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Un regard sur la domesticite juvenile en Haiti.

Resume

Enfants en domesticite, enfants en service, ou restavek (reste avec), telles sont les appellations recues par des petites filles et des petits garcons qui sont places dans des familles d'accueil afin de servir celles-ci. En retour, ces familles d'accueil, doivent leur fournir de quoi satisfaire quelques-uns de leurs besoins primaires (nourriture, logement, vetement) et eventuellement le paiement des cours dans une ecole. Maltraites, humilies, consideres au plus bas de l'echelle familiale, ces enfants seront traites comme de petits esclaves. Ils travaillent a longueur de journee, mais ils sont oublies et ne font pas l'objet de beaucoup d'interet. La legislation permettant de leur fournir une certaine protection dans les familles d'accueil n'est pas respectee, leurs droits ne sont pas respectes. Cet article met en evidence la situation des enfants en domesticite en Haiti, la legislation existant sur la question, et la facon dont ces enfants vivent leurs droits dans le pays.

Introduction

Un peu partout dans le monde, le travail des enfants a entraine des debats. Plusieurs dimensions de la question ont ete abordees. Elle a suscite des prises de position diverses et variees sur le developpement de ces enfants qui, dans bien des cas, menent des activites trop exigeantes pour leur force physique. La legislation sur le travail des enfants porte fondamentalement sur l'age minimal pour etre admis a travailler, la nature des travaux, le nombre d'heures de travail et le salaire. Certains pays legiferent aussi sur le travail non remunere des enfants effectuant des travaux domestiques et menagers. Mais les conditions dans lesquelles vivent ces enfants ne font pas l'objet de recherche et le fosse entre la loi et la pratique reste grand.

En Haiti, les enfants qui executent des taches domestiques, les enfants en domesticite, poussent des cris de desespoir; mais ils sont oublies et abandonnes chez des gens qui les maltraitent, qui n'ont pas peur de la loi a cause d'une certaine complicite avec les structures d'application ou du mepris general a l'egard de ces enfants. Qui sont ces enfants? D'ou viennent-ils? En regard de la convention sur les droits des enfants, comment viventils leurs droits? C'est a ces questions qu'essaie de repondre cet article qui presente:

- de maniere succincte, la situation des enfants en domesticite en Haiti,

- la legislation haitienne sur les enfants en domesticite,

- la facon dont ces enfants vivent leurs droits dans le pays.

Les enfants en domesticite en Haiti

Enfants en domesticite ou enfants en service comme les nomme la legislation haitienne, ils ne sont pas tres connus dans le monde. Dans certains milieux, ils sont souvent confondus <<simplement>> avec le groupe des mineurs travailleurs. (1) C'est un probleme existant dans la plupart des pays pauvres et meme dans certains pays developpes (2); mais il n'a pas fait l'objet de plusieurs recherches. Les enfants domestiques presentent des nuances tres importantes selon le contexte et la culture de leur lieu de travail. Ces nuances sont tres importantes pour permettre de mieux situer le probleme, structurer eventuellement les interventions visant a ameliorer les conditions d'existence des enfants concernes ou pour l'eliminer parce que c'est une pratique contraire a la Convention relative aux droits de l'enfant.

En Haiti, certains (3) ont considere l'absence de remuneration et les taches accomplies par les restavek pour tenter de les definir. Cela ne permet pas de mieux situer le probleme; on peut facilement les confondre avec d'autres categories d'enfants tels les adoptes, les enfants places provisoirement ou les <<pensionnaires>> ou meme ceux qui vivent chez leurs parents biologiques et qui aident aux travaux menagers. C'est un fait que <<le restavek fournit un labeur non remunere en argent mais plutot en echange du logement, de la nourriture, du vetement et de l'education>> (4), mais il y a aussi d'autres elements a considerer pour comprendre le probleme de la domesticite.

On peut dire que l'enfant en domesticite est un individu dont l'age peut etre compris entre 6 a 14 ans. La domesticite n'est presque jamais son choix, c'est une decision qui a ete prise par ses parents ou un proche dont les faibles moyens economiques ne permettent pas de repondre aux besoins de l'enfant. La domesticite est un moyen de lui procurer un mieux-etre par son placement chez une personne vivant dans de meilleures conditions economiques. Generalement, l'enfant est avise de cette decision juste avant de se rendre chez la personne qui le recevra comme domestique. Il vit sous le toit de cette personne et dessert tous les gens de la demeure moyennant un peu de nourriture et des vetements; eventuellement on lui paie des cours dans une petite ecole. Dans la majorite des cas, il s'agit d'une petite fille, les garcons etant moins nombreux a etre astreints aux travaux strictement domestiques. L'enfant en domesticite est considere au plus bas echelon dans cette demeure; ses droits sont tres limites pour ne pas dire inexistants et ses devoirs sont enormes. Les deux principales attitudes exigees de lui sont la soumission et la serviabilite. Il est souvent victime d'actes de violence (verbale, physique, psychologique ...) de la part de son suppose protecteur ou protectrice.

Il faut eviter de prendre pour des enfants en domesticite tous ceux qui s'occupent des taches domestiques dans une maison autre que la leur. En ce sens, mentionnons les cas de plusieurs enfants (filles et garcons) qui ne vivent pas chez leurs parents biologiques pour plusieurs raisons telles que l'adoption, le depart prolonge des parents biologiques, l'accessibilite a une ecole de niveau academique plus ou moins interessante, l'apprentissage d'un metier etc. Ces cas sont tres frequents en Haiti. Les enfants de ces categories ne sont pas consideres comme des domestiques, quoique certaines fois ils puissent aider aux travaux domestiques. Dans les cas ou ils se sentent consideres comme des restavek, ils ont toujours la possibilite d'aller ailleurs. Ce n'est pas le cas pour les enfants en domesticite. Par ailleurs, bon nombre de ces enfants (dans les deux derniers cas surtout) regagnent leur famille biologique a certaines periodes de l'annee. L'enfant en domesticite n'a pas beaucoup de contact avec ses parents biologiques. Il y en aqui ont perdu tout contact avec leurs parents parce que la famille de placement ne les envoie pas toujours visiter leurs parents biologiques. Ils sont ainsi refugies dans leur propre pays ou meme les rencontres avec leurs familles biologiques ou un proche parent s'averent difficiles. Leurs parents sont souvent trop pauvres pour consentir des frais de transport.

De maniere succincte, pour mieux situer le restavek haitien il faut considerer les elements suivants:

- c'est un enfant generalement place ou trouve,

- le but de son placement est de rendre service afin de recevoir en retour des elements indispensables a sa survie et eventuellement les cours dans une ecole,

- la periode de placement n'est pas definie,

- ses rapports avec les membres de la famille de placement sont fondes sur la domination et l'autorite,

- l'etat psychologique et emotionnel est un element important a considerer aussi.

Legislation relative aux enfants en domesticite en Haiti

La legislation haitienne fait une difference entre enfants en domesticite, mineurs travailleurs et gens de maison.

Appeles enfants en service par la legislation haitienne, dans la realite de tous les jours, ils sont appeles enfants en domesticite, timoun ki ret kay moun (5) ou restavek (6). D'apres le decret mettant a jour le Code du travail du 12 septembre 1961 (7), l'enfant en service est celui age de 12 a 15 ans (articles 341 et 350) <<confie a une famille pour etre employe a des travaux domestiques>>. D'apres l'article 350 de ce meme decret, <<des l'age de 15 ans, l'enfant en service sera considere comme domestique a gages et recevra un salaire equivalent a celui paye aux domestiques a gages travaillant dans les memes conditions>>. L'enfant en service ou en domesticite tel que defini ne recoit pas, comme cela est mentionne anterieurement, un salaire pour les services rendus a la famille de placement. L'article 345 du decret precedemment cite, mentionne les besoins et les obligations auxquels ces enfants ont droit dans leur famille de placement. <<Toute personne qui a un ou plusieurs enfants a son service contracte envers eux l'obligation de les traiter en bon pere de famille, de leur fournir un logement decent, des vetements convenables, une nourriture saine et suffisante de les inscrire obligatoirement a un centre d'enseignement scolaire ou professionnel en leur permettant de suivre regulierement les cours dispenses par ce centre et de leur procurer de saines distractions>>. Il est evident que les enfants en domesticite n'ont pas pu, pour differentes raisons, avoir ces besoins indispensables a leur developpement chez leurs parents biologiques.

Le mineur travailleur, par contre, est age de 15 a 18 ans (article 337) et travaille dans un etablissement agricole, industriel ou commercial. Il <<beneficie (8)>> des memes droits et des memes obligations que les majeurs en vertu de la legislation du travail.

Les gens de maison (article 254), appeles de maniere generale bonnes ou garcons de cour, sont <<ceux qui se consacrent de facon habituelle et continue aux travaux de nettoyage, de jardinage, d'entretien ou a tous autres travaux domestiques propres a un foyer ou a tout autre lieu de residence ou d'habitation particuliere ou dans une institution privee ou publique de bienfaisance et qui ne comportent ni benefice, ni operation commerciale pour l'employeur ou les membres de sa famille>>.

Si la legislation haitienne fait une difference entre ces trois categories de personnes, la realite n'en fait pas vraiment. L'enfant en domesticite peut etre considere a la fois comme un mineur travailleur eu egard a son age et comme bonne a tout faire ou gens de maison vu la nature des taches auxquelles il est occupe habituellement. Par ailleurs, cela fait plus de 40 ans depuis que cette legislation sur les enfants en service existe, mais elle n'a pas contribue a une amelioration du sort de ces enfants. Comme le souligne certains auteurs (9), le fosse entre la pratique et la loi reste tres large.

Age, sexe et provenance des enfants en domesticite

Les enfants en domesticite en Haiti, les restavek, sont majoritairement de sexe feminin. D'apres une enquete de l'Institut psycho-social de la famille (10), <<l'age moyen des enfants en domesticite juvenile se situe entre 11 et 14 ans>>. Il est courant de rencontrer des petites filles de 6 a 10 ans qui commencent tres tot a vivre dans la domesticite. Dans l'enquete de l'IPSOFA, les domestiques rencontres sont majoritairement (a 75 %) des petites filles.

Les enfants places en domesticite viennent pour la grande majorite des familles pauvres des zones rurales refugiees certaines fois dans des zones peri-urbaines a la recherche d'un mieux-etre. Ils forment, dans la grande majorite, les bidonvilles et les quartiers defavorises du pays. Dans son livre sur la famille haitienne (11), L. Bijoux mentionne que <<les enfants de service, dont les parents sont generalement des paysans pauvres, sont confies aux familles plus ou moins aisees des villages et des villes>>. Ces familles esperent que leurs enfants seront bien traites. Elles comptent ainsi, comme le souligne L. Bijoux, sur le sens de solidarite et d'equite des familles d'accueil qui promettent toujours une meilleure education en compensation des travaux domestiques rendus par les enfants. Pour Despeignes, <<les trois quarts du lumpen-proletariat proviennent de l'immense armee des domestiques (12)>>. L'IPSOFA a recense 81% de ces parents qui viennent des zones rurales. D'apres Serge Henri-Vieux (13), la domesticite touche 80% des enfants des couches defavorisees. Ces enfants sont places par leurs parents ou un proche en l'absence de ceux-ci. D'apres l'enquete de l'IPSOFA, 82% des enfants se trouvent dans cette situation.

Un etat de la question

De maniere generale, il est constate une degradation de la situation economique en Haiti ou la grande majorite des familles vit dans un etat de misere. Les enfants, dans cette situation, sont les plus concernes et les enfants en service le sont encore davantage. La grande majorite des enfants places en domesticite viennent de ces familles, comme d'ailleurs il est remarque dans les cas des mineurs travailleurs (14). Combien y a-t-il d'enfants en service en Haiti? Il est difficile d'avancer un chiffre. Il n'y a pas eu de recensement dans le pays depuis vingt ans. Certains organismes font de petites enquetes mais, connaissant le pouvoir et la finalite de l'utilisation des chiffres dans les pays du tiers monde, il est recommande de les utiliser avec precaution.

Le dernier recensement date de 1982 et, en 1984, l'Institut haitien de statistiques (IHSI) (15) a estime la population des enfants en domesticite a 109 000 dont 65 000 filles et 44 000 garcons. D'autres sources, comme le BIT (16), avancent le chiffre de 182 800 enfants de 10 a 14 ans officiellement reconnus comme enfants travailleurs. Est-ce que les enfants en domesticite font partie de ce chiffre? On ne saurait le dire. Mais il faut se rappeler que, generalement, ils sont consideres dans cette categorie. Lors d'un Forum sur l'enfance et la violence en Haiti, tenu les 18 et 19 octobre 1995 (17), le psychiatre Legrand Bijoux a parle dans une presentation sur les enfants en domesticite de 200 000 a 300 000 enfants vivant dans cette situation. D'apres l'UNICEF, cite par Serge Henri-Vieux au cours du meme forum, il existe 130 000 enfants vivant en domesticite. Depuis la derniere estimation de l'IHSI en 1984, il n'y a pas de chiffre officiel sur le nombre d'enfants vivant en domesticite. Mais la tendance est de les confondre avec des enfants des zones marginales. Notons que ceux-ci peuvent vivre dans les memes conditions socio-economiques que les enfants en domesticite. Mais ils ne sont pas places en service. Cette nuance est importante, car les enfants de la rue par exemple disent preferer la vie de la rue a la domesticite. Ils n'acceptent pas d'etre consideres comme des enfants en service. En ce sens, il existe des enfants qui vivent chez eux, mais leurs conditions economiques sont pareilles a celles des enfants en domesticite ou pires. Mais le <<bonheur>> est qu'ils ne sont pas places. La domesticite represente la situation ou la condition la plus degradante de l'existence humaine dans la realite haitienne.

Conditions de vie des enfants en domesticite

Dans la grande majorite des cas, les conditions d'existence des enfants en domesticite ne sont comparables a aucune autre. Ils travaillent a longueur de journee, de 10 a 15 heures par jour (18) et ne se reposent que quelques heures.

En Haiti, l'enfant en domesticite est souvent represente par un enfant mal coiffe, parfois en haillons, le visage emacie et ayant un seau d'eau sur la tete. Dans certaines familles, le restavek amene l'eau pour tout le monde, mais il n'a pas le droit de l'utiliser, pas meme pour sa toilette. Ils ne font pas que des taches menageres. En fait, ils participent a tous les travaux qui se font dans la maison: ils participent aux activites commerciales (19) et agricoles quand cela existe dans la famille de placement; ils font les petites commissions de tous les gens de la demeure; ils gardent les enfants; en ville, ils s'occupent aussi des animaux domestiques de la famille (chats et chiens principalement). C'est, en grande partie, la presence de ces enfants qui permet aux maitres et maitresses de maison d'aller travailler ailleurs ou de mener d'autres activites en dehors du toit familial. Tous les membres de la maison progressent, d'une facon ou d'une autre, saufles domestiques qui doivent esperer qu'un jour on leur tende la main. Ils travaillent beaucoup mais ils n'ont pas le droit de se plaindre. A toutes les activites que menent ces enfants, il faut ajouter les injures, la bastonnade, l'humiliation, l'ingratitude des maitres et maitresses qui ne les remercient presque jamais et qui croient en plus que ce sont eux les eternels ingrats. Les propos de Maurice Sixto dans Ti Sentaniz illustrent bien les conditions de vie des enfants en service en Haiti.

D'autres auteurs (20) ont decrit les conditions inhumaines dans lesquelles vivent ces enfants en Haiti. D'apres J. Despeignes, <<ils grandissent la plupart du temps dans l'abjection des humiliations et d'une servitude voisine de l'esclavage ... Le maitre nourrit son valet pour abuser de sa force de travail autant que dans les formes les plus poussees de l'esclavage ... Le domestique est toujours en guenilles, malfame et traite en objet. Il subit des chatiments corporels pour tout defaut dans l'accomplissement de sa tache et n'a droit a aucune retribution. La domesticite est le grand moule ou sont coules les hommes a qui la societe n'entend rien donner>>.

Les interventions aupres des enfants en domesticite

Malgre l'ampleur de la domesticite en Haiti, il n'y a presque pas d'interventions en faveur de ces enfants. Maurice Sixto, cite plus haut, grand parolier haitien, a presente un sketch intitule Ti Sentaniz decrivant la situation des enfants en domesticite. A la mort de ce grand parolier, sur l'initiative du Pere Jean-Baptiste Miguel, fut cree le foyer Maurice Sixto. Aujourd'hui, deux foyers sont ouverts : l'un (en 1989) a Carrefour et l'autre a Leogane (en 1994), les deux se trouvent dans le departement de l'ouest, au sud de Port-au-Prince. Ces foyers visent:

- l'amelioration du sort des enfants en domesticite en leur offrant une porte sur l'avenir par l'apprentissage d'un metier;

- la mise en confiance de l'enfant et la garantie de sa securite affective en servant de pont entre les familles patrons et les familles naturelles;

- la mise d'un frein a la delinquance juvenile en leur offrant un centre d'interet propice a leur epanouissement;

- la defense de leurs droits et la garantie de leur integrite.

A part les foyers Maurice Sixto, les instances de l'Etat devraient aussi intervenir par le biais soit du service de l'inspection generale du travail du ministere des Affaires sociales (M.A.S) qui doit, d'apres l'article 28 du decret creant ce ministere, <<controler les conditions de travail des femmes et des enfants>>, soit du service de la femme et de l'enfant (article 32 du meme decret), soit du service de la protection des mineurs de l'Institut du bien-etre social de recherche (IBESR) dependant lui-meme du M.A.S (articles 138 a 142 du meme decret). Mais dans la realite, l'IBESR n'est pas fonctionnel et le M.A.S n'intervient pas non plus dans ce probleme.

Il est important de noter que la legislation sur les enfants en service date de 1961; l'IBESR a ete deja cree, soit en 1958, et le M.A.S en aout 1967. En 1983, l'IBESR fut reorganise par un decret-loi. Celui-ci propose une reorganisation de l'institution qui devient un organisme technique et administratif du M.A.S charge entre autres:

- d'accorder une protection particuliere a l'enfant, a la femme et a la famille;

- de creer, autoriser, encourager et superviser les oeuvres de prevoyance et d'assistance sociale tant publiques que privees.

Des structures etaient deja en place pour intervenir dans ce probleme. Mais, l'IBESR n'a jamais fait grand-chose dans ce sens. Aujourd'hui, plus de 40 ans apres la creation de cette institution, la situation des enfants en domesticite ne s'est pas amelioree. Vu que le bien-etre social a l'enfance est considere sur le plan de la defense sociale, l'institution s'est mise dans la surveillance et l'application des valeurs <<admises>> par les groupes dominants. La domesticite n'etait pas vraiment une priorite. Il suffit d'encourager que des enfants soient places quelque part. L'IBESR jouera son role de defense et de controle sociaux. Il interviendra dans des questions qui n'etaient pas de son ressort. Ce qui lui coutera sa fermeture. M. Despeignes (21) ecrira que cette fermeture survient parce que l'institution <<s'etait transformee en une veritable juridiction connaissant meme des loyers non payes, avec ses salles de torture et ses hommes de main. Le mariage force, destine a priori a proteger les interets moraux des jeunes citadins, devient une entreprise florissante et corruptrice>>.

Il y a deux ans a peine, on a installe un telephone d'urgence pour le signalement des mauvais traitements faits aux enfants mis en service particulierement. Mais on ignore pour le moment les resultats de cette initiative. Compte tenu de la place de l'enfant en domesticite dans l'echelle familiale, il est certain qu'il n'a pas toujours acces au telephone. Comment avisera-t-il du mauvais traitement dont il est constamment victime? Est-ce que d'autres personnes le feront? La domesticite est un probleme assez delicat dans ce pays ou beaucoup de familles disposent d'un ou de plusieurs enfants a leur service. Ces familles n'acceptent pas toujours d'avouer qu'elles ont des enfants en domesticite. Elles pretendent qu'il s'agit d'un petit filleul ou d'une petite filleule, d'un neveu ou d'une niece ou d'un <<petit parent>>. Et c'est sous le couvert des liens familiaux que se font les mauvais traitements.

Les enfants en domesticite face aux droits de l'enfant

Il est important de noter que Haiti n'a jamais connu d'Etat providence. Si des enfants sont places en domesticite, c'est principalement a cause de cette situation. Car la grande majorite des enfants sont mis en service a cause de la situation de misere dans laquelle vivent leurs parents biologiques qui ne beneficient pas d'aucune allocation et d'aucune aide de la part des responsables. On pourrait tenter de parler de desengagement de l'Etat face a une telle situation, mais l'Etat ne s'etait jamais engage directement, malgre la signature ou la ratification de conventions internationales relatives aux droits et a la protection de l'enfance. Par ailleurs, meme quand il existe certaines dispositions legales visant la protection de l'enfance, celles-ci n'ont pas d'effet parce qu'elles ne sont pas respectees. On n'investit pas dans la protection de l'enfance, les enfants en domesticite sont mis dans l'oubli avec des lois qui ne sont pas appliquees. Le signalement pour mauvais traitements infliges aux enfants en Haiti n'est pas connu dans la realite de ce pays. Meme si ces mauvais traitements font la une des medias, les responsables ne font pas grand-chose pour faire respecter les decisions en vigueur et ameliorer ainsi le sort des enfants vivant en domesticite. De plus, l'autorite parentale sur les enfants est consideree comme fondamentale dans cette societe ou <<les chefs de famille ontl'obligation de traiter les enfants en domesticite en bons peres de famille>>. Suivant le decret-loi du 8 octobre 1982 (article 15), <<les peres et meres ou la personne qui a la garde de l'enfant peuvent le confier a un centre de reeducation ou, si les motifs de mecontentement sont suffisamment graves, a un centre de detention pour une duree qui ne peut exceder six mois et qui doit etre fixee par le doyen du Tribunal civil et le ministere public>>. La plupart des parents en Haiti abusent parfois de facon criante de leur autorite et, dans le cas des enfants en domesticite, la situation est pire. Dans des cas d'abus de l'autorite parentale, qui jugera de la gravite des motifs de mecontentement des parents? La loi est muette face a cette question. N'est-ce pas la donner trop de pouvoirs aux parents contre <<l'interet de l'enfant>>?

En ce qui concerne les relations familiales, la plupart des enfants en domesticite dependent du bon vouloir de leurs patrons et patronnes qui peuvent ou non decider de les envoyer visiter des proches a certaines periodes. Dans la plupart des cas, la famille d'accueil ignore tout des parents de l'enfant qui vit en domesticite chez elle car, bien souvent, les enfants sont passes d'une famille a l'autre, parfois sans leur consentement, comme s'ils etaient des objets. On peut rencontrer des gens qui, a la troisieme generation, vivent encore en domesticite. De maniere generale, les enfants n'aiment pas ces conditions. Il y en a meme qui pleurent a l'idee de vivre dans la domesticite. Contrairement a ce qui est dit dans le droit de l'enfant (22) sur la defense d'etre separe de ses parents contre sa volonte, dans le cas des enfants en domesticite, c'est monnaie courante. Mais les parents biologiques croient toujours le faire dans l'interet de l'enfant face a des familles de placement qui promettent toujours de bien prendre soin de leurs enfants. Les autorites competentes n'en font rien face a la desolation et a la grande tristesse qui envahissent bien souvent les enfants en domesticite.

Pour ce qui est du droit d'expression, de religion et de la liberte de pensee, que peut-on esperer d'un enfant qui est considere au plus bas de l'echelle familiale et de qui on exige la soumission et l'obeissance? L'enfant en domesticite adopte de fait la religion de ses patrons, sinon il risque de ne jamais avoir du temps pour <<pratiquer sa religion>>. Meme en adoptant celle de ses patrons, il n'est pas sur de pouvoir la pratiquer, faute de temps.

En ce qui concerne l'education, c'est surtout la recherche de la scolarisation qui motive bon nombre de parents a placer leurs enfants en ville ou dans les bourgs. Il existe une forte croyance dans l'institution scolaire qui peut permettre, d'apres les parents en Haiti, de sortir de la misere. Schlemmer (23) rapporte les propos de Fukui pour qui <<l'ecole represente une valeur aux yeux des classes populaires, sans que l'institution scolaire les aide a realiser celle-ci, au contraire, puisqu'elle entraine systematiquement l'exclusion de ceux qui ne repondent pas au modele d'eleve qu'elle a elle-meme etabli>>.

En Haiti, la gratuite de l'enseignement est etablie depuis 1816 avec la constitution de la meme annee (24). Mais ironiquement, la grande majorite des ecoles primaires est privee, les ecoles secondaires publiques sont assez rares (25). Il existe diverses petites ecoles, dites ecoles du soir, et qui sont reservees aux enfants en domesticite. Ce sont les pires ecoles de tout le pays. Tres peu de ces enfants ont acces a une bonne ecole, la grande majorite n'y a pas acces. Pour ceux qui y ont acces, le peu de temps consacre aux etudes est un facteur important dans le redoublement d'une annee et le decrochage scolaire. Dans la plupart des familles, le ou la domestique avait commence l'ecole avant la naissance des enfants du couple. Mais ces enfants termineront leurs etudes primaires et meme secondaires avant que le domestique atteigne un niveau de scolarisation; il est souvent traite de paresseux, de cretin, de bon a rien ou de quelqu'un qui deteste l'ecole. En ce sens, les interventions des centres comme les foyers Maurice Sixto, bien qu'elles ne soient que des palliatifs, ont quand meme leur place.

Contrairement aux enfants des patrons qui peuvent passer la journee devant la television ou a s'amuser autrement, les enfants en domesticite suivent tres peu de programmes. Ils sont battus ou injuries quand ils sont surpris en train de jouer. Dans certaines familles, ils n'ont pas acces a la tele. Pour echapper a cette pression, la plupart d'entre eux perdent beaucoup de temps quand ils sont envoyes faire des commissions en dehors de la maison.

L'exploitation sexuelle des enfants en domesticite est tres courante. Certaines domestiques sont souvent violees par leurs patrons qui les abandonnent souvent avec un enfant. Et la encore, rien n'est signale. Generalement, la patronne s'en prend a la domestique qui, a son avis, a attire le patron dans son lit par son mauvais comportement.

En Haiti, l'exploitation sexuelle des restavek est l'affaire des hommes. Mais les femmes qui gerent le quotidien sont le plus souvent responsables des autres types de mauvais traitements infliges a ces enfants (violence verbale et physique, travail force ...)

Un grand nombre de ces enfants ont prefere vivre dans la rue que de rester en service chez des gens. Lors d'une recherche realisee en 1991 (26), un nombre important d'enfants qui vivaient en domesticite avaient prefere se refugier dans la rue pour echapper aux mauvais traitements. A cette epoque, le probleme des enfants de la rue commencait reellement a s'imposer comme probleme social (27).

Conclusions et pistes de recherche

Deplaces de chez leurs parents biologiques et mis en service tres tot, les enfants en domesticite sont obliges de travailler dans des conditions tres inhumaines pour obtenir le minimum necessaire a leur subsistance. Est-ce une situation conforme a la convention relative aux droits de l'enfant? On peut eventuellement admettre que le travail peut aider a l'epanouissement des individus, mais tel n'est pas le cas pour des enfants en domesticite qui sont exploites, humilies et marques par les conditions degradantes de cette vie. On serait tente de dire que la domesticite soulage le poids des responsabilites des parents. Mais dans les societes, les responsables n'ont-ils pas un mot a dire pour soulager au moins les situations les plus catastrophiques? Il est evident que les restavek viennent des familles les plus pauvres. Mais il faut noter que ces familles sont plus que pauvres, elles vivent dans la misere.

Comment les enfants vivant en domesticite vivront-ils leur vie adulte? Est-ce que leur progeniture connaitra un mieux-etre dans le futur? Comment ces petites femmes se considerent-elles apres avoir vecu en domesticite? Qu'est-ce qui leur permet de continuer a vivre malgre toutes les mauvaises conditions auxquelles elles font face? Comment reagissent-elles face a la violence une fois devenues adultes? On pourrait multiplier les questions sur l'estime de soi, la violence, la resilience chez les enfants en domesticite; on pourrait penser a des etudes comparatives par sexe, dans divers pays, etc. Autant de questions auxquelles on n'a pas encore de reponse. Il n'y a pas d'etudes realisees sur les retombees et les enjeux de la domesticite juvenile en Haiti. Les chercheurs en sciences sociales et humaines ne se sont pas penches sur ces cas. Comme le mentionne Bernard Schlemmer (28) dans le cas des mineurs travailleurs, <<il n'existe de par le monde qu'un nombre restreint de chercheurs qui se consacrent, pleinement et en tant que chercheurs, a un tel sujet. Le theme releve de l'action, de l'idealisme: il constituerait donc un probleme social, pas une problematique de recherche >>.

Notes

(1.) Assefa Bequele et Joe Boyden, L'Enfant au travail (Fayard, 1990); Bernard Schlemmer, L'enfant exploite: mise au travail, proletarisation (Karthala-Osrstom, 1996).

(2.) Martin Monestier, Les enfants esclaves. L'enfer quotidien de 300 millions d'enfants (Editeur: Cherche midi, 1998); Assefa Bequele et Joe Boyden 1990, edition Fayard); Bernard Schlemmer, L'enfant exploite, oppression, mise au travail, proletarisation (Karthala-Orstom, 1996).

(3.) Institut psycho-social de la famille, Restavek, la domesticite juvenile en Haiti (commanditee et financee par l'UNICEF, 1998, p. 9).

(4.) Legrand Bijoux, Coup d'oeil sur la famille haitienne (Editions des Antilles, 1990).

(5.) ti moun ki ret kay moun est l'appellation creole qui peut se traduire par enfant demeurant chez des gens.

(6.) Le restavek est l'expression creole qui pourrait se traduire par <<reste avec>>. Mais dans la realite du pays, il est considere comme une injure grave. Les enfants en domesticite sont souvent qualifies de restavek par tous ceux qui veulent les humilier. Le restavek est considere comme un moins que rien.

(7.) Le Moniteur, journal officiel de la Republique d'Haiti, no 82 du jeudi 24 novembre 1983 et no 18-A du lundi 5 mars 1984.

(8.) Le mot est mis entre guillemets parce qu'on doit s'interroger sur ce qu'on appelle des benefices dans le cas de ces mineurs travailleurs.

(9.) Assefa Bequele et Joe Boyden. "Les problemes et les solutions envisagees" dans L'enfant au travail (etude du BIT 1990, edition Fayard, chapitre 1).

(10.) Institut psycho-social de la famille. Restavek, la domesticite juvenile en Haiti (commanditee et financee par l'UNICEF, 1998).

(11.) Legrand Bijoux, 1990.

(12.) Montalvo J. Despeignes, Le droit informel haitien (PUF 1976).

(13.) Serge Henry-Vieux, "Enfants au travail et cadre juridique de protection" dans Droits de l'homme et Aide a l'enfance Canada: Forum sur enfance et violence (Port-au-Prince, Haiti, 18 et 19 octobre 1995).

(14.) Claude Meillassoux, "Economie et travail des enfants" dans L'enfant exploite: oppression, mise au travail, proletarisation (Karthala-Osrstom, 1996).

(15.) IPSOFA, p. 3.

(16.) Monestier, p. 35.

(17.) Droits de l'homme et Aide a l'enfance Canada: Forum sur enfance et violence (Port-au-Prince, Haiti, 18 et 19 octobre 1995).

(18.) Monestier, 79.

(19.) Yolande Plumer, Semailles (Haiti, Imprimerie des Antilles, 1970).

(20.) Montalvo Despeignes, 96; Monestier, 79.

(21.) Despeignes, 1976, p. 61.

(22.) Lucie Lamarche et Pierre Bosset, Des enfants et des droits (Presses de l'Universite Laval, 1997).

(23.) Schlemmer, 22.

(24.) Mathurin Augustin, Assistance publique et privee en Haiti. (Port-au-Prince, Haiti, 1944).

(25.) Irdele Lubin, Hacia Un Programa de Educacton Con y Para Los Ninos de la calle de Haiti. (ILCE, Mexico, 1998, these de maitrise en Technologie educative).

(26.) Irdele Lubin, Pour une integration institutionnelle des enfants de la rue a Port-au-Prince (Port-au-Prince, 1992, memoire de licence en service social).

(27.) Lubin, 1992.

(28.) Schlemmer, 10.

Irdele Lubin enseigne a la Faculte des Sciences humaines de l'Universite d'Etat d'Haiti. A l'heure actuelle, elle suit un programme de doctorat en Service social a l'Universite Laval. Son domaine de recherche est le bien-etre a l'enfance. Sa recherche portera sur les enfants de la rue en Haiti.
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Author:Lubin, Irdele
Publication:Refuge
Geographic Code:5HAIT
Date:Feb 1, 2002
Words:5419
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