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"Interprete ce que voudras": disposition silenique, obsession oculaire et "plus hault sens" dans le Gargantua de Rabelais.

L'attitude sophistique d'Alcofribas au cours des dix premiers chapitres du Gargantua est souvent comparee a celle de Panurge dans le Pantagruel, en particulier depuis l'article de Gerard Defaux consacre aux masques comiques de Rabelais. Il est indeniable que ces deux personnages exhibent une erudition excessive dont la pertinence est souvent contestable. Defaux n'est certainement pas le premier lecteur a souligner la "presence ... proprement envahissante" d'Alcofribas et a soupconner les evenements qu'il narre de servir de "pretexte a exposer ses propres theories et a etaler complaisamment aux yeux de l'auditoire ... une erudition qu'il voudrait impressionnante." (1) Il importe cependant de differencier le pedantisme de Panurge de celui d'Alcofribas, ce dont Defaux ne semble pas se preoccuper. La definition du sophiste que propose celui-ci est souvent trop generale, elle n'eclaire qu'un aspect du personnage, aux depens des autres. Alcofribas partage sans doute "la folle presomption du sophiste: la demesure, la volonte d'accumulation ... d'une possession encyclopedique du savoir," le desir d'un savoir concu en termes absolutistes, et d'une verite qui repose "sur une technique de persuasion et d'intimidation, sur le poids de la chose ecrite et sur l'autorite reconnue au passe." (2) Mais est-ce vrai, comme ce l'est chez Panurge, que chez Alcofribas "la dispute est a elle-meme sa propre justification, en dehors de tout souci de verite ou d'ethique?" (3) En partie, sans doute, car Alcofribas eprouve un plaisir incontestable au cours de son argumentation sophistique. Cependant, un souci, si ce n'est une obsession de verite, se trouve a la source de ses discours. (4) Ce besoin obsessionnel est motive par le recit lui-meme, par la transformation de la fonction narratrice d'Alcofribas au debut du Gargantua.

A differentes origines, different pedantisme: c'est seulement apres avoir examine l'origine et la nature uniques de l'attitude sophistique d'Alcofribas que nous pourrons esperer comprendre son effet sur la narration de l'oeuvre et sur sa reception. Le pedantisme d'Alcofribas n'est pas aussi arbitraire que le suggere Defaux, il provient de la perte, du point de vue d'Alcofribas, d'une position privilegiee vis-a-vis des evenements du recit. Dans le Pantagruel, Alcofribas occupe le role de temoin oculaire, privilege dont il tire une conviction et une fierte a toute epreuve. Des le prologue, il se flatte de la veracite de son livre, dont lui seul peut temoigner. Tel l'apotre saint Jean dans l'Apocalypse, il ne parle que de ce qu'il a vu, "quod vidimus testamur," alors qu'il servait "a gages" son bon maitre Pantagruel. (5) Aucun doute ne peut entacher son recit, car son role ne requiert (selon lui) aucune interpretation. Chroniqueur des faits et des prouesses de son maitre, il ne fait que recreer pour le lecteur un monde dont il fait partie.

Tout cela change lorsqu'il s'attelle a la narration du Gargantua. N'etant pas temoin de l'enfance de Gargantua, Alcofribas se retrouve oblige de pratiquer "l'art dont on peut lire les lettres non apparentes," et ceci "a grand renfort de bezicles." (6) Sa vision des faits n'est plus instantanee et directe (le voici force d'endosser une aide oculaire) et il doit donc travailler a partir de documents d'epoque, dont la signification demande interpretation, et dont l'authenticite occasionne une remise en question continuelle de la veracite de son recit. Alcofribas cesse alors d'etre un simple narrateur et devient un interprete: cette modification dans son rapport au texte motive sa "presence envahis-sante" ainsi que son pedantisme. Ayant perdu la certitude qu'il tenait de la vision de l'immediat, Alcofribas recherche initialement des temoins oculaires, puis des recits ou des reproductions dont les auteurs seraient des temoins oculaires. Quand de tels temoignages lui font defaut ou lui semblent peu persuasifs, il se lance dans de longs debats, au cours desquels il cite de nombreuses autorites, afin de convaincre le lecteur de la veracite de son recit. Son attitude sophistique n'est donc pas uniquement liee a la jouissance de l'erudition et de la domination, elle decoule aussi d'une nouvelle fonction narratrice, d'un nouveau role au sein meme du recit.

Alcofribas devient de meme de plus en plus conscient de sa narration: obsede par une vision premiere et immediate des faits, il morcelle son recit avec des commentaires metadiscursifs. Tout evenement est accompagne d'une litanie de "je crois," "j'en dirai un mot" et autres precisions. Pour decrire la naissance "bien etrange" de Gargantua, il fait appel a un temoin oculaire, certifiant au lecteur qu'il tient son recit d'une gouvernante de Gargantua. (7) Il se rapproche de la sorte du role de temoin-narrateur qu'il affectionne. Son labeur d'historiographe l'amene aussi a decouvrir des "anciennes pantarches ... en la chambre des comptes a Montsoreau" (8) qui se substituent a une experience visuelle immediate et lui permettent d'affirmer, avec plus ou moins de certitude, "comment on vetit Gargantua." (9) Bien que "visuelles," ces sources ne peuvent neanmoins egaler la certitude d'un veritable temoin-narrateur. Les "pantarches" et le temoignage de la gouvernante manquent d'instantaneite: ils sont d'ores et deja filtres par un mediateur. Cette mediation impose a Alcofribas le role d'interprete: il doit, en de longs debats consacres a l'anatomie et a la symbolique des couleurs, decider du sens et du bien-fonde de la naissance et de la tenue de Gargantua. La mediation du dessinateur ou de la gouvernante produit une incertitude au sein meme du recit et requiert une approche critique de la part du narrateur que le temoignage oculaire, selon Alcofribas, ne necessite pas.

Il est donc peu surprenant qu'Alcofribas se prenne a rever d'un systeme de signes capable de representer le monde a la fois visuellement et immediatement. Il formule le desir d'avoir sous la main un recit ecrit en hieroglyphes, lesquels "nul n'entendait qui n'entendit, et un chacun entendait qui entendit, la vertu, propriete, et nature des choses par icelles figurees." (10) Seul un tel "langage" universel lui permettrait de voir les choses en elles-memes, leurs vertus, leurs proprietes, et leur nature, comme s'il se trouvait en leur presence. Les hieroglyphes, ce topos si courant durant la Renaissance, exprime selon Tom Conley un desir de la part du lecteur de recouvrer un rapport immediat et objectif avec le monde, d'effacer l'espace, le decalage, que le signe cree entre le signifiant et le signifie. Le hieroglyphe incarne pour les contemporains de Rabelais un signe dont le signifie et le signifiant sont parfaitement identiques. Cet attribut du "signe sacre" permettrait a Alcofribas de parvenir au role de temoin, de percevoir la chose (sa nature, sa vertu, sa propriete) non pas tel qu'un autre la percoit, un dessinateur ou une gouvernante par exemple, mais telle qu'elle existe reellement. (11) Alcofribas reve de supprimer toute mediation entre la chose et lui-meme, afin de se defaire du role d'interprete a l'origine de ses incertitudes.

Il va sans dire que les efforts d'Alcofribas sont voues a l'echec, et que le reve ne devient jamais realite. Quoi de plus normal, face a cet echec, face a l'emprise du doute, que de faire appel a son erudition, aux grands penseurs du passe, si souvent depositaires de la "Verite"? Quand Alcofribas affirme avec la plus ferme conviction, "un homme de bien, un homme de bon sens, croit toujours ce qu'on lui dit, et qu'il trouve par ecrit ... il n'y a nulle apparence ... pour cette seule cause, vous le devez croire en foi parfaite," n'est-il pas aise d'y voir le dernier recours d'un homme qui ne peut plus defendre la veracite de ses ecrits par son propre temoignage et se repose alors sur la "foi parfaite" de son lecteur en les autorites "qu'il trouve par ecrit?" (12) Les longs debats dans lesquels il se lance (en particulier sur la signification des couleurs) et qu'il tranche de maniere decisive en s'appuyant sur une multiplicite d'autorites en la matiere ne sont pas seulement le signe d'un esprit de sophiste cherchant a imposer son erudition aux depens de la liberte du lecteur. Ils signalent aussi un esprit incertain cherchant a s'accrocher a une verite universelle et intemporelle qui lui permettrait de valider son recit.

Ce besoin de certitude a l'origine de l'attitude sophistique d'Alcofribas est particulierement revelateur, en ce qu'il permet de mieux interpreter la disparition "in media res" du masque comique de Rabelais. De toutes les hypotheses avancees pour expliquer cette disparition, toutes ou presque presupposent que celle-ci a lieu au debut du Tiers Livre et coincide donc avec l'emergence de Rabelais-narrateur. Le Tiers Livre est en effet le premier livre que Rabelais signe de son propre nom. Cependant, l'"envahissant" Alcofribas s'efface presque entierement du recit des le dixieme chapitre du Gargantua. Il suffit de denombrer les occurrences du "je" narratif pour s'en persuader: au cours des neuf premiers chapitres, Alcofribas assume le role de narrateur d'une maniere si excessive qu'il interrompt sans arret son recit par des commentaires a la premiere personne. Le lecteur ne peut ignorer la mediation imposee par ce masque comique, tant ce dernier concentre le recit autour de sa propre personne. A partir du dixieme chapitre, ce "je" si importun disparait du recit et ne reapparait qu'a une ou deux reprises au cours des quarante-six chapitres suivants. La narration devient omnisciente (13) et accentue ainsi l'absence d'Alcofribas, qui servait jusqu'alors de filtre unique au recit.

Afin d'eclaircir la decision de Rabelais de passer d'une narration mediatisee a une narration plus ou moins omnisciente, il est necessaire de comprendre la fonction narratrice d'Alcofribas et de son pedantisme dans le recit. Dans le Gargantua, Rabelais choisit deliberement d'engendrer puis d'oter un masque non seulement comique mais aussi "envahissant" afin de deplacer le pedantisme du niveau de la diegese au niveau de la narration. C'est la une nouvelle difference entre l'erudition "envahissante" d'Alcofribas et celle de Panurge: l'attitude sophistique d'Alcofribas influence la reception meme de l'oeuvre, et les lecteurs se trouvent confrontes non pas au pedantisme d'un personnage quelconque, si facile a neutraliser par le rire, mais a un pedantisme plus immediat et plus ubiquitaire, sous forme d'un narrateur-filtre capable d'influencer la presentation et l'interpretation du recit. Les longs debats ostentatoires d'Alcofribas, il est vrai, permettent a Rabelais de parodier les theologiens et autres sophistes de son epoque: mon but n'est pas de suggerer le contraire, mais de demontrer que la disparition de ces debats dans le recit constitue un commentaire particulierement pointu sur l'obsession visuelle, dont l'origine, selon Michel Jeanneret, est un "devouement excessif au signifiant aux depens du signifie." (14)

Cette obsession des apparences, qui amene a ignorer le contenu ou signifie, se retrouve dans le prologue du Gargantua et, en particulier, dans l'image si souvent glosee du silene, statuette dont l'exterieur difforme cache une image divine. Applaudissons au passage l'ironie de Rabelais, qui met dans la bouche d'Alcofribas, un personnage si obsede par la vision et les apparences, une mise en garde contre les abus de toute interpretation se fondant strictement sur l'aspect externe des choses. L'ironie ne s'arrete pas la: selon Erasme, dont l'adage "Sileni Alcebiadis" reproduit tout en le transformant l'eloge de Socrate dans Le Banquet de Platon, Socrate serait non seulement un silene d'"aspect" (habit, allure, physionomie) mais aussi un silene de "parole." Alors qu'Alcibiade, selon Platon, loue les merites enchanteurs des discours de Socrate, (15) Erasme souligne au contraire la simplicite de la parole chez Socrate, dont le langage etait "simple, populaire et bas car il avait toujours a la bouche cochers, boutiquiers, foulons et ouvriers. En effet c'est de la qu'il tirait en general ses inductions avec lesquelles il chargeait dans la discussion." (16) Alcofribas evoque de meme la "simplicite" des moeurs de Socrate, chez qui la verite et la philosophie du discours n'empruntent pas un langage pretentieux et hors du commun mais se presentent sous la forme la plus accessible, celle de la sagesse du peuple. (17) Les discours de Socrate semblent a premiere vue ne presenter aucun interet, car ils ne font pas appel a la moindre autorite ni a un style dit philosophique. Cependant, ils renferment une verite cachee, tout comme le fait, selon Alcofribas, son propre ouvrage, le Gargantua. Un tel eloge, de la part d'Alcofribas, ne peut etre pris au premier degre, vu le pedantisme du personnage que l'on pourrait qualifier d'anti-silenique (un discours erudit, se voulant sage, mais sans aucune veritable acuite, contrairement a un discours simple d'un point de vue stylistique mais d'une profondeur peu commune).

L'image du silene met donc en place un cadre qui permet au lecteur d'articuler une critique de l'obsession oculaire et de l'attitude sophistique d'Alcofribas. Que l'image du silene apparaisse dans le prologue n'est nullement innocent. Richard Regosin ne s'y trompe pas: le prologue est lui-meme cadre, lui-meme silene, puisqu'il est un lieu anterieur et exterieur a la fiction, dans lequel l'auteur formule ses intentions et articule la maniere de lire son texte (l'interieur). (18) Le prologue sert d'exterieur au texte, tout en en faisant partie, et il n'est pas surprenant que l'interieur, le texte, soit si souvent compris a partir d'une image clef du prologue. Cette notion de cadre, d'interieur et d'exterieur, se manifeste aussi dans un article de Francois Rigolot, "Vraisemblance et narrativite dans le Pantagruel." La distinction que fait ce critique entre plusieurs "niveaux" de narration me permettra d'esquisser une premiere correlation entre la logique du silene et la disparition d'Alcofribas au cours du texte.

Rigolot isole dans le Pantagruel et dans le Gargantua deux "niveaux" de narration qu'il qualifie de "contrats tacites." Le premier contrat de lecture existe au sein meme de l'oeuvre entre le narrateur (Alcofribas) et un narrataire (un "Messieurs" qui reapparait a plusieurs reprises). Ce narrataire n'est ni le lecteur reel ni meme un lecteur ideal, il est plus proche, selon Rigolot, du lecteur virtuel, "interlocuteur du narrateur, dissociable et en fait dissocie de tout lecteur implique par l'acte de lecture." (19) Un second rapport existe entre le lecteur et l'auteur, Rabelais lui-meme, et ce contrat "tout autre" depend du premier rapport, entre narrateur et narrataire. C'est pourquoi le lecteur reel se sent si peu concerne par les appels et les commentaires multiples du narrateur, il se salt dans une position privilegiee qui lui permet d'observer le narrateur non pas en tant qu'interlocuteur mais en tant que creation de l'auteur. Les longs discours d'Alcofribas, d'une erudition si excessive, cherchent a convaincre le narrataire, non pas le lecteur (ce dernier en est bien conscient), et ne representent donc pas forcement les opinions de Rabelais. Ces discours ne sont pour le lecteur que le signe voile d'un pedantisme que l'auteur cherche ici a parodier. C'est ainsi que la distance entre le lecteur et le narrataire devient aussi une distance entre l'auteur et le narrateur, dont les propos ne sont plus representatifs de la pensee de l'auteur. Les deux contrats tacites, narrateur-narrataire et auteur-lecteur, creent un ecart au sein meme du texte, un ecart qui ne fait que s'agrandir au fur et a mesure que Rabelais parodie l'attitude sophistique (et se distancie donc) d'Alcofribas. L'ironie, comme le dit si bien Raymond La Charite, est une arme a double tranchant: bien qu'elle produise un debat ostensible sur le sens cache des signes, elle met en question les outils d'interpretation necessaires a ce debat. (20) Le recit complique ainsi sa propre interpretation, car les messages qui pourraient s'y trouver sont toujours filtres par le masque parodique de Rabelais.

Une fois ce masque leve, soit une fois que la presence envahissante d'Alcofribas s'est attenuee, le lecteur retrouve l'impression de communiquer directement avec l'auteur, sans avoir a se preoccuper du filtre sophistique qui jusqu'alors contaminait toute interpretation. En l'absence du narrateur, le lecteur s'identifie au narrataire et croit se trouver maintenant en position d'interpreter la pensee meme de Rabelais, plutot que l'attitude critique de Rabelais vis-a-vis du pedantisme d'Alcofribas. C'est la l'ideal evangelique d'une communication directe et individuelle avec Dieu, source de verite, a laquelle s'opposent les theologiens Sorbonnards, archetypes meme de la mediation sophistique. C'est la aussi la figure du silene, remotivee au niveau de la strategie narrative: le lecteur croit penetrer a l'interieur meme du texte. Au cours des premiers chapitres, il se sent confine au monde des apparences, a une erudition excessive qui ne mene a aucune profondeur veritable. Sa vision coincide avec celle d'Alcofribas: le decalage ironique entre la voix du narrateur sophiste et celle de l'auteur condamne le lecteur a une position d'exteriorite, d'incertitude. Le masque comique devient ainsi la limite, le filtre, qui separe l'interieur et l'exterieur du silene. La derniere ligne du Pantagruel avait deja prevenu le lecteur, "ne vous fiez jamais en gens qui regardent par un pertuis." (21) Ces gens regardent de l'exterieur et leur seule comprehension d'un evenement est liee a la vision, une vision d'ores et deja limitee par le trou (le filtre) a travers lequel ils regardent.

Un pertuis, un masque comique, le pedantisme: trois moyens de restreindre le lecteur a une vision superficielle. C'est alors que la "disparition" d'Alcofribas prend toute sa signification, car cette disparition ne coincide pas, comme on l'a si souvent cru, avec l'apparition, au debut du Tiers Livre, du narrateur dit "Rabelais." La disparition s'accomplit en fait bien plus tot dans le Gargantua, quand la narration devient omnisciente, c'est-a-dire, omnivoyante, sans restriction visuelle. L'omniscience est opposee a la notion de filtre, c'est une vision absolue, qui ne connait pas les limites de la vision humaine, superficielle, mais inclut au contraire l'exterieur et l'interieur des choses. L'omniscience est une presence tellement totale qu'elle prend la forme, pour le lecteur, d'une absence presque absolue. Le lecteur acquiert ainsi une liberte de vision qui lui permet de penetrer au plus profond du silene, la ou se cache la verite (ou les verites) de l'oeuvre. La "disparition" d'Alcofribas, son "omniscience," represente donc une mise en action, au niveau meta-discursif, de l'image du silene.

Il s'agit maintenant d'examiner de plus pres le role que jouent la lecture et la liberte d'interpretation dans la recherche et la revelation de l'interieur silenique. Le prologue est en effet bien plus complexe qu'une lecture superficielle (toujours et encore ce silene!) ne pourrait le suggerer. Apres maints debats qu'il serait hors de propos de reprendre ici, il semble que de nombreux critiques partagent aujourd'hui une interpretation plus ou moins semblable du prologue et de l'image du silene en particulier. Selon ces critiques, (22) la vocation du prologue est double: Rabelais y invite le lecteur a rechercher dans son oeuvre un "plus hault sens," (23) que cela soit l'interieur du silene ou la moelle substantifique, tout en refutant les revelations simplistes d'une interpretation trop systematique (on cite souvent l'exemple de l'allegorie). Le role du lecteur et de la lecture libre s'y trouve donc privilegie aux depens de l'intentionnalite du narrateur. Alcofribas ecrit en buvant, sans arriere-pensee, dit-il au narrataire, avant de l'inviter neanmoins a "interprete[r] tous [s]es faits et [s]es dits en la perfictissime partie." (24)

Frederic Tinguely, entre autres, souscrit a une lecture centree sur le role du lecteur: il etablit de maniere convaincante une progression deliberee dans les prologues des oeuvres de Rabelais. Le premier (celui du Pantagruel) presente l'ecriture comme un travail conscient et constant, alors que la lecture y est un simple passe-temps. Le narrateur "assume pleinement sa fonction de narrateur" et "exprim[e] sans detour ses desirs" en recourant a une "argumentation simple et directe ... [sur] le mode imperatif." (25) Le second prologue (celui du Gargantua) est l'inverse du premier: l'ecriture y est loisir sans premeditation, la lecture devient un effort intellectuel conscient et consciencieux de la plus haute importance et, alors meme que le lecteur gagne en responsabilite, Alcofribas "ne s'affirme plus avec sa force habituelle" et semble s'effacer. (26) L'argument de Tinguely se limite au prologue, mais il ne fait que corroborer, a une echelle moindre, mais qui a son importance, l'effacement soudain d'Alcofribas au cours du Gargantua. Le lecteur y gagne en effet en responsabilite, ainsi qu'en liberte, et c'est cette liberte d'interpretation qui lui permet d'esperer enfin penetrer le silene de l'oeuvre rabelaisienne.

Cette liberte d'interpretation est sans cesse mise a l'epreuve par la presence d'Alcofribas, qui restreint l'horizon d'interpretation du lecteur non seulement par son obsession oculaire et par son role envahissant de "masque comique," comme je l'ai etabli auparavant, mais aussi par sa poursuite d'une interpretation univoque et universelle (souvenons-nous ici de la tentation que presentent pour lui les hieroglyphes). Ses discours erudits ne sont pas gratuits. S'il prend part a plusieurs des grands debats de son epoque, ce n'est pas seulement par affectation, c'est aussi pour clore toute discussion en parvenant a une verite definitivement indiscutable. Il suffit ici de se souvenir de son discours sur la symbolique des couleurs, au cours duquel il s'attaque aux autorites "privees" de ses adversaires avant de presenter son propre avis non moins "prive" sous les dehors d'une interpretation universelle et pretendument logique. La parodie est evidente et elle amuse sans doute la majorite des lecteurs, mais de telles interpretations "preemptives" de la part d'Alcofribas forcent le lecteur a formuler sa propre interpretation (s'il n'accepte pas tout simplement celle proposee par Alcofribas!) dans un cadre particulier dont les donnees ne sont pas les siennes mais celles d'Alcofribas. Le lecteur garde bien sur une liberte partielle, mais les interpretations discretionnaires d'Alcofribas l'incommodent, en ce qu'il ne trouve plus un texte vierge: une lecture y est deja presente, a laquelle il se sent en partie oblige de repondre.

En outre, cette lecture est particulierement restrictive en ce qu'elle presuppose: une verite unique, univoque et universelle. Alcofribas est l'interprete allegorique par excellence, son pedantisme le pousse a se refugier dans la securite de la lettre, dans l'utopie logocentrique de l'unicite et de la teleologie. Il est representatif d'une doctrine d'interpretation systematique, d'une recherche autoritaire et absolutiste de l'interieur du silene. C'est cet aspect methodique et despotique de l'esprit d'Alcofribas que Rabelais parodie: il ne suffit pas de chercher le "plus hault sens" pour etre bon lecteur, il faut aussi maintenir une ouverture d'esprit methodologique. Voila, entre autres, ce que la structure du Gargantua apprend au lecteur. Margaret Spanos affirme ainsi a juste titre que le prologue chez Rabelais contient en miniature la structure de l'ouvrage qu'il precede. (27) La structure dominante du Gargantua comprend bien sur un exterieur et un interieur mais il importe surtout selon Spanos de souligner le processus d'"ouverture" qui permet de passer de l'exterieur a la moelle interieure. (28) Ce qui definit la structure meta-discursive du Gargantua n'est donc pas seulement l'opposition silenique d'un interieur et d'un exterieur, mais aussi le processus par lequel l'interieur se revele a l'interprete.

Le silene tel que Rabelais l'utilise dans son prologue n'est plus alors une image statique, opposant un haut sens a un bas sens, mais une invitation a la recherche non-systematique et individuelle d'un sens plus profond que ne le suggerent les apparences exterieures. Les images de contenant et de contenu abondent des les premiers chapitres, tels le tombeau de bronze et le corps de Gargamelle enceinte, et Alcofribas se presente comme leur interprete, citant a plusieurs reprises des autorites de l'Antiquite afin de justifier une lecture sophistique et allegorique. (29) Quand il disparait du texte (au moment meme ou le prince Gargantua se debarrasse des prejuges de son ancienne education et embrasse une "nouvelle education" humaniste), c'est une autre lecture, plus ouverte a la multiplicite, qui triomphe. Comme le souligne Jeanneret en parlant plus generalement de la crise de l'interpretation durant la Renaissance, "on assiste alors au deplacement du pole de l'origine et de l'autorite vers celui de la reception et de la liberte." (30) Ceci confirme l'actualite au seizieme siecle de la logique du silene telle que la definit Rabelais. Le deplacement vers le pole de la reception concede au lecteur la responsabilite de l'interpretation du texte et refuse la mediation d'une grille toute faite. Le retrait du narrateur devient symbolique du refus rabelaisien de cloturer le sens de son recit, refus qui se trouve deja au coeur meme du prologue et qui structure le recit qui suit.

L'emploi momentane d'un masque comique rappelle sans doute au lecteur d'Erasme la disposition narratologique de l'Eloge de la Folie, ouvrage dans lequel on nous dit que "c'est la folie qui parle." (31) Avant Rabelais, Erasme adopte dans son oeuvre un masque comique, qui lui permet "de faire servir des frivolites a des choses serieuses." (32) Ce masque lui permet de critiquer les choses meme dont il semble faire l'eloge, et ceci sans attaquer personne nommement. A l'instar de Rabelais, la voix d'Erasme se substitue a la fin de son recit a celle de sa narratrice: le masque comique s'efface, et le lecteur s'estime de plus en plus l'interlocuteur direct de l'auteur. Tout se passe comme si le masque demangeait finalement l'auteur presque autant que le lecteur, comme si, une fois la parodie bien en place, l'auteur ressentait le besoin de se debarrasser de ce personnage ironique, source d'ambiguite qui destabilise le lecteur. Une fois delivre du filtre sophistique et systematique que represente Alcofribas, le lecteur acquiert une responsabilite et une liberte interpretatives plus importantes et se trouve en face d'un texte veritablement silenique, c'est-a-dire dont la surface exterieure invite a une recherche plus approfondie tandis que le sens interieur se derobe a une lecture trop simple ou methodique. C'est ainsi que l'on pense entendre Erasme lui-meme avertissant le lecteur, a la fin de l'Eloge de la Folie, que "l'homme pieux se tient a l'ecart des choses corporelles, et prend son essor vers celles de l'eternite, spirituelles et invisibles." (33) N'est-ce pas la le triomphe du silene, tel que le definit Rabelais: se liberer des choses corporelles comme on se libere d'un masque comique, qui n'est apres tout que la surface exterieure, hideuse et bouf-fonne d'une voix interieure et profonde, celle de l'auteur, cherchant a prendre son essor vers l'invisible et l'omniscient?

Doit-on penser alors que l'abbaye de Theleme, qui conclut le Gargantua, consiste en un reservoir du "plus haut sens" rabelaisien, de l'interiorite la plus profonde de sa pensee? Je n'en suis pas convaincu. Spanos y voit la revelation d'une societe ideale, et il est, en effet, facile et parfaitement legitime de trouver au coeur d'une utopie telle que Theleme une revelation du "plus haut sens" de Rabelais. (34) Il me semble cependant que le livre se termine comme il se doit, par une enigme qui reste irresolue. L'enigme sous forme de poeme decrit-elle "le decours & maintien de verite divine," comme le pense Gargantua, ou un "jeu de paume," comme le croit Frere Jan? (35) En l'absence du sophiste Alcofribas, (36) la lecture du poeme reste sans conclusion, et les deux interpretations sont incluses dans le texte sans que l'une ait priorite sur l'autre. Il y a bien ici un message de la part de Rabelais, mais ce "plus haut sens" ne fait que renvoyer le lecteur a ses propres capacites interpretatives, comme si le "Fais ce que voudras" thelemique etait aussi un "Interprete ce que voudras" silenique.

Princeton University

Notes

(1) Defaux, 413.

(2) Ibid., 422.

(3) Ibid., 422.

(4) Mais un souci d'ethique? Comme le montre Defaux, les citations d'Alcofribas sont souvent approximatives, si ce n'est incorrectes.

(5) Rabelais, Pantagruel, 297.

(6) Rabelais, Gargantua, 17.

(7) Notons au passage la similarite de cette obsession oculaire et de celle des Papimanes (Quart Livre, chapitres XLVIII et XLIX). Eux aussi recherchent avidement un temoin et confondent voir et savoir (quand ils ne trouvent pas de temoins, les Decretales leur servent d'autorite). Alcofribas n'est ici pas bien loin de ces idolatres au second degre.

(8) Rabelais, Gargantua, 45.

(9) Ibid., 45.

(10) Ibid., 55.

(11) Conley, 44. "the hieroglyph allows the reader--who is also a viewer--to partake of the world as it is seen and touched, and to envisage it without the slightest delay that would come with the gap between sight and understanding."

L'etymologie de "hieroglyphe" est d'ailleurs revelatrice, car l'on pensait vraiment alors que le hieroglyphe etait un "signe sacre," plus proche que l'hebreu de la langue d'Adam avant la Chute, dans laquelle la chose et le mot ("sight and understanding") ne faisait qu'un.

Il est de meme significatif qu'un lien existe entre l'attitude sophistique et le "mythe" du signe hieroglyphique: tous deux se veulent possesseurs d'une plenitude discursive, d'une Verite, mais ne font en realite que se referer a une multitude d'autres signes. Pour une etude plus complete du role du hieroglyphe dans l'imaginaire de la Renaissance, voir l'ouvrage de Marie-Luce Demonet: Les Voix du signe. Nature et origine du langage a la Renaissance (1480-1580).

(12) Rabelais, Gargantua, 39.

(13) En effet, de nombreux dialogues sont presentes en "discours direct," alors qu'aucun personnage principal du roman, et certainement pas Alcofribas, n'aurait pu les entendre (les exemples abondent: entre autres, la discussion entre les six pelerins et les entretiens secrets de Picrochole et de ses conseillers). Seul un narrateur omniscient peut reproduire ces conversations en "discours direct."

(14) Jeanneret, "Les Paroles degelees: Rabelais, 'Quart Livre,'" 22.

(15) Voir Le Banquet de Platon, ainsi que "Rabelais and the Silenic Text: The Prologue to Gargantua," article dans lequel Raymond La Charite etudie les variantes du mythe des silenes dans l'oeuvre de Platon, d'Erasme et de Rabelais.

(16) Erasmus, "Les Silenes d'Alcibiade," 403.

(17) Rabelais, Gargantua, 5.

(18) Regosin, 61. "[The prologue] is historically the place before (outside) the fiction in which the author makes his intentions known, where he discloses how the text (inside) ought to be read."

(19) Rigolot, 56.

(20) La Charite, 84. "Irony is a splendid forum for an ostensible debate on hidden signs, but irony, of course, casts doubts on the very tools of interpretation."

(21) Rabelais, Pantagruel, 531.

(22) Voir les articles (op. cit.) de Frederic Tinguely, Margaret Spanos, Tom Conley, Michel Jeanneret et Raymond La Charite.

(23) Rabelais, Gargantua, 7.

(24) Ibid., 11.

(25) Tinguely, 88.

(26) Ibid., 89.

(27) Spanos, 29.

(28) Ibid., 31. "[an exterior and an interior] linked structurally by a process which reveals the second as the moelle or hidden virtue of the first."

(29) Ibid., 32.

(30) Jeanneret, Le Defi des signes: Rabelais et la crise de l'interpretation a la Renaissance, 78. Jeanneret y expose les raisons multiples (evangelisme, humanisme, etc.) qui motivent chez Rabelais le refus du systeme allegorique et systematique.

(31) Erasmus, Eloge de la Folie, 17.

(32) Ibid., 14.

(33) Ibid., 93.

(34) Spanos, 32. "the revelation of the ideal society informing even the most clumsy and rudimentary body politic."

(35) Rabelais, Gargantua, 285-286.

(36) Il est interessant de mentionner ici l'argument de Richard Berrong, selon lequel l'exclusion de la peste, des excrements, et des infections est liee dans le monde utopique a une exclusion de l'attitude sophistique. La disparition d'Alcofribas serait ainsi symbolique d'une exclusion plus systematique, dont l'utopie de Theleme representerait le modele. Cf. Berrong, 27-38.

Oeuvres primaires

Erasmus, Desiderius. Eloge de la Folie. Trad. Pierre de Nolhac. Paris: Garnier Flammarion, 1964.

______. "Les Silenes d'Alcibiade." CEuvres Choisies. Trad. Jacques Chomarat. Paris: Livre de Poche, 1991.

Rabelais, Francois. Les Cinq Livres. Collection "La Pochoteque." Edition du Pantagruel, du Gargantua et du Quart Livre par Gerard Defaux; du Tiers Livre par Jean Ceard et du Cinquieme Livre par Michel Simonin. Paris: Librairie Generale Francaise, 1994.

Oeuvres secondaires

Berrong, Richard M. Rabelais and Bakhtin: Popular Culture in Gargantua and Pantagruel. Lincoln, Nebraska: University of Nebraska Press, 1986.

Cholakian, Rouben C. The "Moi" in the Middle Distance. A Study of Narrative Voice in Rabelais. Madrid: Ediciones Jose Porrua Turanzas, 1982.

Conley, Tom. The Graphic Unconscious in Early Modern French Writing. Cambridge: Cambridge University Press, 1992.

Defaux, Gerard. "Rabelais et son masque comique: Sophista Loquitur." In: Rabelais Agonistes: du rieur au prophete. Geneve: Droz, 1997. 407-453.

Demonet, Marie-Luce. Les Voix du signe. Nature et origine du langage a la Renaissance (1480-1580). Paris: Champion. 1992.

Jeanneret, Michel. "Les Paroles degelees: Rabelais, 'Quart Livre'" Litterature 27 (1975): 14-30.

______. Le Defi des signes: Rabelais et la crise de l'interpretation a la Renaissance. Orleans: Editions Paradigme, 1994.

La Charite, Raymond. "Rabelais and the Silenic Text: The Prologue to Gargantua." Rabelais's Incomparable Book. Ed. Raymond C. La Charite. Lexington: French Forum, 1986. 72-86.

Lafond, Jean. "Le Prologue de Gargantua et le dire hyperbolique." Langage et Verite. Etudes offertes a Jean-Claude Margolin. Ed. Jean Ceard. Geneve: Droz, 1993. 245-253.

Regosin, Richard L. "The Ins(ides) and Outs(ides) of Reading: Plural Discourse and the Question of Interpretation in Rabelais." Rabelais's Incomparable Book. Ed. Raymond C. La Charite. Lexington: French Forum, 1986. 59-71.

Rigolot, Francois. "Vraisemblance et narrativite dans le Pantagruel." L'Esprit Createur 21, 1 (1981): 53-68.

Spanos, Margaret. "The Function of the Prologue in the Works of Rabelais." Etudes Rabelaisiennes IX (1971): 29-48.

Tinguely, Frederic. "D'un prologue l'autre: vers l'inconscience consciente d'Alcofrybas Rabelais." Etudes Rabelaisiennes XXIX (1993): 83-91.
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Title Annotation:Francois Rabelais's Gargantua and Pantagruel
Author:Robert, Yann F.
Publication:French Forum
Article Type:Critical essay
Geographic Code:1USA
Date:Mar 22, 2006
Words:5396
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