French Studies, XXXII, 1995, pp.243-257.

(8.) Dictionnaire litteraire et erotique des fruits et legumes, op. cit., p. 116.

(9.) Ibid., p.123.

(10.) Ibid., p.122.

(11.) Noelle Chatelet, Le Corps a corps culinaire, Paris, Editions du Seuil, 1977 (1998), p.25.

(12.) Dictionnaire litteraire et erotique des fruits et legumes, op. cit., p.124.

(13.) Ibid., p.486.

(14.) Ibid., p.487.

(15.) Jean-Paul Sartre, La Nausee, Paris, Gallimard, 1938 (1988), p.224-225.

(16.) Dictionnaire litteraire et erotique des fruits et legumes, op. cit., p.185.

(17.) Ibid., p.121-122.

(18.) Lewis Carroll, Alice's Adventures in Wonderland & Through the Looking-Glass, New York, Airmont, 1965, p.64-65.

(19.) Eugene Ionesco, La Cantatrice chauve suivi de La Lecon, Paris, Gallimard, 1954, p.117.

(20.) Alice's Adventures in Wonderland & Through the Looking-Glass, op. cit., p.63-64.

(21.) Encore un truisme : le fait de juger la vraie nature d'un bebe en fonction de son odeur n'est pas sans rappeler Le Parfum de Patrick Suskind.

(22.) Dictionnaire Litteraire et erotique des fruits et legumes, op. cit., p.490.

(23.) Ibid., p.494.

(24.) Ibid., p.495.
COPYRIGHT 2001 Columbia University
No portion of this article can be reproduced without the express written permission from the copyright holder.
Copyright 2001 Gale, Cengage Learning. All rights reserved.

Article Details
Printer friendly Cite/link Email Feedback
Author:Rolls, Alistair
Publication:The Romanic Review
Date:Nov 1, 2001
Words:5208
Previous Article:Tradition, ritual and identity in Jean Rouaud's loire-inferieure cycle.
Next Article:Testifying to his text: primo Levi and the concentrationary sublime.
Topics:

Terms of use | Privacy policy | Copyright © 2019 Farlex, Inc. | Feedback | For webmasters