Printer Friendly

Les journees populaires et la violence collective dans le Vaucluse rural apres Thermidor.

Quand les historiens ont commence a etudier serieusement la violence populaire dans la Revolution francaise au cours des annees 1950, la periode apres thermidor a ete negligee. Certes, il y avait eu des etudes locales, comme celles de Paul Gaffarel et Louis Deves portant sur la Provence, toutefois, aucune de ces anciennes etudes n'analyse d'une maniere systematique et vigoureuse la "Terreur blanche."(2)

C'est Richard Cobb qui, le premier, a commence a combler les lacunes de notre connaissance. Ses deux ouvrages, La protestation populaire en France et Reactions to the French Revolution ont influence des travaux ulterieurs, comme ceux de Colin Lucas et de Gwyn Lewis.(3) Notons en passant que les historiens d'Oxford ont etudie la Revolution a l'echelle du Midi. Aucun d'entre eux n'a ecrit une monographie limitte a la Provence.

Il est interessant de noter l'image de la Terreur blanche dans le Midi chez Richard Cobb:

Dans le Sud-Est, la Terreur blanche que beneficia d'un

soutien populaire considerable et qui fit appel a des sabreurs

d'origine populaire, pourrait etre qualifiee de "mouvement

populaire" primitif. Mais la Terreur blanche n'etait pas

autonome, elle etait utilisee et manipulee par des tiers venus

de l'exterieur, et a des fins politiques qui n'avaient rien a voir

avec la cause du peuple.(4)

Quels desordres doivent etre compris sous l'expression de "mouvement populaire?" Selon Cobb, il s'agit de "troubles a propos des droits seigneuriaux, mepris traditionnels pour certaines lois sur la chasse ou la contrebande, et apres 1795, le brigandage pur."(5)

Cobb, qui voit une continuite entre le mouvement populaire avant la Terreur et celui qui suit thermidor, nous presente un portrait de la Terreur blanche comme un phenomene domine largement par les brigands - sabreurs et voleurs - c'est-a-dire des "professionnels" de la reaction. On trouve encore cette image chez Colin Lucas, quoique dans un schema beaucoup plus sophistique. Le Midi ressemble en cela aux regions de la chouannerie.(6)

Nous allons utiliser l'exemple de la violence populaire de la Terreur blanche dans le Vaucluse afin de demontrer que la reaction dans la Basse-Provence presente egalement d'autres caracteristiques essentienes pour bien saisir la nature de la contre-revolution provencale. Il est possible que le schema oxfordien puisse rendre compte de la reaction dans le Massif central ou le Lyonnais, mais il ne suffit pas quant a la Provence occidentale, c'est-a-dire cette partie de la Provence la plus touchee par la Terreur blanche.

De prime abord, il faut situer le Vaucluse dans la France revolutionnaire. La Provence est entree dans la voie revolutionnaire en mars 1789 et elle est reste attachee a l'avant-garde revolutionnaire jusqu'a la fin de 1792. Le mouvement reolutionnaire en Provence etait militant et marque par une participation populaire tres precoce.(7)

Cependant, la majeure partie du departement du Vaucluse actuel ny etait pas compris. Le Comtat Venaissin avait ete enleve au comte de Provence au [XIII.sup.e] siecle et formait toujours au [XVIII.sup.e] siecle une enclave sous la souverainete de la Chambre apostolique a l'interieur des frontieres du royaume bourbon. La ville d'Avignon constituait un etat separe mais egalement "du pape' comme on disait toujours. Au niveau de la structure sociale ou culturelle, il n'y avait rien qui distinguait le Comtat de la Provence, si ce n'est que la taille etait inconnue dans le territoire romain, et la noblesse encore plus faible qu'en Provence ou l'aristocratie etait deja loin d'avoir la puissance de celle du Languedoc ou de la Lorraine.

Or,il est bien connu que la Revolution francaise commenga par la crise financiere et politique de la monarchie. Puisque le Comtat et Avignon n'en faisaient pas partie, le mouvement reformiste debuta plus tard dans la France du pape qu'en Provence ou en Dauphine, c'est-a-dire en 1790. Cependant, la faiblesse de l'Ancien regime dans le Comtat s'est signalee par l'ecroulement rapide du gouvernement romain.

Tres vite des visions contradictoires de la nature de la reforme dans les etats du pape, surtout a propos de la question epineuse de l'ntegration du Comtat dans la France, ont abouti a une guerre civile sanglante qui opposait la ville d'Avignon et les communautes voisines au reste du Comtat qui s'est raillie a sa ville "capitale," Carpentras.

La monarchie constitutionnelle francaise etait alors peu disposee a intervenir. Toutefois, la violence horrifique d'une petite guerre qui semblait sans issue a finalement force une occupation du Comtat par les troupes francaises. Ensuite, l'enclave etait divisee entre les departements des Bouches-du-Rhone et de la Drome. Le departement du Vaucluse est ne un an plus tard pour punir les Bouches-du-Rhone et surtout son chef-lieu, Marseille, d'avoir appuye la "revolte federaliste," cette tentative des administrations departementales un peu partout en France de renverser le coup d'etat qui avait amene les jacobins au pouvoir a Paris.(8)

Apres la fin de cette guerre civile francaise, la Terreur etait a l'ordre du jour en Provence. Il est interessant de noter que le Vaucluse fut un des departements les plus lourdement touches malgre le peu d'appui que l'ancien Comtat avait accorde a la revolte f ederaliste. Sans doute une revolution de plus en plus urbaine, parisienne et centraliste ne comprenait pas l'esprit revolutionnaire des Comtadins. Pendant la guerre du Comtat, l'opposition contre Avignon etait identifiee a un esprit contre-revolutionnaire, et toute resistance a la revolution culturelle jacobine l'etait egalement.

Cela est tres important, car c'est un facteur qui explique le sentiment anti-jacobin qui s'est developpe dans le Vaucluse a cette epoque. L'introduction de la conscription et de l'impot ont egalement contribue a cet esprit. Si on ajoute a cela les frustrations paysannes vis-a-vis la question religieuse et celle de la distribution des terres confisquees des emigres, problemes vivement ressentis partout en France, il n'est pas surprenant que la Terreur blanche ait ete extremement feroce dans le Vaucluse, comme elle l'a ete dans le reste de la Basse-Provence occidentale.(9)

Afin de comprendre cette reaction vauclusienne, il nous faut brosser un bref tableau chronologique. Elle a commence presqu'un an apes la chute de Robespierre, c'est-a-dire apres les debuts de la Terreur blanche dans le Lyonnais ainsi que dans les Bouches-du-Rhone.(10) Une fois lancee, la reaction fut sanglante. Pendant l'ete de 1795, nous assistons au massacre d'une vingtaine de prisonniers, une "revolte," celle dite du marquis de Lestaing, et des dizaines d'episodes de violence anti-jacobine. Cette violence ne s'est jamais completement epuisee, mais il n'y aura aucun autre "grand massacre" de prisonniers, ni aucune autre revolte proprement dite avant la crise entourant le coup d'etat du Directoire en fructidor V. Pendant cette periode, il n'y eut qu'un seul apaisement general, celui qui coincidait avec le retour du conventionnel Freron comme representant-en-mission en Provence. Apres son rappel il y eut une remontee de la reaction populaire surtout en Vaucluse rural. Cette situation allait continuer jusqu'au debut de 1798, quand la violence devint l'affaire exclusive des brigands.

L' originalite provencale dans ce bain de sang se trouve du cote des journees populaires qui ont determine la nature de la reaction blanche dans le Vaucluse. Afin de mieux comprendre cette affirmation, nous allons examiner deux incidents qui se sont deroules en l'espace d'une semaine a Rochegude dans la vallee du Rhone.

Le premier s'est deroule lorsqu'un villageois nomme Ledret rentra a Rochegude apres plusieurs mois d'exile a Orange, le centre republicain du Vaucluse.(11) L'un de ses voisins vint peu apres lui rendre visite. Leur rencontre s'est terminee par un combat au cours duquel le voisin fut blesse a coups de couteau. Ce dernier est alle se plaindre a l'administration municipale accusant Ledret d'avoir tente de l'assassiner.(12)

Une foule s'est vite jointe aux administrateurs pour aller desarmer Ledret, Voyant un rassemblement approcher, Ledret tira sur la foule. C'est a ce moment-la que I'humeur des villageois s'est transformee. La maison de Ledret fut attaquee et ce dernier fut capture et massacre. Il ne restait que des "morceaux du cadavre" a enterrer, au dire d'un temoin.

Ce n'etait donc pas un meurtre commis par un "escadron de la mort" du type qui existait dans le Forez a cette epoque, mais plutot une action spontanee. De plus, une grande partie du village y avait participe et il n'y avait eu aucune opposition, a part la resistance de Ledret lui-meme. On peut qualifier l'action de populaire et de collective, une veritable journee populaire, sauf que la violence avait ete dirigee contre un revolutionnaire militant. Voila donc une journee populaire anti-revolutionnaire.

Rappellons le temoignage voulant que ce soient les coups de fusil tires par Ledret qui aient rendu la foule meutriere. Nous ne pouvons evidemment pas savoir quel aurait ete le sort de Ledret si celui-ci n'avait pas fait feu, mais d'autres temoignages semblables nous donnent l'impression que cette action etait une precondition necessaire a sa mise a mort. La deuxieme journde a Rochegude appuiera cette hypothese.

Il y eut plusieurs suites au premier evenement. Evidemment, le fait que Ledret ait ete maitrise avant d'etre tue compromettait les responsables du bourg. Ceux-ci ont alors pris deux mesures pour se proteger. D'abord, le cadavre fut secretement enterre a l'extdrieur de leur zone de responsabilite. Ils ont ensuite invite le juge de paix du canton a mener une enquete sur la tentative d'assassinat commis par Ledret sur son voisin. Pendant l'enquete, personne n'a parle du massacre de Ledret, sauf sa femme et elle fut vite emprisonnee et accusde de complicite dans la tentative d'assassinat du voisin.

Nous pouvons maintenant examiner le deuxieme incident. Il s'agit cette fois de l'action d'une bande organisee, celle de Jean-Pierre Dumaine qui etait bien connu a l'epoque sous le nom de Montauban. Celui-ci, accompagne de ses hommes, est arrive a Rochegude trois jours apres l'emeute anti-Ledret. Ils furent regus par des hommes compromis dans cette rixe, trois jeunes notables du village: le fils de l'agent municipal, le fils du notaire et le commandant de la colonne mobile c'est-a-dire la Garde nationale.

Apres avoir bu ensemble pendant quelques heures, les hommes de Montauban quitterent leurs hotes et partirent a la recherche d'un particulier. Ils croiserent en route un autre homme qui leur etait egalement connu, un certain Benoit. Ils le poursuivirent jusqu'a sa demeure, mais ils furent incapables d'y penetrer. Cependant, Benoit commis une erreur fatale peu apres en quittant sa maison pour aller porter plainte aupres des administrateurs du village. Lorsqu'il revint chez lui, il fut assassine par les hommes de Montauban. La bande quitta ensuite le bourg sans avoir accompli d'autres mefaits.

Or, si le choix de la victime etait arbitraire et spontane, la visite de la bande ne l'etait pas. Pourquoi avait-on fait appel a Montauban et ses assassins? Afin d'y repondre, rappelons que la mort de Ledret est survenue apres qu'il eut tire sur la foule. C'etait une provocation qui a servi a hausser le niveau de violence. Sans cette incitation, Ledret aurait-il ete massacre au cours de l'emeute?

Colin Lucas nous decrit une situation dans le Forez ou des jeunes gens, membres d'une bande, avaient coince un Jacobin mais hesitaient a l'achever. Finalement un veteran de la reaction, un tueur endurci, les ecarta et planta une hache dans la poitrine de la victime. Ces jeunes etaient capables de battre, meme sauvagement un "terroriste," mais il fallait un vrai "professionnel" pour assassiner un homme de sang-froid.(13) La plupart des villageois hesitaient a tuer sauf s'il y avait provocation ou dans le cas d'une vengeance familiale, une action qui se deroulait plutot la nuit et sans temoins.

A Rochegude, il s'agissait d'intimider ou d'eliminer les temoins qui pouvaient etre genants. Il fallait donc des tueurs experimentes. Il ne faut pas oublier que les personnes visees etaient des villageois dont la presence au village avait ete toleree jusqu'a ce moment-la.

A notre avis, c'est l'arrestation de la femme Ledret qui a cause ces remous. Elle avait vecu au village pendant l'absence de son mari sans toutefois etre la victime de la violence vilflageoise. Sans doute, y avait-il des personnes au village qui ne comprenaient pas pourquoi Madame Ledret se trouvait en prison. Y avait-il egalement des gens horrifies par la mort de Ledret? Les documents qui restent ne nous permettent pas de trancher cette question. Ce qui est certain, c'est que des hommes compromis par la mort de Ledret aient envoye la bande de Montauban a la recherche de certains villageois, provoquant la mort de Benoit. Ce deuxieme assassinat rendait la situation pire encore, et beaucoup d'habitants se sont montres prets a temoigner. Ce sont les hotes de la bande de Montauban qui violerent les coutumes du village par un appel a la violence venant de l'exterieur, une action injustifiable dans les circonstances. Alors, le silence des villageois ne les protegeait plus.

Des evenements semblables se sont deroulds ailleurs dans le Vaucluse rural. La vallee du Rhone fut la zone la plus touchde, particulierement au nord d'Orange. Piolenc a egalement ete lourdement touche et ensuite la Moyenne-Durance, particulierement pendant les annees IV et V. Les petits villages au nord-est du Mont Ventoux etaient tres calmes, sans doute parce qu'il ny avait aucun partisan de la Revolution present dans cette partie du departement.

Examinons un autre cas, I'emeute i Valreas ou le commissaire du gouvernement fut assassine.(14) Victor Juge etait un revolutionnaire de marque qui avait quitte Valreas apres le neuf thermidor. Suite a sa nomination par le depute-en-mission Freron, Juge hesita quelques semaines avant d'accepter. Il accepta seulement apres la destitution de I'administration municipale. Son retour au bourg avait provoque une emeute, et al a fallu la presence des soldats pour assurer sa reintegration a Valreas.

Cependant, le calme regna a nouveau a Valreas, jusqu'au moment ou Juge ordonna l'arrestation des membres du regime destitue. Une rumeur s'est vite repandue, signalant un retour a la Terreur jacobine. Une foule composee surtout de femmes s'est formee. L'escorte de Juge a refuse de tirer sur ce rassemblement qui voulait s'en prendre au commissaire. Quand celui-ci a essaye de fuir, il fut capture et mis a mort. Une action extremement provocatrice a encore une fois declenche l'emeute fatale. Les rixes precedentes a Valreas n'avaient pas connu cette meme fureur.

On peut trouver un autre exemple de cette hesitation a tuer dans le seul grand massacre survenu dans le Vaucluse, l'attaque sur les prisonniers d'Orange.(15) Une soixantaine d'hommes des gebles orangeoises one ete envoyes a Pont-Saint-Esprit dans l'Ardeche, escortes par vingt-cinq hommes de la Garde nationale d'Orange et par vingt-cinq autres de diverses communes rurales. En route, ils ont traverse plusieurs villages au nord d'Orange. Pendant ce voyage veritablement provocateur, les villageois ont bouscule, lapide et menace les prisonniers. Cette violence spontanee n'a toutefois pas degenere en assassinats. Il y en eut cependant. Alors, qui a provoque cette tuerie et comment sest-elle deroulde? Ce fut en effet une attaque perpetuee sur les prisonniers par leur propre escorte. Cela s'est drroule a la campagne pres du pont menant a leur destination. Une confusion totale regna, une partie de l'escorte essaya d'aider les prisonniers a s'echapper, l'autre partie des gardes tira sur eux. Finalement, la plupart reussirent a se rendre dans la ville. A notre avis, les prisonniers avaient ete exposes a la furie populaire, mais lorsque celleci s'est revelee insuffisante, une attaque fut organisee. Celle-ci ne reussit que partiellement etant donnee la grande confusion (neuf morts immediats, mais a peu pres une douzaine de victimes ont succombe a leurs blessures). La hate avec laquelle l'attaque fut organisee, qui compromettait gravement le responsable du convoi, nous semble un indice assez clair que l'on avait compte sur une reaction plus meurtriere de la part des vauclusiens ruraux Le deputeen-mission Rouvere etait gravement implique dans cette affaire, mais l'enquate officiefle s'est deroulee trop tard pour decouvrir exactement ce qu'avait ete son role.(16)

En resume, l'etude des dossiers de la justice, et surtout les temoignages des survivants de cette violence, nous amene a retenir deux idees principales: d'une part, la violence etait plus populaire et plus spontanee et, d'autre part, cette violence etait moins meurtribre qu'on a pu le croire. Les assassinats par contre semblaient etre plutot premedites et generalement commis par les vrais durs de la reaction organisee en bandes, comme celle de Pastour dans la Moyenne-Durance, celle de Courtias de Courthezon ou en groupes purement locaux comme les "triqueurs" de Viens.

Lentement, ces vrais durs se distinguaient de la majorite des villageois. Il etait impossible de vivre "normalement" si on etait en revolte armee a plein temps contre le gouvernement. Celui-ci n'avait jamais entierement perdu le controle de la situation globale dans le departement. Par exemple, on pouvait enoyer a partir des centres republicains de larges patrouilles bien armees pour retablir l'ordre, saisir des requisitionnaires, percevoir des impots ou bien chasser temporairement les brigands. Pour se protreger, les revoltes les plus connus devaient vivre a part des villageois et, peu a peu, se voyaient obliges de recourir exclusivement au brigandage. Avec le temps ils etaient tenus a l'ecart de la communaute.

On peut egalement noter certaines actions commises par les membres des bandes et qui depassaient le seuil de la tolerance villageoise. Celles-ci nous rappellent la maniere par laquelle les Jacobins ruraux avaient perdu l'appui populaire quelques annees auparavant. A Viens, les triqueurs accomplissaient leurs mefaits regulierement sans la moindre intevention. Cependant, apres un an de degats, de harcelements et d'assauts, ils ont tue un ancien administrateur. C'est apres cette action meurtriere que les villageois se sont montres prets a denoncer toutes les activites de la bande. Il faut savoir que la Terreur jacobine n'avait pas fait de victimes a Viens, malgre le fait que le village ait ete le centre d'une grande conspiration royaliste en 1791 et 1792.(17) Cela nous laisse croire que la moralite publique du village acceptait que l'on chatie les transgresseurs mais le chatiment ne devait pas depasser la gravite du crime qu'on leur reprochait. Quand les reacteurs-brigands ont depasse les limites, ils sont devenus eux-memes des transgresseurs qui s'excluaient de la communaute, comme les Jacobins auparavant.

Voill quelques exemples du deroulement des journees populaires dans le departement. Les cibles etaient toujours des individus a qui on reprochait des mefaits particuliers. Les journees etaient donc punitives, et parfois preventives, par exemple, l'emeute anti-juge a Valreas. Les bagarres que nous avons etudiees jusqu'ici se sont toutes terminees tranquillement aprebs que les victimes aient eed tuees ou chassees du village. Aucune d'elles ne s'est jamais metamorphosde en tentative de renverser le gouvernement. Il sagit donc d'une difference tres nette entre le Vaucluse et la Vendee. Dans l'Ouest, les frustrations et les deceptions paysannes ont mene a une guerre civile dans le bocage entre les villes republicaines et la campagne anti-revolutionnaire, vite devenues contre-revolutionnaire. Pourquoi cette transformation ne s'est-elle pas produite dans le Vaucluse post-thermidorien?

D'abord, dans l'Ouest, les agents royalistes ont vite pris le controle d'une revolte qui commenga spontanement au niveau du village. Les royalistes en Provence n'ont jamais pu utiliser la reaction d'une maniere semblable. Parfois la reaction vauclusienne semblait trop sauvage pour les agents du roi. Par exemple, au debut de 1796 une bande a tue le general Dours, militaire a la retraite, qui avait participe au siege de Lyon en 1793. Un royaliste est alle a leur rencontre apres cet evenement, mais il les a trouve comme des fauves avec qui il etait impossible de raisonner.(18)

Toutefois, le veritable probleme des agents du pretendant n'etait pas l'intensite de la haine anti-jacobine. Il fallait convaincre les paysans que la contre-revolution allait resoudre leurs problemes. Les agents royalistes devaient en plus persuader les vauclusiens qu'un tel renversement etait possible. Or, malgre toute la violence anti-jacobine dans le Vaucluse, il n'y eut que deux tentatives pour renverser la Republique, et elles furent de courte duree.

Passons a l'examen de ces deux affaires connues sous les noms de la revolte du marquis de Lestaing et celle du baron de Saint-Christol. Un premier constat s'impose des le debut de notre analyse: le mot "revolte" est tout a fait trompeur dans chaque cas. Il s'agit, sans aucun doute, de deux tentatives de faire eclater la contre-revolution, mais ni l'une ni I'autre ne verra une seule bataille rangee contre les forces republicaines.

Commengons par l'affaire du marquis de Lestaing, qui s'est deroulee en vendemiaire IV.(19) Elle est connue grace au rapport du depute Freron sur la reaction en Provence.((20) Mais Freron etant dans une situation tres delicate, il faut se mefier de cette auto-justification. Il a surtout exagere l'emprise du royalisme dans le Midi. Il ecrit par exemple que le royaliste Lestaing controla Avignon pendant trois jours. Il n'en fut rien.

Or, le royalisme de Lestaing n'est pas en doute. Il etait un agent mineur en contact avec les emigres qui entouraient Louis XVIII.(21) Cependant, le temoignage des membres des bandes armees que Lestaing avait amene a Montelimar et ensuite a Avignon est tres clair. Elles y etaient allees afin de mater les "revoltes terroristes." A chaque endroit, lorsque Lestaing et ses hommes ne trouverent aucune trace de telles revoltes, ils partirent.(22) Il y eut certes des assassinats et la destruction des symboles de la Republique. Cependant, l'important c'est qu'il n'y eut aucune tentative de renverser le gouvernement.

Le depute Boursault, un thermidorien anti-robespierriste, etait a ce moment-la en mission a Avignon. Il venait d'accomplir une mission dans l'Ouest ou il avait cru voir les royalistes a l'oeuvre preparant un nouveau soulevement. C'etait effectivement les preparatifs du soulevement manque de Quiberon. Il fut ensuite envoye en Provence ou, a sa grande surprise, la situation lui semblait tout a fait semblable a celle de l'Ouest. Bien avant l'invasion d'Avignon, Boursault avait envoye des lettres a Paris prevoyant le declenchement d'une contre-revolution dans le Vaucluse.(23)

Est-ce donc surprenant que Boursault ait quitte la ville a la sauvette au moment ou les hommes de Lestaing y arrivaient? Pourtant, I'armee de Lestaing n'a rien fait contre les administrateurs avignonnais pendant l'occupation. Bien sur, il y eut ensuite des rixes avec les Jacobins locaux, toujours une force redoutable dans cette ville, meme s'ils n'avaient plus l'appui public. Cependant, rien ne s'est passe pour contredire le temoignage des participants voulant que ceux-ci soient venus en tant que membres des contingents de la Garde nationale de leurs divers villages. Les hommes de Lestaing ont donc reagi en bons thermidoriens, meme si leur chef etait royaliste.

Quand Boursault revint a la tete de la Garde nationale de Carpentras, personne ne s'opposa a sa rentree. Il trouva la ville plutot calme, la plupart des paysans ayant deja quitte pour rentrer chez eux. Le fait que personne n'ait declare la fin de la Republique renforce le temoignage des participants, selon lequel ils sont venus reprimer une revolte terroriste. Avec des chefs comme Agricole Moureau a la tete des revolutionnaires avignonnais, une telle idee est tout a fait credible. Cet episode constitue-t'il une tentative de transformer la haine-peur sentie par les ruraux pour les Jacobins en soulevement royaliste? C'est possible, mais si c'est vrai, l'effort a completement echoue car c'est

une singuliere armee royaliste qui se dissout sans tirer un coup. Dans la Vendee, cinquante milles soldats devaient se battre pendant des mois avant d'obtenir un tel resultat.

Les suites de cet etrange "soulevement" renforce cette idee. D'abord, grace en partie aux missives ecrites par Boursault, et grace a la revolte de vendemiaire a Paris, les deputes de la Convention ont envoye deux des leurs en mission dans le Midi. C'est Freron, deja bien connu en Provence pour sa participation a la Terreur jacobine, qui fut envoye dans le Vaucluse.

Freron consacra la plupart de son temps a la situation dans les Bouches-du-Rhone. Il n'arriva en Vaucluse qu'au debut de 1796, avec une force de douze cent hommes. Dans les Bouches-du-Rhone Freron n'avait pas rencontre beaucoup d'opposition, dans le Vaucluse il n'en a rencontre aucune. L'episode freronien s'est deroule de la meme maniere au nord et au sud de la Durance, Freron destitua les autorites les plus compromises pour les remplacer par les republicains declares les plus respectables qu'il pouvait trouver. Toutefois, les destitutions n'etaient pas nombreuses et les arrestations ne suivirent pas.(24)

En fait, ce sont les contre-revolutionnaires qui ont plutot loue Freron, tandis que les republicains militants ont commence a se plaindre qu'il ne faisait rien pour changer la situation dans le sud. En effet, Freron passait de village en village avec sa petite armee, sans etre oblige de se battre. Le journaliste conservateur marseillais Fereol Beaugeard avanca l'idee que Freron jouait au double jeu, avec l'espoir que la situation se gaterait apres son depart.(25)

C'est exactement ce qui s'est passe. Apres le rappel de Freron, la Terreur blanche renaissait. Toutefois ce serait une version trop machiavelique de l'histoire de croire que ce recommencement etait du au plan de Freron tout seul. D'abord, celui-ci n'avait pas vraiment eu les moyens de rectifier les problemes du Midi dont nous avons discutes ci-dessus. De plus, a la suite de la conspiration des Egaux a Paris, le Directoire prit des mesures qui ont mine les efforts de Freron et qui ont contribue au developpement du royalisme partout en Provence.

Ainsi la mission de Freron etait vouee a l'echec; toutefois, il n'en est pas le seul responsable. De plus, le fait d'avoir pacifie le Vaucluse meme temporairement, avec une force de douze cent hommes, souligne notre idee que la reaction comtadine etait loin d'etre une deuxieme Vendee.

A la suite de la tournee de Freron, la conjuration de Babeuf a ebranle le Directoire. Puisque Babeuf avait des allies en Provence, l'executif a decide de porter des changements dans la huitieme division militaire qui etait responsable de cette region. Cela etait tres significatif, car le commandant en chef etait le general Puget-Barbentane, un revolutionnaire provencal. Puget travaillait etroitement avec le general Chateauneuf-Randon (dans le Massif central) afin de consolider la fragile paix freroniene. Or, il est fort douteux que ces deux militaires aient eu les moyens d'eliminer definitivement la Terreur blanche. Toutefois, ils comptaient utiliser constamment l'armee dans les centres de la violence.(26)

Le nouveau commandant en chef en Provence, le general Willot, ainsi que son adjoint dans le Vaucluse le general Liegard, allaient utiliser l'armee dans le seul but de controler les Jacobins. Apres l'arrivee de Willot, les reacteurs auront main libre partout en Provence.

Malheureusement pour les royalistes, ils subirent un echec entre le depart de Freron et l'arrivee de Willot. Il s'agit de l'arrestation et l'execution du marquis de Lestaing. Les rapports de Boursault avaient convaincu le Directoire que Lestaing etait un vrai royaliste et non pas un honnete citoyen calomnie par les terroristes. Le gouvernement exercait alors beaucoup de pression aupres des autorites du Vaucluse pour trouver le moyen de I'eliminer. Les administrateurs nommes par Freron ont fait leur possible pour accomplir la tache.

Lestaing n'avait pas quitte le Vaucluse. Sans doute comptait-il sur la complicite judiciaire qui epargnait beaucoup de reacteurs et de contrerevolutionnaires du Midi a l'epoque. Lestaing savait bien que le drapeau royaliste n'avait pas ete hisse a Avignon et sans cela aucun jury du Vaucluse ne le condamnerait.

Mais il n'avait prevu ni la determination du Directoire a le detruire, ni l'effort que ferait les republicains du Vaucluse a reussir le coup. Lestaing fut arrete dans le nord du Vaucluse par une patrouille de trente hommes. Il etait tout seul dans une grange, mais sa presence avait ete remarquee par un homme qui sera par la suite abattu. Apres l'arrestation, les soldats se sont rapidement diriges vers le gros bourg de Bollene. C'etait une decision sage, puisque peu apres Bollene fut entoure par des hommes armes, estimes a plusieurs centaines, exigeant la liberation du marquis. A Bollene, une vingtaine de patriotes se sont rallies aux soldats. Cela faisait evidemment une force a craindre, puisque aucune attaque ne s'est jamais produite. Apres trois jours, la route n'etait plus bloquee. Sans tirer un seul coup, la patrouille a pu entreprendre sans inconvenient le voyage a Avignon en passant par Orange. Ensuite, pour etre certain du resultat, le ministre de la justice a transfere le dossier de Lestaing a une commission militaire, avec des instructions a peine cachees de le fusiller, ce qui fut fait peu apres. Une fois de plus, les reacteurs du Vaucluse avaient evite une bataille rangee, et la contre-revolution a subi une perte importante.(27)

Avec l'arrivee de Willot et de ses adjoints, la reaction a pu redevenir ce qu'elle avait ete avant Freron. Toutefois, on ne voit aucun indice temoignant d'une transformation de l'anti-jacobinisme en royalisme. A Avignon, il y eut une bagarre importante entre les reacteurs et les Jacobins qui se termina par l'occupation de la ville par les troupes du general Merle au detriment des revolutionnaires. A la campagne, ces derniers etaient trop affaiblis pour offrir une pareille resistance. A part la ville d'Orange, la reaction controlait toutes les elections dans le departement. Les quelques republicains moderes vauclusiens tel L.-A. Raphel, furent totalement impuissants.(28)

Il faut remarquer que le Directoire etait donc faible en Provence. Il faut egalement noter que le gouvernement n'etait pas menace directement par la reaction, pourvu qu'elle continue a ne pas devenir une revolte organisee contre Paris. En fait, les royalistes n'ont pas voulu lacher une insurrection dans le Midi en 1796 ou 1797. Le cabinet du pretendant avait adopte une strategie electoraliste en France a l'epoque. L'idde etait de se servir de l'esprit anti-jacobin chez les electeurs pour paralyser le gouvernement grace a l'opposition dans les deux conseils de l'Assemblee nationale. Les royalistes etaient assez contents des resultats des elections en Provence au printemps de 1797. Mais le Directoire, malgre ses divisions internes, soupconnait ces plans et utilisa l'armee trois mois plus tard afin de purger l'Assemblee nationale, un veritable coup d'etat de l'exlcutif contre la partie legislative du gouvernement, le 18 fructidor.(29)

Les royalistes savaient bien qu'une telle intervention directorielle etait possible, mais il n'y avait pas grand chose qu'ils pouvaient faire pour l'arreter. Ils esperaient tout simplement voir, dans de telles circonstances, une revolte spontanee partout en France contre un gouvernement discredite, un soulevement dont ils croyaient tirer profit, peut-etre meme pour retablir la monarchie. La Provence tenait une place centrale dans ces espoirs, a cause de la reaction blanche. En effet, le Vaucluse sera touche plus que les autres departements provencaux Pourtant, la faiblesse de cette resistance sera une vive deception pour les hommes du pretendant.

L'un de leurs agents les plus hardis en France a ce moment-la etait le baron de Saint-Christol qui avait dirige les forces anti-annexionnistes dans la guerre civile du Comtat Venaissin au debut de la Revolution. Saint-Christol est rentre en France pendant l'ete de 1797. Il a recrute une bande de deserteurs et est entre en communication avec Dominque Allier et son organisation contre-revolutionnaire du Massif central - le reseau de Jales. Saint-Christol a su convaincre deux bandes de brigands royalistes du Vaucluse, dont celle de Montauban, de se placer sous ses ordres.(30)

Ce sont les brigands allies qui ont lance la revolte, avec quelques vols de fonds gouvernementaux. Ensuite, Saint-Christol et ses hommes ont marche sur la ville de Pont-Saint-Esprit qu'ils ont occupee conjointement avec les hommes d'Allier. Il est interessant de constater que Saint-Christol ne s'est pas montre plus presse que Lestaing a afficher ses vraies couleurs: il avait baptise sa force "l'armee des deux conseils." C'etait donc un appel aux hommes moderes, pas un soulevement royaliste.

Il y a une deuxieme observation a faire, et il s'agit de la date de l'incident. Saint-Christol n'a pas attendu le coup d'etat a Paris. Le 17 fructidor, ses hommes etaient deji a Pont-Saint-Esprit. Ce n'est que huit jours plus tard que les nouvelles definitives du 18 fructidor seront connues en Provence.

Une fois etabli a Pont-Saint-Esprit, Saint-Chistol envoya un manifeste aux administrateurs municipaux du nord-ouest du Vaucluse et de sud du la Drome. Il y annoncait sa revolte et commanda aux autorites locales l'envoi des jeunes gens de leurs villages pour renforcer ses rangs. En faisant ceci, Saint-Christol fit preuve d'une certaine naivete vis-a-vis ces administrateurs. Certes ils etaient tres anti-jacobins, et ils avaient peu de sympathie pour le Directoire. Cependant, plusieurs administrateurs se sont montres assez hostiles a Saint-Christol et ils ont enovye son manifeste a leurs superieurs.

Dans le Vaucluse, cette mefiance inattendue ne constituait nullement un probleme pour Saint-Christol. Le general Merle refusa de prendre des mesures defensives, exposant ainsi la ville d'Orange aux forces rebelles a Pont-Saint-Esprit. Par contre, la situation dans le departement de la Drome etait differente.

Dans la Drome le commandant militaire du departement n'avait pas ete purge apres l'affaire Babeuf. Les deputes du departement comme Job Ayme, conspirateur royaliste et ami du marquis de Lestaing, avaient tout fait pour forcer le gouvernement a renvoyer le general Almeras mais sans succes. A peine quelques semaines avant le 18 fructidor, le Directoire a cede, mais Almeras etait toujours dans le departement quand l'administration departementale l'informait de la revolte au sud. Almeras a immediatement commence a rassembler les forces militaires dans la Drome et il a ecrit au general Kellermann, commandant en chef de l'armee des Alpes, pour expliquer la situation et ses premieres actions, et lui demander des instructions.

Kellermann etait un des militaires que les agents royalistes croyaient susceptible d'etre converti. Toutefois, le general etait surement au courant de la situation politique a Paris ou le coup d'etat du 18 fructidor avait ete un succes eclatant. Il s'est montre carrement en faveur du coup d'etat, approuvant les initiatives d'Almeras et lui ordonnant de reprendre sa place a la tate de l'armee dans la Drome. Finalement, Kellermann I'autorisa a traverser les frontieres departementales avec ses troupes. Ainsi, malgre la volonte des generaux de la huitieme division militaire, des troupes republicaines etaient disponibles afin de combattre "I'armee" de Saint-Christol.

Les actions d'Almeras modifierent totalement la situation. Saint-Christol comptait attaquer Orange, le centre republicain du Vaucluse. En route, il pouvait esperer recruter des partisans dans les villages entre Orange et Pont-Saint-Esprit ou la reaction avait ete si meurtriere. En fait, l'armee des deux conseils etait en route vers Orange quand la nouveffe de l'armee des deux dans le Vaucluse lui est parvenue. Plutot que d'etre pris entre deux feux republicains, Saint-Christol abandonna l'idee de saisir Orange. Il a tente de sauvegarder son armee par une retraite vers le centre du departement, mais ses hommes l'abandonnerent. Encore une fois, une tentative de convertir le sentiment anti-jacobin des ruraux du Vaucluse fut un echec total. La seule diffirence avec l'affaire de Lestaing est le sort du chef. Saint-Christol, comme Lestaing, a ete pris tout seul par une force republicaine. Toutefois, une partie de son armee s'est vite reconstituee pour liberer le baron, avant de disparaitre a nouveau, cette fois definitivement.(31)

Peut-on conclure que la reaction blanche dans le Vaucluse se distingue par l'absence de toute bataille rangee entre les forces armees de la Republique et les contre-revolutionnaires? Une telle affirmation serait legerement exageree. A l'egard d'un tel combat, il faut constater deux facteurs assez contradictoires. D'un cote, l'absence d'un vrai combat a enleve aux adversaires du gouvernement toute possibilite d'une victoire qui pouvait inspirer et rallier toute opposition au Directoire. J.-C. Martin nous explique clairement le role primordial de la premiere victoire vendeenne contre les forces de la Republique." Sans vouloir endosser toutes les hypotheses de Martin sur les origines de cette guerre, il nous semble qu'il a parfaitement raison de signaler la confiance et donc l'espoir qu'un triomphe militaire inattendu peut produire.

Ceci etant, il faut quand meme remarquer que les reacteurs n'avaient peutetre as eu tort de ne pas vouloir livrer une bataille a l'armee republicaine. Le seul exemple d'un tel combat en miniature qui s'est deroule en Provence A cette epoque nous en fournit la preuve. Il sagit d'une escarmouche entre quatre-vingt soldats et la bande de Montauban qui s'est passee quelques mois apres la deroute de l'armee des deux conseils.

Pourquoi les brigands ont-ils choisi d'engager leur avenir d'une telle manibre? Les documents ne nous permettent pas de trancher cette question avec certitude, mais nous savons que quelques jours avant cet incident, Montauban a lui-meme succombe a des blessures reques lors d'un vol arme. On peut supposer que le nouveau chef Huard a change de tactiques ou, faute de competence, est tombe dans un piege. L'important, s'est que face a des troupes de la ligne, les brigands-royalistes se sont fait massacrer. La "bataille" a dure a peine cinq minutes, et le resultat a ete aneantissement de la bande. Rien ne nous autorise i croire que les resultats auraient ete differents si les reacteurs avaient decide de se battre contre Freron, Puget-Barbentane, Almeras ou le capitaine Lesceene qui avait fait arreter Lestaing.

Les activites des bandes de brigands-royalistes ont bien continue jusqu'a I'epoque napoldonienne. D'autres chefs se sont presentes pour remplacer les Montauban et les Pastour, tombes d'une fagon ou d'une autre. Les journees populaires, par contre, ont pratiquement cesse des le debut de 1798.(33)

Cette courte revue de la violence populaire dans le Vaucluse rural nous permit de discerner quelques traits de la reaction blanche dans l'ancien Comtat. Elle etait certes populaire et spectaculaire, cependant, la reaction n'a jamais pu imposer une hegemonie totale au village. La situation vendeenne ne s'est jamais reproduite dans le Vaucluse et les manifestations les plus populaires et spectaculaires de l'anti-jacobinisme vauclusien sont restees intramuros. L'esprit revolutionnaire n'etait donc pas complitement mort a la campagne, meme si les villageois militants etaient isoles et discredites. C'est sans doute une des raisons qui expliquent pourquoi la resistance vauclusienne n'est pas devenue un evenement fondateur de toute une tradition politique de longue duree, comme la guerre de Vendee dans l'Quest.

Le royalisme des vulageois a ete vivement exagere dans la litterature jacobine de l'epoque. La mentalite citadine continuait a mal comprendre la reaction des villageois decus par une revolution qui semblait avoir trahi leurs espoirs et qui avait certainement mene a l'oppression pendant la Terreur. Toutefois les attaques sur les militants de I'an II ne se sont jamais metamorphosees contre-revolution declaree. Il est difficle a dire jusqu'a quel point le recent attachement du Comtat a ete un facteur. Le Vaucluse n'avait connu les Bourbon que sous la revolution. La maniere par laquelle lancien regime du Comtat s'est ecroule enlevait toute possibilite d'une restauration du gouvernement romain. Meme Saint-Christol n'a jamais propose une restauration du pape.

Il est donc de notre avis que Richard Cobb a exagere l'influence des royalistes su la reaction. Toutefois, il faut remarquer que Cobb a bien fait quand il distinguait les deux, corrigeant ainsi une erreur que Jean Barruol avait fait dans son etude de la contre-revolution provencale.

Finalement, nous devons insister sur l'importance des journees populaires dans la reaction. C'est une dimension qui semble absente en dehors du Midi provencal, et qui explique en large mesure les points forts et faibles de cette resistance. La participation active des villageois explique pourquoi cette reaction etait si difficile a mater, comment elle pouvait se calmer temporairement pour renaitre ensuite quand les forces de la Republique n'etaient plus sur les lieux. Ce genre de reaction par journee populaire fut limitee a la region de la sociabilite meridionale.

En revanche, puisque les tentatives des royalistes de canaliser cette violence populaire vers une revolte contre-revolutionnaire n'ont jamais porte fruit, le Directoire etait libre de releguer l'effort de pacifier la Provence au deuxieme rang parmi ses priorites. Le Vaucluse etait serieusement perturbe jusqu'a la consolidation napoleonienne, sans pour autant avoir constitue une veritable menace pour le gouvernement republicain. (1) Ce texte est une version revisee d'une communication faite au Congres des Societes Savantes de France: section d'histoire moderne et contemporaine, Avignon, 1990. (2) Paul Gaffarel, "Les massacres royalistes dans le departement des Bouches-du-Rhone aux premiers mois de 1795," Annales de la Faculte des lettres d'Aix III (1909); Paul Gaffarel, "Le soulevement du general Willot a Marseille," La Revolution francaise (1913); Paul Gaffarel, "Les chauffeurs provencaux en 1798 et 1799," Annales de Provence (1909); Louis Deves, Les Brigands (Avignon, 1885). (3) Richard Cobb, La protestation populaire en France 1789-1820), traduit de l'anglais par M.-F. de Palomira (Paris, 1975); R. Cobb, Reactions to the French Revolution (Oxford, 1992); G. Lewis, The Second Vendee (Oxford, 1978); G. Lewis, "Political Brigandage and Popular Disaffection in the South-East of France: 1795-1804," Beyond the Terror, eds. Lewis and Lucas (Cambridge, 1983); C. Lucas, "Violence thermidorienne et societe traditionnelle: l'exemple du Forez," Cahiers d'histoire XXIV (1979); C. Lucas, "The Problem of the Midi in the French Revolution," Transactions of the Royal Society XXVIII (1978); C. Lucas, "Themes in Southern Violence after 9 Thermidor," Beyond the Terror. (4) Richard Cobb, "La protestation populaire en France," ouvr. cite, p. 12. (5) Idem, p. 13. (6) C'est-a-dire l'Ouest au nord de la Loire: la Bretagne, le Maine, et une partie d'Anjou. Au Sud, il s'agit de la region de la Vendee militaire, ou il y avait une guerre civile entre des armees, avec des batailles rangees. La Chouannerie est plutot la guerilla. (7) Michel Vovelle, "La Provence et la Revolution," Histoire de la Provence, sous la direction de E. Baratier (Toulouse, 1969). (8) La recherche de Martine Lapied a completement renouvelle notre connaissance de cette epoque, surtout dans le domaine de l'histoire sociale. Quelques ouvrages anciens permettent de placer les articles de Lapied dans un contexte plus large: Pierre Charpenne, Histoire de la Revolution dans Avignon et le Comtat et leur reunion definitive a la France (Paris, 1892); P. Charpenne, Les grands episodes de la Revolution francaise dans Avignon et le Comtat Venaissin 3 tomes (Paris, 1897); Christian Lourde, Histoire de la Revolution a Marseille et en Provence, 2 tomes (Marseille, 1838-1839); Charles Soullier, Histoire de la Revolution d'Avignon et du Comtat Venaissin en 1789 et les annees suivantes (Paris, 1844); Martine Lapied, "Les cahiers de doleances du Comtat Venaissin," Provence historique XXVII (1978); M. Lapied, "Un exemple de resistance: le Haut-Comtat face a la Revolution et au rattachement a la France," Provence historique, XXVIII (1982); M. Lapied, "Attitudes collectives et analyses de donnees: les clivages politiques au Comtat Venaissin sous la Revolution," Annales du Midi, XLV (1983); M. Lapied, "Les mouvements populaires a Avignon et dans le Comtat Venaissin au XVIII siecle," Provence historique, XXXVI (1986); M. Lapied, "Bas Comtat revolutionnaire ou royaliste? L'evolution des attitudes politiques de l'aire d'influence avignonnaise," Provence historique, XXXVII (1987). Sur la ville d'Avignon, voir Rene Moulinas, Histoire de la Revolution d'Avignon (Avignon, 1986). (9) Le partage des biens communaux: documents sur la preparation de la loi du 10 juin 1793, sous la direction de G. Bougin (Paris, 1908); Simeon Bonnel, Les 332 victimes de la commission d'Orange (Carpentras, 1888) est plein d'erreurs, mais peut etre utilise avec prudence. Voir egalement les remarques tres astucieuses de Pierre Vaillandet, "La mission de Mignet en Vaucluse," Annales historiques de la Revolution francaise III (1926). (10) On trouve une discussion de la reaction judiciaire avant la Terreur blanche dans l'article de Pierre Vaillandet, "Debut de la terreur blanche en Vaucluse," Annales historiques de la Revolution francaise V (1928). Malgre le litre, Vaillandet ne parle pas de la Terreur elle-meme. (11) "La Revolution populaire a ete plus chaude a Avignon qu'a Orange, mais la reaction a egalement ete plus solidement enracinee dans la premiere ville. Orange n'a jamais connu la Terreur blanche, sauf comme menace venant de la campagne. (12) Les paragraphes qui suivent sont fondes sur les interrogatoires de temoins, Archives departementales du Vaucluse (ci apres ADV), 7L62 et 7L63. (13) C. Lucas, "Violence thermidorienne et societe traditionnelle," ouvr. cite. (14) "Marc Choquette, Histoire de Valreas (Valreas, 1957), tome I, pp. 128-31. (15) Il n'y a aucun recit precis de publie de cet evenement. Notre reconstruction est basee sur les timoignages dans ADV 7L55. (16) Peu apres le massacre, Rouvere ecrivit une lettre au chef du convoi Blahic qui sera bientot le chef d'une bande d'egorgeurs. Il felicite celui-ci de son "energie." Cette lettre se trouve dans ADV L7161, "Rouvere a Blahic fils," 20 prairial III. Selon le Journal des hommes libres, 20 frimaire IV, elle a ete trouvee sur la personne de Blahic au moment de son arrestation. Il sera ensuite libere. (17) Le livre de Jean Barruol, La Contre-revolution en Provence et dans le Comtat Vanaissin (Cavaillon, 1928) est largement consacre a cette seule conjuration. (18) British Museum Add. Ms. 46825, "Villefort a Wickham," 20 mars 1796. (19) C. Lourde, ouvr. cite. (20) Memoire historique sur la reaction royale du Midi 2ieme edition (Paris, 1824). (21) "Villefort a Wickham," Note 18 ci-dessus. (22) Archives departementales de la Drome L1981 et ADV 7L55, "dossier Lestaing." Quelques renseignements ont egalement ete puises dans Archives nationales F(7) 4574 et F(7) 4144. Voir aussi Jules Chevalier, Saint-Paul-Trois-Chateaux pendant la Revolution francaise (Valence, 1910), p. 258. La description de l'arrestation que Freron envoya au Directoire, selon laquelle Lestaing fut pris "armes a la main et a la tete d'un rassemblement," etait totalement fausse. AN F(7) 7130 "Freron au Directoire," 29 ventose IV. (23) Recueil des Actes du Comite de Salut public, tome XXV, sous la direction d'A. Aulard (Paris, 1923), "Boursault au Comite de Salut public," 12 fructidor III, pp. 766-67. Sur l'echec royaliste de Quiberon voir Maurice Hutt, Chouannerie and Counter Revolution (Cambridge, 1983), tome II, pp. 269-356. (24) ANF (7) 7133, "Freron au Directoire," 30 nivose IV;ANF (7) 7130, "Freron au Directoire," 29 ventose IV; ANF (7) 7149, "Victor Juge au Directoire,' 11 nivose IV. (25) "Beaugeard a Cadroi," 15 germinal IV, reproduit dans Guy Martinet, "La vie politique a Marseille en 1795 et 1796," Provence histopique, XVII (1967). (26) Musie Calvet Avignon Ms 3030, "Puget-Barbentane a l'administration des Bouches-du-Rhone," 5 mai 1796; ANF (7) 7152, "Bessiard A d'Herbez-Latour," 3 messidor IV; ANF (7) 7133, "Chateauneuf-Randon a Cochon,' 23 germinal IV et "Chateuneuf a Cochon" 26 germinal IV; Mimoires du lieutenant-general Puget-Barbentane (Paris, 1827), pp. 222-24. (27) ADV 7L56, "Proces-verbal de la municipalite de Bollene," 4 ventose IV; "Capitaine Magon au General Gouvion," 4 ventose IV; Pieffe Bes a Freron,' 5 ventose IV; "Bes i Gouvion,' 10 ventose IV. (28) Louis-Alexis Raphel, "Notes intiressantes sur ce qu'il s'est passe dans le dipartement du Vaucluse pendant les trois derniers mois de l'an V," Musbe Calvet Avignon Ms 2510. (29) Harvey Mitchell, The Underground War Against Revolutionary France (Oxford, 1965). (30) Precis des memoires de M. le baron de Saint-Christol, adjoint a l'agence de Souabe depuis 1796 jusqu'a 1805 (Avignon, 1818). Notre description de cette revolte est egalement basee sur les notes intiressantes de L.-A. Raphel, note 28 ci-dessus, ainsi que ADV 7L86 et Archives departementales de la Drome L198. (31) L'arrivde a Carpentras des nouvelles du coup d'etat directoriel a provoqui une emeute spontange, mais celle-ci n'a pas eu de suite. Henri Dubled, "Carpentras le 1/2 brumaire an V (22/23 octobre 1797): episode de la Contre-rivolution ou reaction anti-terroriste?," Memoires de l'Academie du Vaucluse, 6ieme serie, II (1968). (32) La Vendee et la France (Paris, 1988). (33) Musee Calvet Avignon Ms 3030, "Nature du brigandage: rapport de Radet chef de la vingtquatrieme division de la Gendarmerie nationale," 27 germinal X.
COPYRIGHT 1993 Canadian Journal of History
No portion of this article can be reproduced without the express written permission from the copyright holder.
Copyright 1993 Gale, Cengage Learning. All rights reserved.

Article Details
Printer friendly Cite/link Email Feedback
Author:Wilson, Warren
Publication:Canadian Journal of History
Date:Apr 1, 1993
Words:7815
Previous Article:Symbol of paradox: the Casablanca Conference, 1943.
Next Article:The promotion of the visual arts in Britain, 1835-1860.
Topics:

Terms of use | Copyright © 2016 Farlex, Inc. | Feedback | For webmasters