La poesie impie ou le sacre du poete: sur quelques modernes.In France, the "modern" generation of poets--like Baudelaire, Mallarme and Rimbaud--had the ambition to give birth to a new conception of the sacred. Until then, the sacred was the experience of a transcendence whose inscrutable profundity language had to strive to reach. With poetic modernity, it is the immanence of poetic structure that contains and distills the sacral dimension. The poem is henceforth sacred because it is secret, locked up on itself and from the inside. It is secret in the etymological meaning of the word secretus: it is the mystery. Dreaming language, language of dream, lost tongue--these are the founding and heroic permutations of poetic modernity, a new sacred which disposes transcendence within structure. ********** La theologie, Qu'est-ce que la chute? Si c'est l'unite devenue dualite, c'est Dieu qui a chute, En d' autres termes, la creation ne serait-elle pas la chute de Dieu? Charles Baudelaire, Fusees Le moment poetique defini comme tel par Rimbaud: "Ineffable torture ou il (le Poete) a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, ou il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit--et le supreme Savant!", repond d'un clivage absolument moderne en meme temps qu'il conjoint des aspirations plus qu'inactuelles. Don de prophetie ou d'enthousiasme, la poesie est l'articulation d'une part divine, celle de l'"Est deus in nobis" d'Ovide et d'une part maudite, celle que theorisera Bataille. "Voleurs de feu", les modernes veulent recomposer une societe qui n'est pas possible sans art. L'art ne leur est pas seulement une religion figuree par le Livre comme Temple, mais aussi le lieu des ceremonies sociales. Le Livre n'est pas un cenacle restreint mais le centre radiant de la Cite. Outrepassant le cadre chretien et le neoplatonisme d'epoque, il s'agit pour le poete d'integrer cette heterodoxie au profit d'un syncretisme de plus en plus profane. Non seulement le moderne peut se reclamer de faire autorite, puisqu'il est inspire: cela signifie que le politique devient un attribut (une greffe) de la "vertu poetique", le poete pouvant tout aussi bien creer des vers, conseiller les puissants et guider l'opinion comme du Bellay; mais d'autre part il peut suppleer les pretres puisqu'il detient les secrets du nouveau Verbe s'edifiant sur les ruines de la theologie. Pour le poete chretien, il s'agissait de louer, double mouvement d'une invocation et d'une dedicace, le Createur et la Creation. La poesie etait subordonnee a son modele qui etait la Nature et les arcanes de la Creation. Desormais, la poesie opere une dissociation entre le sacre et le profane et la poesie elle-meme passe dans l'espace laique. C'est dire qu'elle est disponible au plus grand nombre. Il s'agit de travailler le vers: celui-ci n'est pas immediatement disponible ni mediatement abouti, la creation poetique reste un metier, le meme que Boileau ou Bossuet, mais c'est un metier investi. C'est la la condition pour le poete d'exprimer avec justesse la forme dans laquelle se genere la parole poetique. Cette forme tend a exister pour elle-meme. Elle est une generation. Mais elle est egalement la fondation a partir de laquelle peuvent se deployer les ensembles discursifs. En sollicitant le "mirage interne des mots memes", sa tentation de l'immanence devient pour elle la vertu de son autonomie, a l'image des girations des Chants de Maldoror qu'un discours neo-kristevien s'est appropriees. Le sacerdoce de la poesie moderne s'alimente de cette generation de l'ecriture se prenant elle-meme pour objet; non l'adequation mimetique, non la restauration d'un ordre divin, non la nostalgie lamartinienne d'un temps efficace ou l'homme "n'avait pas encor, dans son delire,/Brouille ce grand miroir ou Dieu l'avait fait lire,/Et, semant au hasard ses debris en tout lieu,/Mis son verbe temi sur le verbe de Dieu!". (1) Des modernes, ce sont sans doute Rimbaud (1854-1891) et Mallarme (1842-1898) qui sont les plus influences par ce postulat. Du romantisme, tous deux recuperent la defiance envers le Dogme chretien, c'est-a-dire le double mouvement d'une fascination et d'une repulsion. Pour les modernes, la poesie est metamorphosante. Elle est ce rythme essentiel des differents "aspects de l'existence": elle constitue la seule tache spirituelle, la seule capable de prendre le relais du Verbe createur. Elle seule est capable de combattre la necrophilie chretienne et de restituer a l'homme le secret de sa divinite. Enfin, s'il y a un platonisme chez Baudelaire, Rimbaud et Mallarme, c'est en ce sens que le modele reste toujours superieur a la copie. Puisque la copie manque son modele, il s'agit donc d'engager l'ecriture dans un regime non mimetique du sensible. Debarrassee de la contrainte referentielle ainsi que de l'assise logocentrique, l'investiture du poete est de "trouver une langue", c'est-a-dire de reformuler la liaison des mots aux choses dans un rapport au monde toujours neuf, informule, incommence. A la "priere proscrite" de Baudelaire succede la possibilite linguistique de substituer a un monde lacunaire (2) et decevant, la Synthese heureuse et "tres une de l'Univers". (3) Lave de la melancolie bandelairienne de ne pouvoir suppleer au monde, le poete moderne regne en Dieu sur sa (re)creation et la syntaxe devient effectivement la seule garantie. Mutatis mutandis, une ambition analogue hante Rimbaud: dans la Genese, le monde est (cree par) la parole de Dieu; dans la creation poetique, le monde de Dieu est balaye par celui de Satan. Le monde fuit dans le langage, comme le langage fuit dans le monde. Le texte ne vise plus le reel: il se donne comme le monde. Le mystere est la, dans ce scintillement du sensible qui disparait avant sa verbalisation, sa "vaporisation" dit Mallarme et sa captation par le pivot de la syntaxe et le rythme comme instance trans-symbolique anterieure au semiotique. Cette recreation ou operation alchimique que Mallarme aime a evoquer dans Igitur permet de reintegrer l'unite, la totalite, la transcendance amenagee dans la forme: l'immanence, laquelle n'est que le sacre du poete. Les modernes ont ambitionne d'etre a l'origine d'un nouveau sacre, d'une nouvelle theologie de la Parole qui serait l'empire du semiotique. I. "Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d'hommes" L'un des traits communs des poetes modernes est leur lutte contre les ensembles ideologiques: famille (Baudelaire, Rimbaud, Lautreamont), patrie (Rimbaud, Mallarme), Eglise (Rimbaud, Lautreamont, Mallarme), classe, sexe ..., constituent des structures mortes et sclerosees qui empechent la depense. A contrario, Mallarme compare l'activite poetique a l'explosion d'une bombe, a une sorte d'attentat anarchiste contre le dogme le plus tenace. M.-A. Ruff a egalement releve ce "devoir de destruction, de desintegration". (4) La veritable subversion consiste en une depense qui se place hors des institutions--hors du profit--et qui se donne, peut-etre, comme gratuite. Hors-credit--hors-legalite--le principe poetique doit etre source de liberte et matrice de la vie (une arborescence des signifiants, la "liberte libre"). Ainsi, la revolte s'assigne-t-elle une refonte des institutions sociales et une metamorphose du politique qui excede les solipsismes solitaires. Ainsi, selon la formule d'Aldo Pellegrini, "la poesie est une mystique du reel. Le poete cherche dans le mot, non pas un mode d'expression (dans le sens limite d'une specificite du discours) mais une maniere de participer a la realite. Au moyen du verbe, le poete n'exprime pas le reel: il y participe". (5) L'enthousiasme de Rimbaud pour la Commune censee retablir l'amour universel (la nostalgie (6) de l'Amour deja si pregnante et thetique dans "les Orphelins", "Sensation", "Soleil et chair" ...), puis son aversion contre le Gouvernement de l'ordre moral de 1873, le combat de Mallarme con tre la Troisieme Republique, militent en faveur du principe de jouissance puisque "apprendre et jouir, tout est la". (7) Des que la Loi cesse d'etre un principe symbolique restreint pour degenerer en code juridique et legal, c'est l'abolition de la jouissance qui s'ensuit et l'interdit instaure la mort. De telles organisations sont des necropoles: Un grand dommage a ete cause a l'association terrestre, seculairement, de lui indiquer le mirage brutal, la cite, ses gouvernements, le code autrement que comme emblemes ou, quant a notre etat, ce que les necropoles sont au paradis qu'elles evaporent: un terre-plein, presque pas vil. Peage, elections, ce n'est ici-bas, ou semble s'en resumer l'application, que se passent, augustement, les formalites edictant un culte populaire, comme representatives--de la Loi, sise en toute transparence, nudite et merveille. Minez ces substructions, quand l'obscurite en offense la perspective, non--alignez-y des lampions pour voir: il s'agit que vos pensees exigent le sol un simulacre. (8) Dans une lettre a Verlaine datee du 16 novembre 1885, Mallarme designe precisement son epoque comme un "interregne": "Au fond je considere l'epoque contemporaine comme un interregne pour le poete, qui n'a point a s'y meler: elle est trop en desuetude et en effervescence preparatoire, pour qu'il ait autre chose a faire qu'a travailler avec mystere en vue de plus tard ou de jamais ...". (9) Or, Littre precise que l'interregne est "un intervalle de temps pendant lequel, dans un royaume, il n'y point de roi", c'est-a-dire une periode ou ce qui a regne disparait sans que rien ne vienne le remplacer: une vacance precisement. En disqualifiant ainsi le moment politique contemporain, les modernes portent le meme espoir de rompre la symbolisation sociale et ce mouvement est foncierement a-theologique. La modernite poetique ne peut se faire que comme une critique du symbolique qui donne sur autre chose que l'ideologie (comme degradation du symbolique): sur le poetique (comme renouvellement). Modernite in situ donc, mais contre tout. "Dans les societes dominees par le droit paternel et la lutte des classes en vue d'une augmentation de la production, cette contemplation reste en dehors des preoccupations productives de la societe et court le risque de s'exiler dans une transcendance qu'on designe sous le nom de religion, si les puisions, la negativite et la jouissance des contemporains ne s'en servent pas pour se renouveler et renouveler en meme temps les structures sociales" ecrit Julia Kristeva dans la Revolution du langage poetique. (10) La Revolution doit donc accomplir une parfaite metamorphose de la vie et cette metamorphose du corps politique et social doit delivrer le corps du poete opprime par la religion chretienne, cette bureaucratie repressive qui etouffe l'instinct et entenebre les soleils interieurs: "[...] Dieu qui pour deux mille aus vouas a ta paleur,/Cloues au sol, de honte et de cephalalgies,/Ou renverses, les fronts des femmes de douleur". (11) Steve Murphy a d'ailleurs analyse cette liberation somatique conjointe a la liberation politique, sociale, semantique et religieuse qui est le credo du poete des Soleil et chair. (12) Dans les Poetes de sept aus, c'est la Bible qui n'est pas loin non plus d'oppresser le poete, et qui s'assimile au livre du devoir impose par la mere: Il lisait une Bible a la tranche vert-chou; Des reves l'oppressaient chaque nuit dans l'alcove. Il n'aimait pas Dieu; mais les hommes, qu'au soir fauve, Noirs en blouse, il voyait rentrer dans le faubourg Ou les crieurs, en trois roulements de tambour, Font autour des edits rire et gronder les foules. (13) A la Bible "vert-chou" leguee par l'Institution et par cette mere RIMB que Rimbaud execre, (14) le poete recompose son monde avec son propre verbe puisque "le desordre de son esprit" est desormais "sacre". Dans "Ma Boheme", le poete s'initie a la parole formulee dans l'errance (la poesie). Et dans cette parole vive, celle que promet "Aube", le poete peut a son tour se fuir, si bien que le trajet amorce revient a son origine mais s'y relance a chaque debut de vers. L'initiation du poete est un double mouvement qui signifie son instruction et cette amorce de l'initiation aux mysteres, a ce qui doit etre tu, au rythme. C'est ce que le poete appelle l'"Alchimie du verbe" et cette vision impose une nouvelle ecriture, un nouveau graphe qui contribue a sanctifier le passage du profane au sacre, du connu a l'inconnu. Dans cette perspective, Rimbaud est finalement tres proche de Bandelaire. Tous deux ont lu et relu la Bible, et Paterne Berrichon precise que les livres que Rimbaud semble avoir le plus lu, sont la Genese, le Levitique, le Cantique des cantiques, Isaie, Jeremie, les evangiles et l'Apocalypse. Rimbaud qualifie de "psaume" Mes petites amoureuses ou Chant de guerre parisien; Nuit de l'enfer est tres certainement inspire du Livre de Job, etc. Les allusions bibliques sont tellement recurrentes qu'il serait vain de vouloir en dresser la frequence. Toutefois, alors que la parole des prophetes est un intercesseur entre Dieu et les hommes, la parole du poete n'est donnee et recueillie par aucune transcendance. Le texte des "Voyelles" est symptomatique de cette pratique muette puisque les voyelles sont les seules destinataires et que ces voyelles constituent le poeme lui-meme (la lettre est la forme qui ne s'articule que sur des faits d'absence). S'immobilisant "dans la reserve du discours", le texte est clos, verrouille sur lui-meme, bati sur un minimum de procedures actualisantes. Ce que Friedrich qualifie "d'avenement du monologue" (15) est cette degradation d'une parole en texte dont "Devotion" dans les Illuminations et initialement publie dans la Vogue du 21-27 juin 1886 constitue l'acme. Dans ce poeme profane, Rimbaud exploite le modele votif mais le vide de son signifie en bloquant ses conditions de destination.
A ma soeur Louise Vanaen de Voringhem:--Sa cornette
bleue tournee a la mer du Nord.--Pour les
naufrages.
A ma soeur Leonie Aubois d'Ashby. Baou--l'herbe
d'ete bourdonnante et puante.--Pour la fievre des meres
et des enfants.
A Lulu,--demon--qui a conserve un gout pour les
oratoires du temps des Amies et de son education incomplete.
Pour les hommes! A madame***. (16)
La priere est ainsi retournee (detournee) et Rimbaud expose son envers. Devotion exhibe la degradation du modele votif (invoquer et dedier) en simple demantelement de la bene diction. La poesie moderne effectue cette ruine de "la parole en plenitude" (17) et supporte cette irritation volontaire de la communication dont le prix spirituel permet d'apprehender sur elle la presence meme d'une absence: une absence reelle, comme le catholicisme peut parler, dans la communion, d'une presence reelle. Quelque chose comme la divinite se refusant, n'etant plus disponible et a defaut de destinataire transcendant et d'intercession, le poeme degenere en simple phenomene textuel, profane, le "L" devenant l'initiale d'une serie de noms de femmes: Louise, Leonie, Lulu ..., sans referent identifie ni contenu precis. Priere contre programmation textuelle, signifiant transcendant contre fabrication immanente: si le signifiant fait destin, son mode de saisie (son mode d'apprehension) fait fonction "a travers une realite volontairement detruite sur la vacuite du secret". (18) Et c'est cette fonction meta-discursive qui mobilise les parametres de la poesie moderne. Par consequent, les modernes sont toujours ecarteles entre le joug d'une tradition toute theologique et son impossibilite (son fantasme). Et lorsque Rimbaud s'assigne a 'Texecution du catechisme", sa profession de foi renvoie a l'espoir d'un territoire a inventer, d'une poesie a venir. Les modernes sont donc constamment menaces de basculer dans les substituts du meta (meta-poetique, meta-esthetique) dont Lautreamont a fait sa marque de fabrique mais qui ne le protegent pas de la contradiction que lui impose le statut de l'ironie des Poesies en regard des Chants. Demantelement de la fiction divine, l'ambition de Rimbaud est de demystifier les pretentions chretiennes: la foi qui n'est qu'une relation de parole n'est pas capable de sauver le lepreux et l'amour n'est pas davantage la promesse de la foi. La priere est vaine.
Ah! encore: je danse le sabbat dans une rouge clairiere,
avec des vieilles et des enfants.
Je ne me souviens pas plus loin que cette terre-ci et le
christianisme. Je n'en finirais pas de me revoir dans ce
passe. Mais toujours seul; sans famille; meme quelle
langue parlais-je? (19)
ecrit le poete dans "Mauvais sang". Projet anti-chretien, anti-clerical, anti-nationaliste, la poetique rimbaldienne est "l'execution du catechisme". La revolte, son projet ontologique, est donc liee a la modernite poetique. Dans le revenir de l'origine puisque la repetition ne fait pas memoire, le poete revient ainsi a son origine, dans l'elaboration d'une unite entrelacee a elle-meme qui se constitue de quelque chose de definitivement perdu. Mais ce reve de totalite trouve naturellement un obstacle symbolique, le Createur lui-meme, puisque les pretentions du poete entrent en concurrence directe avec la Creation. Le "terrassement de Dieu" dont parle Mallarme en 1866 est un defi d'enonciation. Terrasser le Createur, dit la Correspondance, c'est refuser l'unite de l'enonciation en meme temps que la stabilite identitaire du sujet. Pris dans ce proces, il s'agit pour le poete de "trouver une langue", c'est-a-dire de s'approprier un langage, cette "poetique tres nouvelle" qu'ambitionne Mallarme et qui serait une refonte de ce qu'on appelle la litterature. Simultanement a l'ecriture d'Herodiade, Mallarme eprouve une grave crise spirituelle, la celebre "crise de Tournon" qui frole l'im puissance et qui l'engage a abandonner l'idealisme au profit d'un materialisme hermeneutique. Il en degage une etude sur la parole qui aboutit a Crise de vers ou Divagations. Moment critique ou le poete est menace de son impossibilite, ce qu'implique "la disparition elocutoire du poete", si le poeme erige encore un decor, son metteur en scene disparait. Dans la lettre a Cazalis du 14 mai 1867, il ecrit: J'en suis, apres une synthese supreme, a cette lente acquisition de la force--incapable tu le vois de me distraire. Mais combien plus je l'etais, il y a plusieurs mois, d'abord dans ma lutte terrible avec ce vieux et mechant plumage, terrasse, heureusement, Dieu. Mais comme cette lutte s'etait passee sur son aile osseuse, qui, par une agonie plus vigoureuse que je ne l'eusse soupconne chez lui, m'avait emporte dans les Tenebres, je tombai, victorieux, eperdument et infiniment--jusqu'a ce qu'enfin je me sois revu un jour devant ma glace de Venise, tel que je m'etais oublie plusieurs mois auparavant.[...] C'est t'apprendre que je suis maintenant impersonnel, et non plus Stephane que tu as connu--mais une aptitude qu'a l'Univers Spirituel a se voir et a se developper, a travers ce qui fut moi. (20) et conclut: car tout cela n'a pas ete trouve par le developpement normal de mes facultes, mais par la voie pecheresse et hative, satanique et facile de la Destruction de moi, produisant non la force, mais une sensibilite, qui fatalement, m'a conduit la. Je n'ai, personnellement, aucun merite; et c'est meme pour eviter ce remords que j'aime a me refugier dans l'impersonnalite--qui me semble une consecration. L'argument de Mallarme est simple: la mort fantasmee, delivrant d'un monde qui tue, enferme le monde reel dans l'irrealite du moi qui meurt. Cette polarisation qui est la bascule propre a la perversion est l'effet de cette crise de 1866. Il y a eu mort, c'est tout: "je suis mort". Seul un non-sujet, "zerologique", peut desormais assumer cette pensee qui s'annule. Un tel type de travail semiotique, precise Kristeva, ne peut etre compris que par une reflexion sur le signifiant se produisant en texte et c'est precisement le texte qui represente la production du sens (les operations semantiques) anterieure au texte: "ma Pensee s'est pensee". Reste le rythme selon l'acception de Meschonnic, comme representant trans-symbolique du sujet qui est anterieur au sens. En un sens, le sujet disparait lorsque disparait la pensee du signe. Si Dieu est mort, le langage decentre s' articule desormais a partir d'un vide, d'une vacance. La "voie pecheresse et hative, satanique et facile" qu'emprunte Mallarme n'est pas non plus tres loin de celle d' Une saison en enfer. Ayant terrasse Dieu, le poete reinvestit l'espace semiotique lui-meme affranchi de l'empire du symbolique qui le presidait jusqu'alors. Purge, le signe peut refaire une nouvelle unite theologique sans theos. (21) Consecration tout autant que sacralisation du poete, cet effort particulier est un coup d'Etat. De cette beance ouverte par le meurtre de Dieu, le poete peut regner en dieu sur sa creation c'est-a-dire sur un langage qui n'est plus le depositaire de la Revelation et qui ne se reclame pas davantage d'une verite logocentrique. D'ou cette metaphore du sacre que Mallarme evoque dans les Poesies, dans "le Pitre chatie" (v. 13), l'Hommage a Wagner ce "dieu irradiant d'un sacre" ou la metaphore du sceptre dans les Eventails. Desormais, le poete est le souverain de sa fiction. Cette fiction est son secret: a l'ecart et completement, elle est fermee. Le poeme est le mystere dispose par une divinite absente, un deus absconditus. En "jouant a l'efface", le poete se protege ainsi du double ecueil du temps et de la perte: "j'ai infiniment travaille cet ete, a moi d'abord, en creant, par la plus belle synthese, un monde dont je suis le Dieu,--et a un CEuvre qui en resultera, pur et magnifique, je l'espere" avoue Mallarme. (22) Il s'echappe de la pluralisation et ressaisit "l'ensemble des rapports existant dans tout"--"le pur ensemble groupe dans quelque circonstance fulgurante, des relations entre tout". Toutefois, entre l'en deca et l'au-dela de la creation, il y a une sorte de coupure, de fissure qui ne se situe pas. Tel est le "blaspheme" de la fiction, peutetre aussi celui du faune: sa parole dirigee contre un eventuel createur ne suscite de "vierge origine"--orior, se lever, naitre--n'inaugure que pour Rien, par "jeu", pour "mourir", pour "rire". Cette absence perpetuelle dans son retour, (23) puisqu'elle se laisse "entr'ouvrir", offre, autant qu'elle derobe, la possibilite tenue de l'Etre et d'un monde (le poeme) qui se menace sans cesse de son impossibilite dans cette injure a la logique. On comprend ainsi l'exigence si imperieuse de la modernite qui non seulement doit s'inscrire en memoire mais encore susciter son devenir. Du moderne au postmoderne, deux regimes de l'existant litteraire sont ainsi convoques. D'un cote, il y a le Livre--impossible et necessaire a la fois--; de l'autre, il y a le signifiant aleatoire--possible mais non necessaire--. Enclave dans son exigence impossible, le poeme moderne se desitue, s'echappe de son actualite pour pretendre a un regime virtuel. "Salut", poeme liminaire des Poesies, convient a l'ouverture autant qu'a la cloture. Il surgit du silence et s'y dissout dans l'incertitude des temps. (24) D'emblee, tout se retire et le poeme entrelace les modalites de l'Etre: le n'Etre pas, le n'Etre plus, comme le sylphe--ne--non-ne dont aucun amant ne s'est uni a la mere, comme les "satyres lascifs", "les faunes animaux" de Rimbaud ou l'hermaphrodite d'"Antique" laves du Logos et cicatrises de la morsure chretienne. Monde improbable, au-dela de lui-meme, perpetuellement "cessant" mais "en avant", le poeme engendre virtuellement un monde fictif, une capacite d'Etre et de n'Etre pas, dans la fulgurance d'un incommencement particulier. II. Le sacramentum immanent, "car il arrive a l'inconnu" Dans la parfaite circularite d'une architecture ideale, la parole poetique ne fait plus reference a un au-dela transcendantal ou a Dieu mais a un absolu de "notion pure" qu'il s'agit d'invoquer par des correspondances qui relient les mots a une totalite ouverte, latente ou virtuelle. "Tout le mystere est la: etablir les identites secretes par un deux a deux qui ronge et use les objets, au nom d'une centrale purete", a partir de laquelle s'organiseraient le deploiement vibratile et la circularite du sens. C'est cette purete qu'occulte le faux culte chretien, comme maladie infectieuse denoncee dans les pieces VI a IX des Premieres communions de Rimbaud. La Poesie est l'expression, par le langage humain ramene a son rythme essentiel, du sens mysterieux des aspects de l'existence: elle doue ainsi d'authenticite notre sejour et constitue la seule tache spirituelle. (25) Cette investigation revele l'existence d'un processus imaginaire, generateur de fictions, capable de relier les fragments les plus heterogenes. Ce pouvoir permet de dechainer les creations mythologiques et fantasmagoriques engendrees par une angoisse hereditaire, leguees par la "Race", la mere ou la profanation chreti enne. Ainsi, les meditations du poete permettent d'instaurer un paysage et d'enchainer dans le reseau lucide de structures equilibrantes et de figures "ce pli de sombre dentelle, qui retient l'infini, tisse par mille, chacun selon le fil ou prolongement ignore son secret, assemble des entrelacs distants ou dort un luxe a inventorier, stryge, noeud, feuillages et presenter". (26) Relations "symboliques" et "semiotiques" ici s'equivalent, le veritable langage poetique ne commencant que des lors qu'on accepte de substituer le signe au reel pour l'ouvrir sur autre chose que l'ideologie. Le poete est ainsi celui qui reactive, par le texte, les elements de cette scene primitive, ce drame originaire, dans le but de reveler a l'homme le secret de la "race", occulte par la Loi et par le detournement effectue par la religion officielle, et de lui rendre conscience de sa "divinite". Ce projet prometheen n'est pas etranger aux llluminations qui ne constituent plus tout a fait une parole articulee mais plutot une sorte de base pulsionnelle. Dans cette esthetique, il s'agit de suggerer plutot que de dire, de taire la parole ou d'instituer un demi-mode du dire: un murmure, un "silence rythmique" qui ne serait pas trans-textuel, mais presque infra-textuel. Le mystere de l'initiation est la: dans le recours a l'hallucination, a la magie ou a "l'alchimie du verbe". Toutefois, il s'agit d'une methode et "Matinee d'ivresse" justifie ce choix. Rimbaud et Mallarme ont cette idee de la methode en commun, mais divergent quant aux modalites de leurs fictions. Pour Rimbaud, cette methode impose un parcours generatif capable de reveler le monde sensible dans ce qu'il a de plus immediat. "Fleurs" revele un monde nouveau, (27) lave du "sceau de Dieu" et de la croix, trempe d'eternite comme "Aube". Il s'agit d'une nouvelle theophanie, mais sensible en un sens, qui se situe "apres le deluge". Pour Mallarme, l'objectif est davantage d'abstraire l'Idee du sensible et d'instituer un regime non-mimetique de celui-ci. Les deux se rencontrent dans la volonte d'affranchissement du culte chretien et dans cette apocalypse qu'ils font subir a la parole poetique comme gage de son salut. Il faut etre malade et souffrir le mal pour devenir "Savant" et renaitre dans le verbe. Transgressant cette loi de la jouissance leguee par le christianisme, le heros moderne--voyant, faune, Herodiade, Maldoror, Igitur ...--tombe sous la loi de la castration qui acheve la separation entre le signifiant et le signifie. Le "blaspheme" du faune, parole impie, a pour origine cette tentative de surmonter le signifiant et le signifie, et pour avoir transgresse tant de separations et avoir traverse tant d'impossibilites, la poesie,--parole verace--veridique, est mise a mort. Son apocalypse est la condition necessaire de sa possibilite. Ce qu'apprend la methode, c'est que le texte moderne designe toujours un assemblage. Comme l'indiquent les "Voyelles" de Rimbaud, les lettres sont les assemblages. L'interdiction du signe est une interdiction de la presence ou de la ressemblance. Ecrire, dit Blanchot, c'est porter l'idole. Mais cette idole est une nouvelle Alliance avec un sacre qui s'est fait confisque par les institutions. Les modernes expriment ainsi l'insignifiance de l'interdit en se determinant jusqu'a la folie, folie contre laquelle ils menacent de se briser, mais qu'ils evacuent. Et, puisque dans l'ordre du reel comme dans celui du symbolique tout n'est jamais que signes, il suffit d'ordonner ces derniers afin de mettre le monde entier en jeu et faire en sorte que la Loi, elle-meme subvertie, devienne l'instrument du salut. Les lettres sont simplement des elements de la signifiance. Dans les "Voyelles", il faut comprendre et sentir l'element comme element, a savoir qu'il est unique, qu'il introduit un petit peu l'autre, un peu de difference. Cette fonction de la lettre, du signe, et a la limite du corps pour Rimbaud, ne s'articule que sur des faits d' absence. Systeme ouvert, la modernite poetique se determine comme une interaction dynamique entre les signifiants: les relations, dont l'ensemble forme la structure absente ou ouverte. Mais si un signe est toujours vu par un autre, cette grammaire devient une heuristique censee restaurer l'harmonie initiale. En ce sens, le poete peut advenir par le langage de l'oubli qui est fiction de l'Eden et tumulte du symbolique. "Un homme", ecrit Mallarme, "peut advenir, en tout oubli--jamais ne sied d'ignorer qu'expres--de l'encombrement intellectuel chez les contemporains". (28) Il s'agit pour l'etre de "se recreer par lui-meme" a condition de "conserver de son debarras strictement une piete aux vingt-quatre lettres comme elles se sont, par le miracle de l'infinite, fixees en quelque langue la sienne, puis un sens pour leurs symetries, action qu'est le vers; il possede, ce civilise edenique, au-dessus d'autre bien, l'element de felicites, une doctrine en meme temps qu'une contree. Quand son initiative, ou la force virtuelle des caracteres divins lui enseigne de les mettre en oeuvre." (29) L'experience poetique signifie desormais l'etat limite d'une geste orphique, d'une coalescence utopique de la vie et de la mort par laquelle la litterature advient, comme signifie ultime-textuel--sacrificiel. Leur poetique advient pour "une rememoration reparatrice de la Parole et de l'homme qui n'ont plus lieu. Le poeme celebre donc un oubli d'ou s'eveille dans la memoire du langage cette lueur fugitive d'"autre chose", dont l'absence fixee dans le chant, demeure, elle du moins, "inoubliable". (30) Pour Mallarme, cette grammaire des signes n'est que la genetique hermeneutique du cosmos, cet autre grimoire dont l'alphabet stellaire s'ecrit, lui, blanc sur noir. Ce que signifie une expression comme "l'empire du semiotique", c'est que la Lettre et le signe ne sont pas le support, ils sont la Revelation. Dans ce proces, le semiotique a raison du symbolique. Pour Rimbaud comme pour Mallarme, le signe poetique est toujours au bord de se metamorphoser en symbole, c'esta-dire en "l'epiphanie d'un mystere". (31) C'est autour de cette bascule originelle et fondatrice que se noue le drame mallarmeen des Lettres, dont l'arriere-fond est celui d'une tragedie de la lettre perdue. Le theatre de cette quete est l'epreuve meme de ce "mystere" dans les lettres, c'est-a-dire de l'ecriture soumise au numerateur divin qui restaure l'harmonie initiale et abolit la perte. A la croisee de l'Ideal et du sensible, la litterature devient "un absolu propre a fonder un nouveau monde dote d'un mode absolu d'existence puisqu'elle est ce qui manque a tout ce qui existe en dehors d'elle": "Oui, que la litterature existe et, si l'on veut, seule, a l'exception de tout". (32) De facto, son existence rature le Verbe transcendant: elle n'est plus qu'une pure fiction qui survit au sein de cette catastrophe, substitut d'une communion qui n'est jamais que l'ombre d'une parodie. Si donc on peut affirmer que la litterature en un sens a lieu, c'est, dit Mallarme, comme quelque chose "n'ayant pas lieu en tant que d'aucun objet qui existe." (33) Par consequent, seules les lettres permettent a l'homme de se recreer, tissu virtuel suture de toutes parts. Il s'agit bien d'un pouvoir createur. Lorsque Rimbaud parle de "chantier" dans "Being Beautous", Mallarme complete la metaphore en evoquant l'"ingeniosite" qui caracterise les createurs (le faune, Manet, Maupassant ...): Avec l'ingeniosite de notre fonds, ce legs, l'orthographe, des antiques grimoires, isole, en tant que litterature, spontanement elle, une facon de noter. Le tour de telle phrase ou le lac d'un distique, copies sur notre confirmation, aident l'eclosion, en nous, d'apercus et de correspondances. (34) C'est cette ingeniosite du poete qui doit retrouver le sens de cet heritage que la Parole a depose dans les lettres, dans le sens sacre et enfoui (inconnu) des "antiques grimoires". Dans les Notes et le Diptyque I (Plan, 1865-1870), Mallarme ecrit: Il a ete demontre par la lettre--l'equivalent de la Fiction, et l'inanite de l'adaptation a l'Absolu de la Fiction d'un objet qui en ferait une Convention absolue. Le Verbe, a travers l'Idee et le Temps qui sont "la negation identique a l'essence" du devenir devient le langage. Le langage est le developpement du verbe, son idee, dans l'Etre, le Temps devenu son mode: cela a travers les phases de l'Idee et du temps en l'Etre, c'est-a-dire selon la Vie et l'Esprit. D'ou les deux manifestations du langage, la Parole et l'Ecriture, destinees (en nous arretant a la donnee du langage) a se reunir toutes deux en l'idee du Verbe: la Parole, en creant les analogies des choses par les analogies des sons--l'Ecriture en marquant les gestes de l'Idee se manifestant par la parole, et leur offrant leur reflexion, de facon a les parfaire, dans le present (dans la lecture) et a les conserver a l'avenir comme annales de l'effort successif de la parole et de sa filiation: et a en donner la parente de facon a ce qu'un jour, leurs analogies constatees, le Verbe apparaisse derriere son moyen de langage, rendu a la physique et a la physiologie, comme un principe, degage, adequat au Temps et a l'Idee. Le verbe est un principe qui se developpe a travers la negation de tout principe, le hasard, comme l'Idee, et se retrouve formant (comme elle la Pensee, suscitee par l'Anachronisme), lui, la Parole, a l'aide du Temps qui permet a ses elements epars de se retrouver et de se raccorder suivant ses lois suscitees par ces diversions. (35) Il s'agit de "tout recreer avec des reminiscences" (36) et de combler la perte dans un effort de retrouver la langue originelle et son unite perdue depuis Babel. C'est pourquoi Mallarme reprend le fantasme des operations kabbalistiques qui se confondent avec la litterature et qui se superposent a l'intertexte chretien ou a la metaphore du Grand CEuvre et nous savons que l'initiation de Mallarme a l'alchimie se fit en meme temps que sa decouverte de la Kabbale, a partir de l'ete 1866: Avec ses vingt-quatre signes, cette litterature exactement denommee les Lettres, ainsi que par de multiples fusions en la figure de phrases puis le vers, systeme agence comme spirituel zodiaque, implique sa doctrine propre, abstraite, esoterique comme quelque theologie: cela, du fait, uniment, que des notions sont telles, ou a un degre de rarefaction au-dela de l'ordinaire atteinte, que de ne pouvoir s'exprimer sinon avec des moyens, typiques et supremes, dont le nombre n'est, pas plus que le leur, a elles, illimitr. (37) Sur ces ruines de la theologie de la Parole, Mallarme instaure une sorte d'absolu litteraire dont le livre total n'est jamais qu'une expansion de la lettre: la Bible nouvelle. A defaut du geste createur, le verbe mallarmeen adopte le geste du simulacre. La fiction devient l'instrument reflexif par excellence comme dans le "Sonnet en yx" ou les signes se reflechissent et s'oublient. J'extrais ce sonnet, auquel j'avais une fois songe cet ete, d'une etude projetee sur la Parole: il est inverse, je veux dire que le sens, s'il en a un (mais je me consolerais du contraire grace a la dose de poesie qu'il renferme, ce me semble) est evoque par un mirage interne des mots memes.[...] J'ai pris ce sujet d'un sonnet nul se reflechissant de toutes les facons parce que mon oeuvre est si bien prepare et hierarchise, representant comme il le peut l'Univers, que je n'aurais su, sans endommager quelqu'une de mes impressions etagees, rien en enlever--et aucun sonnet ne s'y rencontre. (38) L'X devient le symbole de la lettre perdue. (39) Le sonnet se genere sur cette inconnue et dans l'intervalle, quelque chose comme la litterature advient, dans ce pouvoir de la lettre. La parole poetique en est l'expansion parce que la Parole primordiale s'y fait entendre, a la lettre, pour la premiere fois depuis la rature du Verbe et dans l'universel d'une "forme vacante". Dans le reflet du septuor, comme dans Alchimie du verbe, on entre dans l'eternite ou plus exactement dans le sempiternel. Le poete moderne peut alors arborer le signe-symbole de sa divinite qui est le reve du Livre: Ah! Le signe par excellence; mais si l'on croit l'avoir compris, c'est qu'on est ce mage appele Dieu, dont l'honneur est de n'etre pas soi, mais jusqu'au dernier qu'il s' agit de resorber, au pur Simple, pour se redevenir: d'ou ce n'est pas meme a la foule d'un jour tout entiere, qu'il faut avoir livre le sens de cette lettre absconse (qu'on a tire d'elle apres tout, de ce qu'elle meurt et ignore) mais a l'humanite. Tout est vain en dehors de ce rachat par l'Art, et l'on reste un filou. L'Art implique cela et un theatre eternel, ou passeront des generations. (40) "Horizon lointain du langage", dit Bertrand Marchal, ce signe n'est deja plus qu'un retour. Il ne se donne pas comme une plenitude, mais comme recommencement qui relance a jamais la possession de la Lettre. La reactivation de l'esoterisme kabbalistique trouve donc une pertinence inattendue pour la modernite poetique: elle pointe le poeme vers la tentation d' auto-referentialite, son immanence a-venir. Dechire entre la culture chretienne et l'espoir d'une nouvelle alliance avec le monde, le poete moderne se trouve lui-meme clive. Bonnefoy l'a remarque: "En verite, Rimbaud a trop subi la pensee existentielle du christianisme pour oublier ses categories. Et c'est dans la synthese incroyablement dynamique du cosmos grec et des reveries anthropocentriques d'un salut, plus pres d'un Christ de Gloire que d'une procession des essences, qu'il faut replacer et comprendre son ambition". (41) Passage a vide de la priere, erotique muette, le texte moderne est desormais le lieu de sa desaffection, comme si cette etreinte qui est suspension de l'usure, ce bonheur d'une absence, se donnait comme la formule de son extase: l'immanence. Strictement, au-dela de l'ecriture, la poesie moderne n'a pas de terme. L'agent "vicieux mais sacre" de la creation est une devotion a l'ecrit. La science, la nouvelle noblesse! Le progres. Le monde marche! Pourquoi ne tournerait-il pas? C'est la vision des nombres. Nous allons a l'Esprit. C'est tres certain, c'est oracle, ce que je dis. Je comprends, et ne sachant m'expliquer sans paroles paiennes, je voudrais me taire. (42) L'anecdote est desormais familiere: au journaliste venu l'interroger sur Verlaine et qui lui proposait de retranscrire ses propos tels 0quels, Mallarme recommandait d'y "ajouter, de grace, quelque mystere". Et l'on connait sa formule: "Toute chose sacree et qui veut demeurer sacree doit s'envelopper de mystere". Mais il faut dire davantage: le poeme moderne tend a etre le mystere. Il est secret au sens etymologique du terme "secretus": a l'ecart, et completement. Il est ferme. Alors, non seulement les effets de langage projettent le sujet dans le fantasme, mais ils l'y scellent en lui refusant qu'il sache son desir. Reve du langage--langage du reve--langue perdue: voila les permutations fondatrices de la modernite poetique, cette "nudite" qu'elle touche. Pas d'autre echappatoire pour le moderne que l'acte d'entrer dans cet autre langage bati sur un minimum de procedures actualisantes comme "poesie instruite et animee de l'interieur". (43) Etrange retoumement dans l'histoire des idees donc que cette modernite qui sacre le poete parce que celui-ci demystifie le grand sacre que les hommes connaissaient jusqu'alors: le langage. On pourrait objecter qu'il s'agit d'une revolution pour rien puisque le langage occupe toujours sa position surplombante. Ce qui constitue la veritable revolution, c'est le referent qui soutient le langage et le pouvoir des mots. Il y a une fiction litteraire comme il y a une fiction politique ou une fiction economique. Il y a une fiction divine aussi: on ne fabrique du divin (le Verbe) qu'avec des mots. La encore, il n'est d'affaire que de credit--"credere"--: de croyance, comme le scandale de Panama (1888-1889) (44) qui accuse la fiction des grands ensembles occidentaux: "A part des verites que le poete peut extraire et garde pour son secret, hors de l'entretien, meditant les produire, au moment opportun avec transfiguration, rien, dans cet effondrement de Panama, ne m'interesse, par de l'eclat". (45) Les grandes crises du monde occidental sont presque toujours des crises du credit, de la confiance en le referent. En perdant le credit, on perd la possibilite de la depense et celle de la jouissance, l'assurance aussi que quelque chose comme Dieu supporte bien le symbolique, le semiotique et la suffisance esthetique, mais on entre dans la modernite. Cette "crise" dont parle Mallarme en 1892 est une monstration des liens arbitraires qui unissent les mots aux choses. Decouvrant la vacance du monde et la corruption des agencements symboliques, le heros moderne demantele leur possibilite d'enonciation-leur puissance pragmatique--en subvertissant la parole recue. Baudelaire, Rimbaud, Lautreamont, Mallarme.... sont les heros de ce Credo: des sujets libertaires, anti-chretiens, anti-nationalistes, bavant la foi et ne "sachant plus prier". Pour autant, le sacre n'est pas aboli, il change de cadre esthetique et epistemique. Jusqu'alors le sacre etait l'experience d'une transcendance que le langage devait recueillir, son au-dela. Avec la modernite, c'est l'immanence de la forme poetique qui contient et immobilise la dimension sacrale. Le poeme est desormais sacre parce qu'il est secret, verrouille sur lui-meme et de l'interieur. Sa forme est le residu dialectique d'un sacre (le "haut langage" comme epuisement de la categorie du langage) et d'un profane (Fintelligibilite textuelle). Et quand l'aurore incorruptible succede a une "dure nuit" et que la vigueur et la tendresse ou la patience ont triomphe de la paresse, pas d'autre cantique--par le condamne a vie: le (con)damne a vivre, le damne d'une saison en enfer--que celui-ci: "Il faut etre absolument moderne". Notes (1) Lamartine, "La chute d'un ange", CEuvres poetiques (Paris: Gallimard, coll. Bibliotheque de la Pleiade, 1963), p. 865. (2) Sur la fragmentation chez Mallarme, "Le fragment comme jouissance de l'idiot ou pour une hermeneutique de l'hybridite: Mallarme, Madonna", Ecritures fragmentaires: theories et pratiques, let Congres international du GRES, textes reunis et presentes par Ricard Ripoll (Paris: Presses universitaires de Perpignan, coll. Etudes, 2002), p. 341-59. (3) Mallarme, Lettre du 17 mai 1867, Correspondance, t. I (1862-1871), Edi tion etablie par H. Mondor avec la collaboration de J.-P. Richard (Paris: Gallimard, 1959), p. 249. (4) M.-A. Ruff, Rimbaud (Paris: Hatier, 1968), p. 66. (5) Aldo Pellegrini cite par Roberto Juarroz, Poesie et Realite (Paris: Lettres vives, 1987), p. 18. (6) "La nostalgie poetique est une nostalgie du monde exprime au lendemain de sa transcendance", Horia Badescu, La Memoire de l'etre, La poesie et le sacre (Paris: Editions du Rocher, 2000), p. 25. (7) Mallarme, "Lettre a Henri Cazalis du samedi 24 mai 1862", Correspondance choisie, CEuvres completes, Edition presentee, etablie et annotee par Bertrand Marchal (Paris: Gallimard, coll. Bibliotheque de la Pleiade, 1998), p. 636. (8) Mallarme, La Musique et les Lettres, CEuvres completes, p. 653-54. (9) Mallarme, CEuvres completes, p. 789. (10) Julia Kristeva, La Revolution du langage poetique, L'avant-garde a latin du XIXe siecle: Lautreamont et Mallarme (Paris: Editions du Seuil, coll. Points Essais, 1974), p. 440. (11) Rimbaud, "Les premieres communions", CEuvres completes (Paris: Gallimard, coll. Bibliotheques de la Pleiade, 1972), p. 65. (12) Steve Murphy, Le Premier Rimbaud ou l'apprentissage de la subversion (Paris: Editions du CNRS, Presses universitaires de Lyon, 1991). (13) Rimbaud, "Les poetes de sept ans", CEuvres completes, p. 44. (14) En particulier Yves Bonnefoy, Rimbaud par lui-meme (Paris: Editions du Seuil, 1969), p. 30. (15) Hugo Friedrich, Structure de la poesie moderne, traduit de l'allemand par Michel-Francois Demet (Paris: Le Livre de poche, 1999). (16) Rimband, "Devotion", CEuvres completes, p. 153. (17) Jean-Claude Morisot, "Parole en ruine: la devotion de Rimbaud", Poetique 108 (1996), p. 441. (18) Hugo Friedrich, Structure de la poesie moderne, p. 84. (19) Arthur Rimbaud, "Mauvais sang", Une saison en enfer, CEuvres completes (Paris: Gallimard, coll. Bibliotheque de la Pleiade, 1972), p.95. (20) Mallarme, Lettre a Henri Cazalis, 14 mai 1867, Correspondance choisie, CEuvres completes, p. 714. (21) Ou "le sacre sans Dieu" d'Octavio Paz. (22) Mallarme, "Lettre a Armand Renaud", 20 decembre 1866, CEuvres completes, p. 712. (23) D'un retour sur investissement. (24) "'Comme Herodiade excentrique, 'vagabond' meme ou surtout dans la mort, errant, extravagant, divaguant au gre de 'son envie toujours conduisant ailleurs', le (re)createur n'a de cesse qu'il ne se decentre par rapport a l'espace actuel et a l'instant present. Les Poesies ne l'evoquent pas seulement dans le mouvement de la marche ou de la navigation. Elles le projettent au-dela de lui-meme, 'Outre une Inde splendide et trouble', comme si elles voulaient suggerer qu'il precede ce qu'il vise, qu'il est transporte d'emblee par son seul elan createur plus loin que tout terme spatial et temporel, que son desir a deja depasse tout but determine, envisage comme l'objet d'une quete qui sans doute ne s'achevera pas.", Laurent Mattiussi, "Figures du (re)createur dans les Poesies", Romantisme, colloques, Les Poesies de Mallarme (Paris: SEDES, 1999), p. 175. (25) Mallarme, Lettre a Leo d'Orfer, 27 juin 1884, CEuvres completes, p. 782. (26) Mallarme, CEuvres completes, p. 370. (27) "Laver le mot de sa millenaire souillure et de l'offrir tout neuf", Saint-PolRoux, "Le Sacre de Rimbaud", Les Traditions de l'avenir (Paris: Rougerie, 1974), p. 67. (28) Mallarme, La Musique et les Lettres, CEuvres completes, p. 646. (29) Mallarme, La Musique et les Lettres, CEuvres completes, p. 646. (30) Roger Dragonetti, Etudes sur Mallarme, reunies et presentees par Wilfried Smenkens (Gent, Belgique: Romanica Gandensia XXII, 1992), p. 48. (31) Gilbert Durand, L'Imagination symbolique (Paris: PUF, coll. Quadrige, 1984), p. 13. (32) Mallarme, La Musique et les Lettres, CEuvres completes, p. 646. (33) Mallarme, Crayonne au theatre, CEuvres completes, p. 333. (34) Mallarme, La Musique et les Lettres, CEuvres completes, p. 646. (35) Mallarme, Diptyque L D'une Methode (Plan, 1865-1870), CEuvres completes, p. 854. (36) Mallarme, "Medaillons et portraits", CEuvres completes, p. 481. (37) "II, La Litterature doctrine (1893)", Diptyque, Proses diverses, CEuvres completes, p. 850. (38) Mallarme, Lettre a Henri Cazalis, 18 juillet 1868, Correspondance choisie, CEuvres completes, 1998, p. 732. (39) Consulter en particulier "les feuillets divers", Epouser la Notion, CEuvres inachevees, CEuvres completes, p. 630-631. (40) Lettre du 10 septembre 1885, p. 785-786, cite par Bertrand Marchal, Introduction, CEuvres completes, p. XXXIV. (41) Yves Bonnefoy, Rimbaud (Paris: Le Seuil, coll. Ecrivains de toujours, 1970), p.151. (42) Rimbaud, "Mauvais sang", Une saison en enfer, CEuvres completes, p.95. (43) Saint-John Perse, Lettre a la Berkeley Review du 10 aout 1956, CEuvres completes (Paris: Gallimard, coll. Bibliotheque de la Pleiade), p. 566. (44) En 1972 dans une note de bas de page de La Dissemination, Derrida a note l'importance du scandale de Panama pour Mallarme et ses contemporains. "OR, qui se condense ou se monnaie sans compter dans l'enluminure d'une page. Le signifiant OR (O + R) y est distribue, eclatant, en pieces rondes de toutes tailles: "dehORs", "fantasmagORiques", "tresOR", "hORizon", "majORe", "hORs", sans enumerer les O, les zeROs, inverse nul de l'OR, nombre de chiffres arrondis et regulierement alignes "vers l'improbable". Se referant par simulacre a un fait--tout parait rouler sur le scandale de panama ("Tels sont les faits" dit la premiere version qui n'a pas encore efface son referent, 'Teffondrement de Panama". J'en etudierai ailleurs le travail)--, cette page, moins de trente-trois lignes, semble du moins garder l'or comme signifie principal, comme theme general." Jacques Derrida, La Dissemination (Paris: Editions du Seuil, 1972), p. 295. Les intuitions de Derrida sont developpees par Bertrand Marchal en 1988 dans La Religion de Mallarme (Paris: Jose Corti, 1988): "Dans ce scandale de Panama, Mallanne s'interesse moins a l'aspect economique ou financier, laisse aux specialistes attitres, qu'a la dimension non seulement symbolique, mais theologique de l'or. S'il est en effet une occasion unique pour le dieu or d'ordinaire discret de paraitre enfin dans tout son eclat, c'est bien cette faillite spectaculaire devenue l'objet d'un scandale public et d'un proces a sensation.[...] Comme le soleil des mythes, en effet, l'or numeraire, ce "monstre en faveur de qui peu a peu abdique l'individu jadis humain", n'est dieu que de cette abdication inconsciente, que par le credit que lui fait, a tous les sens du mot, la confiance aveugle de la societe. Panama est de ce point de vue l'exemple le plus parfait d'une divinite fictive de l'or entretenue par le seul credit ou, en d'autres termes, par les mecanismes psychologiques de la foi.[...] Il (l'or) ne s'est acquis l'autorite d'un dieu, d'autant plus efficace qu'il n'est pas percu comme tel, que par une usurpation symbolique, en confisquant, pour le reduire a la seule dimension numeraire, un archetype imaginaire de l'or, celui-la meme qui se revele pour le poete dans la contemplation originelle du couchant. Il ne s'agit donc pas d'opposer comme Michelet un nominalisme de la monnaie-papier au realisme de l'or, comme une valeur fictive a une valeur reelle, mais de reconnaitre dans les mecanismes du credit, dont les promoteurs du canal ont use et abuse, le signe meme que la divinite de l'or n'a pas d'autre support que la foi: comment des millions de gens ont-ils pu jusqu'au bout souscrire des obligations, sinon parce qu'ils etaient surs, d'une certitude religieuse, que le dieu or les paierait a la fin de leurs actes de foi? Tout le desastre de Panama devait donc etre l'occasion revee de faire le proces de l'or et de mettre au jour les mecanismes de la credulite ...", p. 439-40. (45) Mallarme, "Faits divers", publie in The National Observer, le 25 fev. 1893. Cf. O.c., p. 1577-79. Lire aussi les commentaires de Bertrand Marchal. |
|
||||||||||||||||||||||

Printer friendly
Cite/link
Email
Feedback
Reader Opinion