La poesie en Egypte aujourd'hui: etat des lieux d'un champ "en crise".Perhaps the only consensus Egyptian poets and critics can reach today--given the different orientations and generations present--is the description of the poetic field in terms of a crisis. The article does not attempt to analyze the dimensions of such a crisis; rather it attempts to map the varied trends in poetic activity in contemporary Egypt. Inasmuch as the struggle in this arena revolves around what deserves to be called poetry most studies, if not all, whether written by poets or critics tend to concentrate on a specific poetic current, dismissing the rest. This article approaches various poetic currents from the perspective of literary sociology, thus it follows in its categorizations the most widely recognized criterion, namely that of form. It sets out to delineate the reasons behind the ongoing popularity of traditional metrical ('amudi) poetry, then moves on to draw the outlines of the critically dominant trends in free verse and finally the efforts of the generations of the 1970s and after to go beyond them. A short history of dialectical ('amiyya) poetry is also traced as a parallel, often neglected, to that of poetry in the literary idiom (fusha). ********** En 1953, la Revue du Caire publiait un numero special intitule "Cinquante ans de litterature egyptienne," introduit par un article d'Ahmed Amin (1878-1954), grande figure intellectuelle de l'entre-deux-guerres, ou il dressait un bilan de l'evolution de la production nationale dans les divers genres litteraires. A. Amin ecrivait: Quant a la poesie, disons qu'elle a suivi les traces de la poesie ancienne dans sa metrique et ses rimes et tres souvent dans ses sujets: cette poesie s'arrete a Chawki et Hafez. Aujourd'hui, une certaine perplexite regne: la poesie des anciens n'est plus au gout du peuple, et aucune renovation ne vient s'y substituer. [...] En Egypte et dans le monde arabe se developpe un mouvement parmi la jeunesse pour former une poesie nouvelle traitant de sujets nouveaux [...] ou nous avons ete devances par les Europeens. On se debarrasse aussi de la rime et de la metrique traditionnelle des anciens. Mais on observe que les gens cultives des nations arabes ont accue.lli ce genre de vers avec une sorte d'indifference, parce que leur oreille musicale ne s'y est pas encore accoutumee. Ils ont senti que ce genre de poesie ne jaillissait pas de son propre milieu et ne s'harmonisait pas avec leur propre gout: la question reste confuse et on ne sait trop comment elle evoluera. Mais la prose est solide et stable parce qu'elle a su s'adapter a la situation presente [...]. C'est pourquoi nous avions raison de dire que la prose arabe est tres proche de la prose occidentale dans ses differents genres. Elle ne s'immobilise pas, mais se conforme a, l'evolution des sciences et des cultures et aura, a ce qu'il semble, un avenir brillant. (1) Ce texte quasi cinquantenaire resume a merveille les situations respectives de la poesie et de la prose de fiction arabes. Empruntee a l'etranger, la fiction romanesque n'a pas connu de raise en cause radicale de ses canons esthetiques, mais plutot une serie d'amenagements visant a l'acclimater a la culture d'emprunt, qui ont permis son "enracinement" (ta'sil); a l'inverse, la tradition poetique arabe, minee par les assauts des avant-gardes successives tout au long du siecle, ne leur a pas moins oppose une considerable force d'inertie, de sorte qu'aujourd'hui le champ poetique apparait, selon la metaphore du poete libanais 'Abduh Wazin, comme une "terre devastee"--amusant detournement du Waste Land de T. S. Eliot, que la mouvance de la revue Shi'r erigea en parangon de la modernite poetique avant de s'eriger elle-meme en "pionniere" de la modernite poetique arabe. (2) Deux grandes manifestations organisees recemment au Caire par le Conseil superieur de la Culture ont donne la mesure de ce contraste entre champ romanesque et champ poetique arabes: le Festival de la creation poetique (23-27 novembre 1996), bruissant de polemiques et d'excommunications reciproques, avec ses soirees poetiques oh de nombreux poetes invites preferaient ne pas se montrer plutot que de life leurs textes avant ou apres tel ou tel de leurs collegues, etc., et le Congres du roman arabe (22-26 fevrier 1998), ou regnait au contraire une ambiance etonnament consensuelle, bien rendue par ce compte-rendu de l'ecrivain libanais Hasan Dawud (ne en 1950): Tous les romanciers se sont reunis ici sans que ne les divisent des voix opposees ou la pretention de certains a se revendiquer d'une appartenance a un temps ou une culture nouveaux. Le roman arabe a paru, darts ce premier congres, comme le fruit d'une ecole d'ecriture une et continue, assez solide pour ne pas etre perturbee ou menacee par ses divergences internes. On n'a pas vu les derniers venus s'engager dans un tournant qui les fasse sortir des expdriences passees, ou du moins, on n'a pas entendu s'e1ever une telle voix dans les reunions du congres. (3) Le contraste est d'autant plus saisissant que dans ces deux manifestations de masse (plus de cent participants a chaque lois), les querelles politiques et ideologiques qui sont le lot traditionnel des reunions d'intellectuels arabes furent sinon absentes, du moins exceptionnellement feutrees: c'est done bien par l'histoire propre a chacun des deux champs et par leurs dynamiques specifiques qu'il faut tenter d'expliquer leurs situations contrastees. S'il y a un consensus quasi unanime, dans la critique comme chez les poetes, sur le diagnostic de crise porte sur le champ poetique, les analyses et explications de cette crise divergent naturellement en fonction de la position des acteurs au sein du champ. La plupart s'entendront pourtant sans doute sur cette proposition de principe deja enoncee par Ahmad Amin en 1953: la poesie arabe moderne est entree en crise du jour ou a ete mise en cause la forme canonique de la qasida--de fait, on pourrait remplir une bibliotheque de tout ce qui s'est dit et ecrit, depuis un demi-siecle, sur la "crise de la poesie arabe." Pour les traditionalistes, cette mise en cause traduit une pathologie de la culture arabe: affaiblie et eblouie par l'etranger, elle se detourne de la manifestation la plus vitale de son identite--sa langue--et de la plus haute et la plus ancienne forme d'expression qu'elle connaisse--sa poesie; mais ce n'est qu'une eclipse, un etat transitoire lie a une conjoncture historique, celle du colonialisme. D'ailleurs, les plus optimistes ou les plus militants annoncent une imminente renaissance, a la maniere du "poete-docteur" 'Abd al-Latif 'Abd al-Halim (ne en 1945), a qui on a emprunte la metaphore de l'eclipse et qui enumere les raisons de parier sur cette renaissance de la "vraie" poesie, definie comme "la parole rythmee par des metres et des rimes" (al-kalam al-mawzun al-muqaffa). (4) En face, les modernistes developpent une analogie entre "crise poetique" et la crise de societes dont de larges secteurs sont demeures a la marge de la modernite; ainsi, selon le poete Hihni Salira (ne en 1951), Il reste encore dans nos societes de larges couches traditionnelles, bedouines, tribales ou paysannes, qui secretent un art, une poesie et des valeurs esthetiques qui leurs sont propres. Ces couches sont peut-etre sociologiquement majoritaires, a tel point que l'ensemble du mouvement de la poesie libre est encore etrange, anormal, non assimile. (5) La collision d'esthetiques relevant de temporalites differentes est ainsi associee a la nature composite du tissu social, divise en couches traditionnelles et couches modernes selon un representation evolutionniste bien traditionnelle elle aussi. Ce type d'argument proche des theories marxistes du "reflet" voisine avec une ideologie de la "purification" tres repandue dans les milieux poetiques d'avant-garde: selon cette representation, l'histoire de la poesie arabe moderne est celle d'un effondrement progressif de toutes les normes et conventions esthetiques et autres socialement imposees au poete, selon un processus analogue a celui des poesies de langues europeennes, bien decrit par Bourdieu: L'histoire de la poesie, du roman et du theatre tend a se presenter comme un processus de purification, par lequel chacun de ces genres, au travers d'un incessant retour critique sur soi, sur ses principes, ses presupposes, se reduit de plus en plus a sa quintessence la plus epuree. Ainsi, la serie des revolutions poetiques contre la poesie etablie, qui a scande l'histoire de la poesie francaise depuis le romantisme, tend a exclure de la poesie tout ce qui definit le "poetique." (6) La difference entre la poesie europeenne et la poesie arabe etant dans la rapidite du mouvement: "en cinq decennies environ, la poesie arabe est passee par a peu pres toutes les phases de developpement qu'a connues la poesie occidentale au cours de trois siecles." (7) Un exemple parmi d'autres de ce type de representation, extrait de l'intervention a un colloque sur "la crise de la poesie en Egypte" de Muhammad Farid Abu Sa'da (ne en 1946): Toutes les illusions qui ont tente de consacrer les notions de "langue poetique," de "position poetique," de "personnalite poetique," "d'objet poetique" sont tombees. Desormais, la vocation (hamm) du poete consiste a extraire le poetique de la langue ordinaire, de tous les jours, de l'homme ordinaire, des situations et des evenements les plus familiers. (8) Mais apres tout, la coexistence d'esthetiques differentes et contradictoires n'est pas une particularite du champ poetique. Ce qui le caracterise, et explique la recurrence du discours de la crise, c'est plutot le fait que ces esthetiques ne correspondent pas seulement, comme le dit Hilmi Salim, a des espaces sociaux heterogenes, plus ou moins etanches (auquel cas elles pourraient coexister en s'ignorant mutuellement), mais sont aussi en concurrence au sein d'un meme espace social et luttent pour la conquete des memes ressources. L'exacerbation des luttes symboliques entre ecoles, groupes, generations, etc. qui caracterise le sous-champ poetique egyptien (et arabe) depuis les annees cinquante souligne que la plupart des acteurs--avant-gardes et arriere-gardes, traditionalistes et modernistes--ont la meme ambition d'assumer un magistere social et d'acceder aux positions de pouvoir symbolique qui le conditionnent. Ainsi, dans le meme temoignage qu'on vient de citer, M. F. Abu Sa'da reaffirme, a cote de son "experimentalisme," la "fonction sociale" du poete et tente d'annuler la contradiction entre ces deux termes: Mon role comme poete vis-a-vis de la communaute (al-jama'a) est de reactiver la memoire collective en la faisant renaitre a travers moi. Toute mon ambition est d'eveiller le sens esthetique de la communaute [...]. C'est au poete de prendre l'initiative, de dompter la communaute pour qu'elle soit a l'ecoute de la loi poetique cachee du monde, loi vers laquelle lui seul peut la guider. (9) On pourrait la encore multiplier les exemples de ces poetes qui d'un cote poussent un peu plus loin, a chaque generation, la "purification" du poeme de tout ce qui le definit socialement et de l'autre revent d'acceder au meme magistere social que leurs predecesseurs. Ainsi Ibrahim Dawud (ne en 1961), un des initiateurs, depuis son premier recueil intitule Tafasil (Details, 1989), du courant minimaliste du "poeme des petites choses de la vie" (qasidat al-tafasil al-yawmiyya), qui s'insurge dans un billet d'humeur coutre le monopole mediatique dont jouiraient les "grands" poetes: C'est a croire que depuis le milieu des annees cinquante jusqu'a aujourd'hui, les Arabes n'ont donne naissance qu'aux poetes qui ecrivent depuis le milieu des annees cinquante. Les medias ne se sont pas occupes des vagues successives venues apres les "grands" qui ont nationalise les journaux, revues et televisions a leur profit. [...] Nous attendons toujours d'ouvrir la television, le journal officiel ou la radio pour y trouver un poete parmi les dizaines de jeunes de talent qui triment dans le monde arabe qui dise a tout le monde: l'avenir est a nous, et nous imposerons nos conditions esthetiques a tous. (10) En resume, le champ poetique condense tous les elements propices a une "crise" permanente: l'importance accordee aux normes formelles (plus lachement definies dans la prose romanesque) exacerbe les differences, la desaffection du public exacerbe les luttes pour l'acces aux ressources et aux institutions controlees par le politique, lesquelles attisent a leur tour les luttes symboliques en contribuant a figer les normes esthetiques et formelles et transformant systematiquement ces luttes symboliques en luttes de pouvoir. Essayons maintenant de brosser un tableau de ce champ poetique en suivant le critere discriminant le plus volontiers utilise par les acteurs: le critere formel. 1. Vitalite de la poesie de forme traditionnelle La fraction la plus facile a individualiser est celle des poetes demeures fideles a la forme classique, la "parole rythmee par des metres et des rimes," qui se veut conforme aux regles de prosodie fixees au premier siecle de l'Hegire par al-Khalil b. Ahmad. Contrairement a l'idee repandue par tous ceux qui, depuis cinquante ans, l'associent au passe et a l'immobilisme, ce type de poesie est reste tres vivant, en Egypte au moins, et n'a cesse de susciter des vocations dans les nouvelles generations. Ce fait essentiel, quelque peu occulte par la critique legitime autochtone, suivie en cela par la critique orientaliste, (11) qui tendent a ignorer la poesie contemporaine fidele au canon ('amud) ancien, est neanmoins admis aujourd'hui par les initiateurs de la "poesie libre" (al-shi'r al-hurr) qui, certains d'avoir gagne la bataille, peuvent se faire plus tolerants vis-a-vis des traditionalistes. Dans le tableau du paysage poetique qu'il dresse en 1991, (12) Ahmad 'Abd al-Mu'ri Hijazi (ne en 1935) presente ainsi 'Abd al-Latif 'Abd al-Halim, un de ces fideles de la poesie 'amudi: Je ne presente pas ce poete en tant qu'exception ou voix dissidente dans un courant dominant, mais en tant qu'[il represente] une des facettes du mouvement poetique egyptien, lequel ne doit pas etre restreint a un seul courant, meme si je me trouve etre en partie responsable de sa position dominante, car l'univocite dans n'importe quelle activite humaine est synonyme de pauvrete et de tyrannie. (13) On peut mesurer approximativement cette vitalite de la poesie de forme traditionnelle a travers le recent Dictionnaire al-Babtin des poetes arabes contemporains. (14) Dans le tableau suivant, on a classe les poetes egyptiens ayant une notice dans ce dictionnaire en fonction de trois variables: age, profession (enseignants de langue et/ou litterature arabe vs autres professions) et type de poesie cite dans la notice (poeme 'amudi seulement vs poeme 'amudi et/ou poeme de taf'ila). Un enseignant d'arabe sur deux se presente comme 'amudiste pur, contre un non-enseignant sur trois. Dans toutes les classes d'age, la proportion de 'amudistes purs est plus forte chez les enseignants. Enfin, cette proportion diminue avec l'age jusqu'a la classe 1950-59, puis se redresse dans la classe la plus jeune (poetes nes entre 1960 et 1971): effet probable de la cooptation par les maitres d'oeuvre du dictionnaire de jeunes poetes qui se presentent comme leurs imitateurs ou continuateurs, et de la sous-representation des jeunes avant-gardes. Ainsi, par ses lacunes et ses partis pris meme, le Dictionnaire al-Babtin souligne le role joue par l'institution scolaire et universitaire dans la vitalite persistante d'une creation poetique conforme a la norme formelle classique. De plus on voit, a travers l'action de la Fondation al-Babtin et d'autres mecenes de la peninsule arabique, (15) comment le conservatisme de l'institution educative egyptienne a ete entretenu et renforce, au cours des dernieres decennies, par les liens etroits que nombre de ses acteurs ont developpe avec les elites du Golfe, moins ouvertes a l'innovation culturelle et litteraire que leurs equivalents au nord et a l'ouest de la peninsule arabique. De meme, dans l'Egypte des annees soixante-dix, la "contre-revolution" culturelle animee par Yusuf al-Siba'i (1917-1978) avait largement contribue au retour sur le devant de la scene de la poesie de forme classique, retour symbolise par Salih Jawdat (1912-1976). Ce poete et journaliste qui avait debute, dans les annees trente, dans la mouvance du groupe Apollo (16) integra sous Nasser l'establishment culturel conservateur et fut a la pointe du combat contre la poesie libre, ne reculant devant aucun amalgame: [TEXT NOT REPRODUCIBLE IN ASCII] [Leurs vers sont comme la conscience des juifs, longs ou courts, toujours factices Nos demons sont blancs comme la conscience des anges, les leurs sont rouges] (17) Ecarte alors des positions de pouvoir, c'est al-Sadate et al-Siba'i qui, en l'appelant a la redaction en chef d'al-Hilal en 1973, le replacent en position d'influence, et avec lui un ensemble de poetes esthetiquement et politiquement conservateurs auxquels se rouvrent les pages et revues culturelles de la presse etatique, tandis que les maitres egyptiens de la "poesie libre," a l'exception notable de Salah Abd al-Sabur (1931-1981), sont mis a l'index. (18) Mais ni l'appui des establishments politico-culturels, ni le conservatisme de l'institution scolaire ne suffisent a expliquer la vitalite de la poesie de forme classique. Certes, le plus gros et le plus visible de cette production se deploie dans des formes aujourd'hui depreciees par le champ legitime: "poesie de circonstance" (shi'r al-munasabat) suscitee par tous les grands et petits evenements qui font l'actualite, de la guerre d'octobre a la mort de la princesse Diana, (19) poesie religieuse et hagiographique, (20) poesie soufie, (21) poesie didactique des manuels scolaires (poursuivant une tradition azharie tres ancienne, les auteurs de manuels de langue arabe des ecoles y inserent volontiers des vers et poemes de leur cru), etc. Mais chez ses meilleurs representants, la poesie inetree, tout en restant fidele au metre et a la rime, a renouvele ses sujets (aghrad) au dela de la liste traditionnelle (elegie, threne, eloge, etc.), modernise son lexique, etc. Deux exemples contrastes de poetes egyptiens d'aujourd'hui, fideles a la prosodie traditionnelle sont 'Abd al-Latif 'Abd al-Halim, dit Abu Hammam, et "lsam al-Ghazali--tous deux nes en 1945, et dont les trajectoires respectives illustrent deux "types" de poetes qui assurent la vitalite de la "parole metree et rimee." Abu Hammam (22) est aujourd'hui le representant le plus connu de ce qu'on appelle en Egypte les "poetes-docteurs" (al-shu'ara' al-dakatra). Issu d'une famille de la moyenne paysannerie du Delta, forme dans un institut religieux d'al-Azhar, il y est encore lorsque son professeur de rhetorique l'introduit vers 1960 dans le salon d'al-'Aqqad (1889-1964), qui menait alors, depuis la commission de poesie du Conseil superieur des Arts et des Lettres (l'ancetre de l'actuel Conseil superieur de la Culture), le combat contre la "poesie libre." Cette rencontre aura une profonde influence sur lui: c'est sur le conseil d'al-'Aqqad qu'il dit avoir quitte la filiere azharie et opte pour Dar al-'Ulum a l'issue de ses etudes secondaires, et il ne cessera ensuite de se poser en epigone du vieux maitre. (23) Nomme assistant dans sa faculte a l'issue de sa licence, il obtient ensuite une bourse doctorale en Espagne, ou il passe huit ans (1976-1983). Auparavant, son premier recueil, Al-Khawf min al-matar (La Peur de la pluie, 1975) a ete publie par le Conseil superieur des Arts et des Lettres. De retour d'Espagne, il retrouve Dar al-'Ulum et mene une carriere active de poete institutionnel solidement installe dans sa "double casquette" poetique et academique: il publie un nouveau recueil tous les deux ou trois ans, (24) participe a de nombreux festivals de poesie egyptiens, arabes et parfois internationaux, est membre de multiples jurys et commissions poetiques et academiques et publie abondamment dans la presse poemes, articles critiques, d'humeur ou de circonstance. A tout cela s'ajoute, comme il est frequent chez les dar'ami-s (anciens de Dar al-'Ulum) ayant emdie en Espagne, une importante activite de traducteur de poesie et litterature hispanophones. C'est un apologue infatigable du kalam mawzun mugaffa dans de multiples articles de presse, et plus encore dans sa poesie elle-meme: marginalisee par le champ legitime, la poesie de forme classique ne va plus de soi, elle doit se justifier, militer pour elle-meme. Certains de ses poemes sont des manifestes explicites pour la prosodie traditionnelle, (25) mais plus souvent, c'est une apologie en actes: Abu Hammam aime composer dans des metres rares, choisir des rimes difficiles et riches, (26) recourir a des archaismes lexicaux. Gout pour le "tour de force" formel qui n'a rien de formaliste: au contraire, il s'agit de demontrer que le respect de la prosodie traditionnelle, et meme davantage, n'empeche nullement le poete de faire passer un message et une emotion poetiques "authentiques" et "actuels." Ce a quoi il semble assez bien reussir, car c'est un des rares poetes "traditionalistes" a etre relativement reconnu par ses pairs adeptes du vers libre. (27) Tantot meditative, tantot politique (a travers les habituelles allegories historiques: l'Andalus perdu comme metaphore de la Palestine d'aujourd'hui, les reyes de taifas comme metaphore des divisions arabes, les Mamelouks comme metaphore de l'Egypte des Officiers libres, etc.), tantot narrative et anecdotique, (28) sa poesie, servie par son talent de declamation (ilqa'), conquiert aisement l'audience des lectures publiques. On cite souvent en exemple de sa poesie un poeme intitule "Min akhir kalimat Ibn Hazm" (Des dernieres paroles d'lbn Hazm) ou c'est bien sur le poete qui s'exprime par le truchement du theologien andalou: [TEXT NOT REPRODUCIBLE IN ASCII] [Je vous quitte! triste compagnie Vos nuages font du tonnerre, mais pas de pluie Vous ne vous mesurez qu'entre vous, et c'est le plus haissable d'entre vous Qui vous gouverne avec une insouciante arrogance De chaque eunuque sans caractere et sans importance vous faites un roi] Par contraste avec cette carriere tres professionnelle de poete-docteur, l'amateurisme de 'Isam al-Ghazali (29) le condamne probablement a rester a la marge du champ. Fils d'ouilema, il a suivi un cursus scolaire "laic" qui l'a mene a la faculte polytechnique du Caire ou il obtient en 1972 son diplome d'ingenieur. Les annees 1967-1973, "annees de braise" (sanawat al-tawahhuj) comme il les appelle, sont determinantes dans sa biographie. Etudiant et militant islamiste (probablement au sein des Freres musulmans), il se fait une reputation de poete: il lit et publie ses poemes a l'Universite, publie son premier recueil (1970), milite dans le mouvement etudiant. Arrete le 29 decembre 1972, il est detenu plusieurs mois avec des dizaines d'autres etudiants (il se presente comme le seul "islamiste" arrete a cette occasion et partagea sa detention avec des militants de gauche et d'extreme gauche). En 1974, il suit son pere qui a obtenu un poste de professeur de sciences coraniques en Arabie saoudite; ils resteront dix ans a Riyadh, ou 'Isam s'emploie comme ingenieur et passe une licence de theologie. Dans les dernieres annees 1970, il edite au Caire son second recueil et publie regulierement dans al-Da'wa, le mensuel des Freres musulmans. A son retour definitif en Egypte (1983), il ouvre un bureau d'ingenierie a al-Mansura; desormais a l'abri du besoin, il peut se consacrer davantage a sa poesie et a la vie litteraire locale. Trop longtemps coupe du centre cairote de la vie litteraire, il n'a pu s'y reintegrer; apres des experiences negatives, il a renonce a publier dans la presse specialisee de la capitale sur laquelle il porte, comme la plupart des "crivains regionaux," un jugement tres negatif. Il a recemment reedite a compte d'auteur ses deux premiers recueils, parus en 1970 et 1978, en meme temps que deux nouveaux recueils, (30) puis, selon l'usage, en a fait le service de presse aupres des critiques, sans la moindre reaction dit-il. Al-Ghazali rationalise cette marginalisation liee a des circonstances objectives (sa position peripherique, materiellement et symboliquement) sur le mode du "poete maudit": il developpe un discours "baudelairien" sur la poesie et sur la condition du poete, incompris de ses contemporains et qui s'en remet au jugement de la posterite: "La poesie ne te donnera un peu d'elle-meme que si tu te donnes tout entier a elle;" (31) "J'ai l'ambition d'occuper une place dans la poesie arabe, une place particuliere et elevee. L'atteindrai-je? Ce n'est pas a moi d'en juger." (32) En attendant, c'est, au moment ou nous le rencontrons, un poete reconnu et respecte par ses pairs d'al-Mansura tant pour sa poesie que pour ses qualites humaines, mais inexistant dans le centre cairote. Comme Abu Hammam, al-Ghazali parle sur le retour du 'amud--"un poeme'amudi contemporain, precise-t-il, pas un poeme 'amudi de musee"--mais sans le cote apologetique et ostentatoire de son collegue: il recourt volontiers a des formes simplifiees et non canoniques (rimes alternees ou changeant d'une strophe a l'autre, vers a un seul hemistiche), voire parfois a la "poesie de pied," ce que ne fera jamais un Abu Hammam. Leur ideologie politico-religieuse est tres comparable--double attachement, culturel et religieux, a l'islam, conservatisme moral et esthetique qui va de pair avec une attitude tres critique vis-a-vis des pouvoirs politiques--mais la ou le poete-docteur recourt volontiers a l'allegorie, al-Ghazali, sans attache institutionnelle, a une maniere beaucoup plus directe. Sa production tardive, ecrite en Arable saoudite et apres son retour (les deux derniers recueils) est la plus remarquable: degage du lyrisme de ses debuts, il a conserve de ses annees militantes une verve critique et satirique feroce. Les poemes ou il regle ses comptes avec la societe saoudienne sont particulierement virulents, comme "Ana l-ajir" (Je suis l'employe), qui s'acheve sur ces deux vers: [TEXT NOT REPRODUCIBLE IN ASCII] [Tu peux te perdre autant que tu veux, tu sais que tu as la tete dans tes sandales Essuie ton orgueil dans la poussiere et frotte-toi le cul avec tes riyals] (33) Ses poemes les plus forts sont peut-etre ceux ou, objectivant poetiquement sa position dans le champ, il exprime la solitude hautaine et amere du "poete maudit," comme dans le poeme-titre de son troisieme recueil, qui s'acheve ainsi: [TEXT NOT REPRODUCIBLE IN ASCII] [Laissez-moi avec ma liberte et prenez garde: il est des refus qui s'annoncent dans le silence Que peut votre epee contre moi, si je vous ai menace de me taire?] (34) Ces derniers recueils expliquent aussi, par ce qu'ils ne sont pas, la faible reconnaissance d'al-Ghazali: ce sont des compilations de poemes ecrits dans des circonstances diverses, auxquels fait defaut l'unite thematique et le "souffle" soutenu qu'on trouve par exemple dans les Aghani l-'ashiq al-andalusi de Abu Hammam. C'est aussi une poesie trop eloignee des luttes symboliques au sein du champ poetique et trop indifferente a son histoire recente pour attirer l'attention de la critique. En cela, elle est assez representative de cette abondante production de poetes-amateurs qui, quels que soient par ailleurs leur talent et leur forme de predilection (vers traditionnel ou formes modernes), restent a la peripherie ou a l'exterieur du champ poetique, ignores aussi bien par les avant-gardes que par l' establishment. 2. Position dominante de la "poesie de pied" La montee en puissance de la "poesie libre" a partir du debut des annees cinquante dans les pays du Croissant fertile, un peu plus tardivement en Egypte, a coincide avec celle du nationalisme arabe et celle des theories critiques marxistes, imposant au sein de la critique legitime une explication sociale et politique du phenomene, directement associe a la "catastrophe" (al-nakba) de 1948, tandis que le jeu des luttes symboliques entre "anciens" et "modernes" conduisait les innovateurs a rejeter dans la prehistoire de la poesie moderne toute la production anterieure, exception faite de quelques "pionniers" exhumes a posteriori--ainsi du Blutuland (Plutoland, 1947) de Louis 'Awad (1915-1990), qui permet aux Egyptiens de revendiquer l'anteriorite sur les Irakiens Badr Shakir al-Sayyab (1926-1964) et Nazik al-Mala'ika (nee en 1923) dans "l'invention" de la poesie libre. Il faudrait reprendre toute la production des poetes et critiques modernistes pour suivre precisement comment, a partir des annees soixante, cette representation militante a ete peu a peu abandonnee par ses initiateurs au profit d'une relecture "internaliste" qui les a conduit a reinscrire la revolution de 1947-48 dans une dynamique propre du champ poetique engagee a partir de l'ecole du Diwan. Ainsi la critique palestinienne Salma al-Khadra' al-Jayyusi (nee en 1926), qui a suivi le mouvement de la poesie libre (qu'elle appelle ici, comme il est assez frequent, la "poesie moderne" de ses debuts a aujourd'hui, ecrit en 1992: Les critiques des annees croquante n'avaient aucune conscience du role joue par le romantisme dans la transformation de la poesie d'une maniere qui anticipait la modernite; ils ecrivaient comme si la poesie moderne etait un phenomene apparu spontanement, sans reel arriere-plan dans ce siecle. Ils ne reconnurent pas qu'elle resultait d'une logique interne a l'evolution de l'art poetique et etait la consequence d'experiences majeures (y compris, pour une large part, le romantisme) qui avaient, pas a pas, prepare les outils poetiques a l'avenement de la modernite. (35) Pour l'Egypte, c'est a partir du moment (entre 1965 et 1970) ou ils accedent au statut d'avant-garde consacree que les poetes et critiques de la "poesie libre" commencent a reevaluer le role de leurs predecesseurs immediats. En 1970, Hijazi (35 ans alors) et 'Abd al-Sabur (39 ans), tous deux devenus membres de la commission de poesie du Conseil des Arts et des Lettres d'ou le vieux al-'Aqqad mena le ter contre eux jusqu'a sa mort (1964), publient en meme temps et chez le meme editeur (Dar al-Adab a Beyrouth) deux anthologies des maitres egyptiens du romantisme, Ibrahim Naji (1898-1953) par Hijazi et 'Ali Mahmud Taha (1902-1949) par 'Abd al-Sabur: reconciliation visiblement concertee avec les "peres" qu'ils avaient "tue" symboliquement quinze ans plus tot. (36) Deux ans auparavant (1968), Ghali Shukri (1935-1998) a publie Shi'ru-na l-hadith ila ayn? (37)--un des premiers essais d'historicisation et d'evaluation critique, par un jeune critique "de gauche," du mouvement de la poesie libre. A ce moment en effet, le modele de la "poesie de pied" (shi'r al-taf'ila)--comme on commence a l'appeler pour marquer sa difference non seulement avec la poesie de forme classique, mais aussi avec le "poeme en prose" (qasidat al-nathr), qui a rompu avec le pied--s'est impose a la majorite des poetes ayant debute a la suite de 'Abd al-Sabur et Hijazi et, en se diffusant et en s'institutionnalisant, s'est fige, standardise. Il faut donc trier le bon grain de l'ivraie: Shukri devalorise la production poetique qui privilegie la "cause" (l'engagement arabiste ou socialiste) au detriment de la "poesie" (la recherche et le renouvellement esthetiques)--Hijazi, les Irakiens Nazik al-Mala'ika et 'Abd al-Wahhab al-Bayyati [1926-2000])--et vice versa (critique des "modernistes" les plus radicaux, "en rupture avec leur societe et leur culture": les Palestiniens Jabra Ibrahim Jabra 11920- 1994] et Tawfiq Sayigh [1923-1971]); il valorise la production qui combine la "cause" (celle de l'individu et de la societe arabes en general, et non une cause partisane) et la "poesie": Salah 'Abd al-Sabur et Muhammad 'Afifi Matar [ne en 1935] en Egypte, Adonis [ne en 1930] et Khalil Hawi [1925-1982] au Levant. (38) C'est l'occasion de faire remarquer un ecart important entre champ poetique et champ romanesque en Egypte: autant le second tend a ignorer son environnement arabe, ou plutot a n'y voir qu'une sorte de caisse de resonnance de ses propres problematiques, autant le premier est, particulierement depuis les debuts de la poesie libre et jusqu'a aujourd'hui, en interaction etroite avec le champ arabe dans son ensemble. Les prosateurs egyptiens donnent le ton de l'innovation romanesque, les poetes--a l'exception de la poesie dialectale, sur laquelle on reviendra--accompagnent ou suivent des mouvements inities ailleurs (en Irak, au Levant, dans les terres d'exil [al-mahjar]), meme si apres coup ils leur construisent des genealogies locales. On l'a vu pour la "poesie de pied," on le reverra pour le "poeme en prose," initie en Egypte par l'avant-garde de la generation des annees soixante-dix quinze ou vingt ans apres son introduction par les Levantins. Dans les dernieres annees soixante, et surtout dans le moment particulier de 1967-1973, on est frappe par l'ecart entre l'evolution de la prose et celle de la poesie: non seulement on ne trouve pas d'equivalent poetique de l'experimentation, du surrealisme et de l'absurde alors a la mode dans l'avant-garde des prosateurs, mais on assiste a une retour de la poesie militante, qui souligne que la poesie reste etroitement attachee a sa fonction sociale et que le poete a conserve son role traditionnel de "barde," "porte-parole de la tribu." Alors que le romancier ou le nouvelliste developpent leur "double langage" a travers des moyens d'expression differents (la fiction artistique d'un cote, la tribune de presse ou l'essai journalistique de l'autre), le poete le fait dans sa poesie meme. Il a abandonne le cadre khalilien, mais a preserve l'essentiel de ce qui lui permet de "parler aux masses": la musicalite du pied (taf'ila), et les "sujets" (aghrad) poetiques traditionnels. On pourrait analyser la production de la plupart des poetes egyptiens adeptes de la poesie de pied, ceux consacres par la critique legitime comme les autres, en y separant ce qui releve de la poesie "pure," ou l'expression artistique joue son role de mise a distance du monde, et ce qui releve de la "poesie de circonstance" au sens large, c'est-a-dire de l'expression d'un message clair et direct, reaction "a chaud" a un evenement. Cela vaut tout autant pour les poetes institutionnels, tenus de par leur position au sein des appareils culturels et mediatiques de produire ce type de poesie, que pour ceux qui sont a la marge ou en rupture avec les institutions officielles. Deux exemples pris a dessein a deux extremes du spectre: Faruq Juwayda (ne en 1945) et Amal Dunqul (1940-1983). Faruq Juwayda a la reputation d'etre aujourd'hui le seul poete egyptien a vendre "massivement" sa production (c'est-a-dire plusieurs milliers, voire dizaines de milliers d'exemplaires par an). L'epais et couteux (30 livres egyptiennes) volume de ses "cuvres completes" publie par les editions al-Ahram est regulierement reedite, a chaque fois grossi des dernieres productions, (39) et les bourses moins bien garnies peuvent se procurer, pour quelques livres, un de ses nombreux recueils (16 au catalogue 1997--1a plupart en poesie de pied, mais Juwayda revient parfois au vers classique) publies separement par l'editeur prive Dar Gharib. La raison de son succes tient a sa specialite: une poesie elegiaque d'acces facile, ou tous les soupirants peuvent puiser librement quelques vers et metaphores qu'ils ecriront ou declameront a leur bien-aimee. Une des explications de l'etonnante resistance de la poesie arabe a tous les coups de boutoir de la vie moderne reside dans le type de relation entre les sexes dominant notamment dans la petite bourgeoisie urbaine: le recul de l'age moyen du mariage et la persistance de l'interdit social tres fort qui pese sur les relations sexuelles avant le mariage entretiennent des millions de jeunes dans une adolescence prolongee ou les relations amoureuses sont souvent vecues sur un mode idealise, "romantique." Licencie en journalisme en 1968 et aussitot engage a al-Ahram, Juwayda y a eu une ascension rapide dans les annees soixante-dix, se voyant confier en 1978 une page culturelle hebdomadaire qu'il anime toujours aujourd'hui, avec une predilection croissante, avec l'age, pour les "questions de societe" traitees sur un mode caracteristique de l'intellectuel egyptien "centriste." modere en tout, paternaliste et moralisateur.(40) Mais il a aussi une abondante production poetique de circonstance, depuis les poemes "patriotiques" de son premier recueil, Awraq rein hadiqat Uktubir (Carnets du jardin d'octobre [1973 bien sur], 1974) jusqu'a cet eloge funebre (ritha') en vers classique a la memoire de Nizar Oabbani (1923-1998), qui s'ouvre par ce vers: [TEXT NOT REPRODUCIBLE IN ASCII.] [Flueve d'amour, volcan de colere, comment l'eau et la flamme se marient-elles sur tes deux rives?] (41) Juwayda se presente a cette occasion en fils spirituel de Qabbani, et de fait il represente, a l'echelle egyptienne et le charisme du maitre syrien en moins, (42) exactement le meme type de poete, avec une production poetique au lexique et a la forme "modernes," mais toujours fidele aux sujets traditionnels, et clairement partagee entre une poesie "pure" (ses recueils elegiaques) et une poesie "de circonstance" au message tres directement politique a laquelle, avec l'age, il se consacre de plus en plus. (43) On peut analyser la trajectoire poetique et politique d'Amal Dunqul (1940-1983) comme l'exact oppose de celle de Juwayda, mais au sein d'une meme conception du magistere social et politique du poete exerce au moyen de sa poesie, d'ou une tension entre production "pure" et production "instrumentale" homologue a celle rencontree chez Juwayda, meme si c'est a un niveau d'elaboration bien superieur. La trajectoire litteraire de Dunqul est une copie conforme de celle de son ami le nouvelliste Yahya al-Tahir 'Abdallah (1938-1981): comme lui originaire de Haute-Egypte, ou ils se sont lies des l'adolescence, comme lui fils d'un lettre de culture religieuse; Dunqul "monte" au Caire en 1958, travaille ensuite a Alexandrie et Suez puis regagne Le Caire en 1966 et decide des lors de se consacrer uniquement a sa poesie, vivant comme 'Abdallah une tres precaire "boheme" (sa'laka) a peine amelioree, a partir de 1973, par un salaire d'employe a l'Organisation de Solidarite des Peuples afro-asiatiques ou l'a "case" Yusuf al-Siba'i. En 1979, il decouvre qu'il est atteint du cancer qui l'emportera apres quatre ans de lutte, a 43 ans--'Abdallah etait mort deux ans plus tot, au meme age, dans un accident de la route. (44) Tous deux ont surtout une ideologie artistique extremement proche: la meme exigence de recherche et d'innovation esthetique, a la fois moderne--sinon moderniste--et ancree dans "l'identite" nationale, et la meme ambition "revolutionnaire" de toucher "les masses." Mais le poeme, meme ecrit, comme c'est le cas de Dunqul, en langue exclusivement "pure" (fusha), n'est pas la nouvelle: il permet une intervention beaucoup plus directe dans les luttes politiques et sociales. Avec des moyens poetiques tres elabores (notamment a travers un travail important sur l'histoire et la mythologie arabo-islamiques), (45) Dunqul ecrit une poesie engagee, nationaliste et protestataire, souvent en prise immediate avec l'actualite. Parmi ses poemes les plus celebres, "al-Buka' bayna yaday Zarqa' al-Yamama" (Larmes versees devant Zarqa' al-Yamama), ecrit le 13 juin 1967: [TEXT NOT REPRODUCIBLE IN ASCII]
[O sainte devineresse
Je suis venu a toi, couvert de coups et de sang
Rampant entre les capotes des morts, sur les cadavres
empiles] (46)
ou "La tusalih" (Ne pactise pas), ecrit en novembre 1976, un an avant la visite de Sadate en Israel: [TEXT NOT REPRODUCIBLE IN ASCII] [Ne pactise pas ! Meme s'ils t'offrent de l'or] (47) Certes, on ne rend pas justice a ces poemes en n'en citant que les premiers vers introductifs, deliberement concus pour frapper l'auditeur/lecteur. De meme, toute la poesie de Dunqul n'est pas aussi directement engagee--son dernier recueil, Awraq al-ghurfa 8 (Carnets de la chambre 8), ecrit alors qu'il lutte contre la mort, tranche sur ce plan avec ceux qui precedent. Jusqu'a aujourd'hui, Amal Dunqul reste une des incarnations les plus reussies de l'ideal de la critique legitime arabe, celui d'une creation poetique a la fois "pure" et "engagee," c'est-a-dire, comme le disait Ghali Shukri en 1968, d'une fusion reussie de la "poesie" et de la "cause." (48) 3. Les nouvelles avant-gardes poetiques C'est contre la figure du "poete-agitateur" (al-sha'ir al-muharrid) qu'incarne alors a ses yeux--en l'absence de Hijazi exile a Paris--Amal Dunqul que se definit, dans la seconde moitie des annees soixante-dix, la nouvelle avant-garde poetique qui sera connue, a partir de la decennie suivante, sous le nom de "generation des annees soixante-dix" (on parlera plutot ici de la mouvance Ida'a 77-Aswat, du nom des deux groupes de poetes qui en constituent le coeur). (49) Dans un article intitule "Dunquliens et Adonisiens," Hilmi Salim, du groupe Ida'a 77, explicite la rupture avec les maitres de la poesie libre egyptienne et se revendique de l'heritage de la modernite poetique levantine (celle du groupe Shi'r), qui jusque la n'avait eu qu'une influence des plus limitees en Egypte. (50) Le groupe Aswat, dans son unique manifeste de 1980, denonce la perennisation, par les maitres de la poesie libre, de l'ideologie poetique traditionnelle: Comme s'il n'avait d'autre preoccupation que son gagne-pain, le poete arabe s'inspire des aspects retrogrades du patrimoine, ou le gain materiel reposait sur le parti-pris contre (ce que notre tradition poetique appelle la satire [al-hija']) ou pour (qu'elle appelait l'eloge [al-madh]). Les habits ont change, mais l'essence est la meme: la satire est devenue hostilite a la faction--pas a la classe--dirigeante, l'eloge allegeance, et le poete arabe gagne sa vie en prenant alternativement l'un ou l'autre parti; il donne ainsi foi a l'idee courante selon laquelle le poete passe par des "phases" traditionnelles: revolte a ses debuts, sa fievre tombe ensuite, il devient docile et pacifique, et sur le tard se fait mystique et triste, attendant que son Seigneur le rappelle a Lui en se repentant de ses coleres passees. (51) Et Aswat de montrer du doigt lui aussi ce pauvre Dunqul, de maniere plus polemique cette fois, mettant en parallele "La tusalih" et un threne en vers classique qu'il eut le malheur de composer a la memoire de Yusuf al-Siba'i a l'occasion du premier anniversaire (1979) de sa disparition. (52) L'attaque etait severe et Ahmad Taha (ne en 1950, du groupe Aswat) elabore et "theorise" sa critique dans un article sur la poesie d'Amal Dunqul, dans le numero special que consacre Ibda' au poete au lendemain de sa disparition. Dans cet article, Taha expose sa vision du champ poetique avant d'y situer Dunqul. La poesie de la premiere generation de la "poesie de pied," dit-il en substance, repose sur "l'idee" et non sur 'Texperience," elle "n'apporte que des reponses" la ou J'experience vivante est faite de questions, bref, "elle represente en realite la derniere generation du poeme classique arrive au stade ultime de son epuisement." (53) Dans leur refus de la "poesie des pionniers" (shi'r al-ruwwad), autre maniere courante depuis lors de designer les peres de la "poesie libre," les poetes de ces deux groupes font volontiers une exception pour Muhammad 'Afifi Matar, ne comme Hijazi en 1935 mais au parcours tres different. (54) Provincial comme lui, il entre bien plus tardivement que Hijazi (au milieu des annees soixante, soit dix ans apres) dans le champ poetique, echappant ainsi a la vague de poesie politique d'avant 1967; son premier recueil, paru en 1968, s'intitule significativement Min daftar al-samt (Du cahier du silence). Trajectoire sociale tres differente aussi: issu d'un milieu tres pauvre (d'une famille paysanne), son ascension sociale est plus difficile et plus "miraculeuse." Toute son oeuvre poetique est marquee par cette synthese improbable de tous les contraires: la glebe du terroir et le ciel des idees, la prime culture religieuse et folklorique et la philosophie grecque, l'hermetisme et la passion. Quelque lignes d'un poeme intitule "Ziyara" (Visite): [TEXT NOT REPRODUCIBLE IN ASCII] [Boue de la boue j'ai ete petri et dans mon sang rassemble substance de cendre vive: eruption sitot figee, fermentation lente du cree, combustion de l'argile dans le feu-metamorphose, dispersion des grains dans la liberte du reve--les chapelets du desordre se rompent en graviers--trempe de l'acier dans le champ immobile des grenats et des pierres. J'ai ete ravi par l'ivresse de la fievre. Les oiseaux qui ne migrent pas me portent. S'abattent en pique. Dans leurs entrailles je scrute les epreuves des cieux et de l'immense terre.] (55) Solitaire et engage, consacre par la critique legitime et meconnu du public, Matar est le seul "pere" auquel les generations suivantes de l'avant-garde poetique egyptienne veulent s'identifier. A leur maniere, les poetes de la mouvance Ida'a 77-Aswat ne recusent l'engagement politique en lui-meme; plusieurs ont participe au mouvement etudiant de 1972-73, quelques-uns sont restes proches ensuite de tel ou tel parti ou groupe gauchiste, et leurs editoriaux-manifestes articulent un engagement politique explicite. (56) Ce qu'ils recusent, c'est la confusion des genres, la contamination de la poesie par l'expression politique dont Hijazi, bien plus que Dunqul, constitue alors le modele-repoussoir. Leur poesie d'ailleurs aborde a l'occasion directement l'actualite politique (voir par exemple le no9 d'Ida'a 77 [janvier 1983], reaction a l'invasion israelienne du Liban). Mais l'essentiel--l'innovation apportee par cette nouvelle "generation"--est ailleurs, dans leur travail sur la forme poetique, la langue, sur la tradition litteraire arabe. Chez plusieurs d'entre eux, on releve ainsi une intention deliberee "d'egyptianiser" la langue poetique, volontiers truffee de dialectalismes--les prosateurs l'avaient fait depuis longtemps, les poetes ne l'avaient pas encore ose: parti-pris lie a une evidente prise de distance par rapport a "l'arabisme" esthetico-politique qui a domine la generation precedente. Le turath est exploite sur des modes nouveaux, ludiques, iconoclastes. Au niveau de la forme prosodique, certains restent fideles au principe de "l'unite du pied" (wahdat al-taf'ila), d'autres se tournent de plus en plus resolument vers le "poeme en prose." Dernier trait remarquable enfin, plusieurs des poetes de cette mouvance ont une importante activite de traduction, et notamment de la poesie egyptienne moderniste d'expression francaise (Georges Henein, Edmond Jabes, Joyce Mansour), ou l'on peut voir une entreprise de "captation d'heritage poetique" comparable a celle menee, en leur temps, par les poetes de la mouvance de Shi'r. (57) Difficile d'acces, a la fois materiellement (surtout a ses debuts, quand elle est publiee dans les feuilles et revues roneotees de la "revolution du toaster") et symboliquement ("experimentale," elle exige un plus grand effort que le lecteur/auditeur de poesie habitue aux harangues d'un Hijazi n'est pas necessairement dispose a fournir), (58) cette poesie sera longtemps ignoree par la critique et tres peu lue au-dela du groupe des pairs. La bibliographie des ecrits de et sur les poetes des deux groupes, compilee par Rif'at Sallam (ne en 1951, du groupe constituant d'Ida'a 77) pour le numero qu'Alif consacre en 1991 a "l'experimentation poetique en Egypte depuis les annees soixante dix," (59) donne la mesure des difficultes qu'ils ont eu a se faire entendre pendant au moins dix ans: hormis le soutien precoce d'Edouard al-Kharrat, (60) dont beaucoup ont assidument frequente le salon litteraire dans ces annees, les premiers articles favorables de critiques reconnus datent de 1987-1989 (Sabry Halez, 'Abd al-Mun'im Tillima, Salah Fadl, etc.), apres les prises de positions defavorables de Raja' al-Naqqash (1977, 1985), Ibrahim Fathi (1986, 1987), Mahmud Amin al-'Alim (1989), tandis que les tenors de la critique legitime arabe sont tout simplement absents. Ce numero d'Alif qui consacre l'essentiel de ses 350 pages aux poetes de la mouvance Ida'a-Aswat les fige en quelque sorte dans leur representation de "poetes maudits," incompris et marginalises par la critique legitime aussi bien que par l'institution officielle, (61) alors qu'il est justement un des nombreux indices de leur evolution vers une position d'avant-garde consacree. (62) Plus precisement, leurs trajectoires se differencient et s'individualisent; en fonction de leur competence specifique (leur "talent") et de leur capital scolaire et de leur activite non litteraire (comme toujours, les "doubles casquettes" les plus efficaces sont celles fournies par la presse et par l'universite), ils accedent plus ou moins vite a une certaine consecration qu'il faudrait mesurer precisement en termes de presence dans la presse specialisee (egyptienne et arabe), participation aux colloques et reunions litteraires diverses, invitations a l'etranger, prix litteraires, positions dans l'establishment litteraire et culturel (comites de redaction des revues litteraires, commissions du Conseil superieur de la Culture, etc.). Avec le retour de l'Etat et la politique de recuperation (ihtiwa') de l'intelligentsia qui le caracterise, le contexte des annees 1990 est bien sur plus propice a cette institutionnalisation des anciens "poetes maudits." Ont-ils reussi a imposer leur poesie autant que leurs personnes? Pour ce qu'on en peut juger, ils ont mieux reussi a diffuser leur discours sur la poesie que cette poesie elle-meme. C'est un cercle vicieux: pour s'imposer dans un champ hostile, ils ont du developper eux-memes leur propre discours critique, ce qu'ils ont fait d'autant mieux qu'ils avaient a peu pres tous, a des degres divers, les dispositions culturelles (scolaires notamment) pour le faire. En face, la critique, apres les avoir longtemps ignores, s'est mise a leur repondre sur le meme niveau, ce qui lui etait plus facile que de "se coltiner" a des textes auxquels elle a fait une fois pour toutes, par paresse intellectuelle ou parce qu'ils ne correspondent pas a sa propre esthetique poetique, une reputation "d'hermetisme" (ghumud). (63) Vingt ans apres ses debuts, la mouvance d'Ida'a 77-Aswat n'a pas vraiment tait ecole, impose son esthetique a une fraction plus large du champ poetique. Certes, son apport au mouvement de la poesie "moderniste" a ete largement reconnu par la critique legitime, tardivement ralliee. (64) De meme, elle a contribue a imposer une nouvelle figure du poete comme artiste en rupture avec l'esthetique dominante, d'abord a l'ecoute de sa propre subjectivite, construisant au fil de sa creation une esthetique propre a lui, que le lecteur ne penetre qu'au prix d'un effort particulier; la "poesie de pied" de la "generation des pionniers" reposait sur une esthetique de l'oralite, sur la connivence entre le poete et l'auditeur: pour un Hijazi voire pour un Dunqul, la meilleure mesure du talent d'un poete restait sa capacite a attirer et conquerir un auditoire; par contraste, la poesie de la "generation des annees soixante-dix" demande a etre lue et relue. (65) En depit de ses apports incontestables, la production poetique de la mouvance Ida'a 77-Aswat reste aujourd'hui encore meconnue, peu etudiee et encore moins lue. Une explication de ce statut incertain est l'acceleration des revolutions symboliques au sein du champ poetique. A peine commencait-elle a recueillir les fruits de ses investissements symboliques que la "generation des annees soixante-dix" a ete doublee "sur sa gauche," au tournant des annees 1990, par une nouvelle avant-garde qui, tout en assimilant son apport, pretend le depasser et imposer une nouvelle esthetique. Par rapport a celle qui la precede, la nouvelle avant-garde poetique peut etre caracterisee par l'adoption generalisee de la forme dite du "poeme en prose" (qasidat al-nathr). Introduite en arabe par Adonis en 1959 dans un compte-rendu de l'essai de Suzanne Bernard Le Poeme en prose depuis Baudelaire jusqu'a nos jours, (66) la notion a fait flores sans que ne s'en degage, jusqu'a present, de definition un tant soit peu consensuelle. En toute hypothese, elle n'a pas le meme sens en arabe qu'en francais: le "poeme en prose" francais se caracterise par l'abandon du vers, alors que son equivalent arabe designe l'abandon du pied, c'est-a-dire de l'agencement d'unites rythmiques a la base de la scansion du poeme. La qasidat al-nathr arabe (egyptienne au moins) reste generalement fidele au cadre du vers, donc a une certaine forme de scansion du poeme qui n'est plus liee a l'agencement rythme des pieds mais a celui des mots et des phrases dans des vers plus ou moins longs. L'autre caracteristique des poetes de la "generation des annees 1990" est celle, largement partagee avec leurs pairs prosateurs, d'un desengagement plus radical vis-a-vis de la fonction ideologique de la poesie--du moins est-ce ce qu'ils affirment volontiers dans leurs essais de theorisation: le mouvement du "poeme en prose" est ainsi associe a la "poetique du quotidien," a une esthetique minimaliste ou chosiste, voire a un discours postmoderniste sur la "fin des ideologies," etc. (67) Contribuent d'ailleurs a theoriser cette revolution symbolique autoproclamee des poetes de la mouvance Ida'a 77-Aswat qui, abandonnant leurs pairs en voie d'institutionnalisation, rejoignent les nouvelles vagues. Ainsi, dans les "Premieres reflexions sur le poeme en prose" qui font suite aux specimens du genre publies dans le no 5-6 d'al-Kitaba al-ukhra (septembre 1993), Muhammad Badawi (ne en 1955), poete lie au groupe Aswat dans les annees 1980 et par ailleurs universitaire (departement d'arabe, Lettres-Universite du Caire) ecrit: [...] Le poeme en prose represente aujourd'hui un tournant dans l'histoire de la poesie, le second apres le mouvement poetique des pionniers, que ce soient les poetes de la taf'ila ou les premiers adeptes du poeme en prose [...]. Cette grande aventure qui s'est lentement formee a partir des annees vingt puis a impose ses valeurs et ses formes primaires du milieu des annees cinquante aux annees quatre-vingt est desormais achevee. (68) Tandis que par contraste, Hilmi Salim (Ida'a 77) critique "l'extremisme" des "courants tardifs du mouvement experimental" qui "repandent l'idee que tout ce qui les a precede est nul, sterile et autoritaire, qu'il faut 'tuer le pere' et detruire son pouvoir et que l'anarchie est la seule loi." (69) Comme on le voit, les debats et polemiques font rage entre ces couches successives de l'avant-garde poetique et en leur sein meme, les taxinomies plus ou moins elaborees produites par les uns et les autres visent d'abord a stigmatiser ou a disqualifier les concurrents, et finissent par perdre tout rapport avec la production poetique concrete. Plus que jamais, celle-ci est infiniment plus riche et variee que ce que ne donnent a penser ces taxinomies, mais plus que jamais aussi, elle apparait a la fois eclatee et repliee sur elle-meme, en rupture avec tout ce qui pourrait encore ressembler a un "public." Comme disait Ahmad Amin en 1953, "la question reste confuse et on ne sait trop comment elle evoluera." Essayons de caracteriser plus precisement ces avant-gardes poetiques a travers deux figures contrastees, celles de 'Abd al-Mun'im Ramadan (ne en 1951), issu de la mouvance Ida'a 77-Aswat, et d'Iman Mirsal (nee en 1966), de la "generation des annees 1990." Le premier est un homme, la seconde une femme et ce n'est pas un hasard. Un des contrastes les plus remarquables entre les avant-gardes litteraires des annees 1960, voire 1970, et celle des annees 1990 est la: la premiere fut a peu pres exclusivement masculine, tandis que la seconde realise la parite. Cette feminisation traduit l'evolution de la demographie scolaire: c'est avec les generations nees apres 1960 que l'inegalite d'acces a l'enseignement entre les sexes commence a se reduire. (70) Elle a aussi des effets sur l'ideologie esthetique de ces avant-gardes: participant de maniere de plus en plus massive au mouvement de l'avant-garde litteraire, les femmes ecrivains (et poetes) sont d'autant plus en phase avec son ideologie et son esthetique qu'elles contribuent elles-memes a les definir. Cela tend probablement a reduire la "specificite" de l'ecriture feminine, dans les themes comme dans les formes, meme si cette specificite reste forcement marquee des lors que le monde social dans son ensemble continue de differencier tres nettement les identites sexuelles. Dans la quinzaine de poetes de la mouvance Ida'a 77-Aswat, 'Abd al-Mun'im Ramadan est de ceux qui ont le plus de titres a pretendre a une position d'avant-garde consacree. En depit d'une production plutot mince (au tournant de la cinquantaine il n'a guere que cinq recueils a son actif), (71) il a accumule dans les annees 1990 les indices de consecration specifique (comptes-rendus et mentions par les critiques legitimes, traductions, invitations a l'etranger, etc.). De tous, c'est celui qui s'appuie le plus exclusivement sur sa competence specifique (sa production poetique) pour accumuler du capital symbolique: les autres soit utilisent des "adjuvants" (positions de journaliste ou de responsable (le revues, pages culturelles ou collections editoriales, carrieres universitaires, publication d'articles et ouvrages de critique poetique, direction de nouvelles revues et groupes d'avant-garde, etc.), soit sont marginalises ou en voie de l'etre. En outre, ayant demissionne en 1990 de son emploi "alimentaire" (cadre administratif dans un etablissement public)--decision qu'il presente comme a la fois voulue (pour sa carriere poetique) et subie (en raison de contraintes familiales) (72) --il y a perdu des ressources materielles mais y a gagne celle qui fait le plus defaut a ses pairs: le temps. Depuis, il gere sa carriere litteraire sur un mode comparable a celui du romancier Sun'allah Ibrahim: il se tient a distance du "microcosme" litteraire cairote, de ses cafes, reunions et polemiques politico-litteraires, evite les formes de reconnaissance "institutionnelle" (nomme dans une commission du Conseil superieur de la Culture, il en a rapidement demissionne), tout en tissant un reseau dense de relations personnelles et professionnelles dans l'elite litteraire arabe (il entretient notamment une relation privilegiee avec Adonis). (73) Comment Ramadan en est-il arrive a cette position particuliere? Sa trajectoire initiale ne le distingue guere de ses pairs de la mouvance Ida'a 77-Aswat. Ne en 1951 dans un quartier peripherique du Caire, de parents d'origine rurale emigres dans la capitale (son pere est un employe subalterne), il grandit dans un univers social qu'il decrit comme mi-rural, mi-urbain, impregne de culture religieuse. Adolescent, il commence a ecrire de la poesie de forme traditionnelle, jusqu'au jour ou un camarade, poete amateur lui aussi, le convainc d'abandonner le 'amud pour la "poesie de pied." L'annee ou il integre la faculte de commerce de 'Ayn Shams (1971) marque aussi son entree dans le champ poetique: il apporte un cahier manuscrit de ses poemes a Ahmad 'Abd al-Mu'ti Hijazi, qui tient alors une page litteraire dans Raz al-Yusuf et le mentionne elogieusement quelques semaines plus tard dans un article sur les "jeunes poetes." (74) Sa maturation poetique sera lente (neuf ans entre les poemes soumis a Hijazi et le premier recueil publie en 1980), comine d'ailleurs la plupart de ses futurs pairs d'Ida'a 77 et Aswat, et au contraire des "pionniers de la poesie libre." Autant sinon plus que par le contexte peu propice des annees soixante-dix, cette lenteur peut etre expliquee par l'evolution du champ poetique. Dans les annees 1952-55, 'Abd al-Sabur, Hijazi et leurs pairs rompaient avec des modeles poetiques qui leur avaient ete inculques a l'ecole et a l'universite; dans les annees 1970, Ramadan et ses jeunes pairs ont du assimiler "sur le tas," hors du systeme educatif, toute l'histoire du champ poetique arabe depuis vingt ans avant d'arriver aux positions avant-gardistes et experimentalistes qui seront les leurs a la fin de la decennie. Issu de la frange la plus radicale de la mouvance Ida'a 77-Aswat, Ramadan cultive un gout pour la provocation et un anticonformisme qui ont contribue, par "effet de scandale," a asseoir sa notoriete: deux poemes publies dans Ibda' lui ont valu l'un d'etre pris a partie par des deputes a l'Assemblee du peuple, (75) l'autre d'etre poursuivi en justice par un avocat de la mouvance islamiste; (76) son second recueil, al-Ghubar (la Poussiere), publie a la GEBO (General Egyptian Book Organization) en 1994, a fait l'objet d'une censure informelle (il a ete retire de la distribution quelques mois apres sa parution). En voie de consecration, il continue de cultiver ce gout pour la provocation. Ainsi, lorsque nous lui demandons de nous indiquer un texte representatif de sa production recente, il choisit, dans son dernier recueil--significativement intitule "l'Intrus"--un poeme intitule "al-'Ashiqat" (les Amantes), (77) evocation de rencontres avec des femmes juives. Dans le contexte actuel de crispation "anti-normalisatrice," pour ne pas dire plus, de l'intelligentsia arabe, il va deliberement a contre-courant d'une maniere propre a attirer sur lui les foudres des gardiens du temple nationaliste et a nourrir les accusations "d'adonisme" de ses pairs-concurrents. Au-dela de ce cote polemique, ce poeme est assez caracteristique de la maniere de Ramadan. En avancant dans sa lecture, on en retrouve les principaux traits. Il s'ouvre sur une serie de sept vers introduits par ("quand"), qui mettent en place une "histoire" (hikaya): Ramadan est un poete conteur (hakka') qui aime a se presenter comme un "romancier frustre." Apres six vers qui evoquent dans une ambiance mythique des femmes de l'Ancien Testament, le septieme introduit le narrateur et nous bascule dans un contemporain ou font irruption de maniere tres surrealiste les personnages bibliques: autre procede typique de Ramadan, qui consiste a multiplier les "changements brutaux de vitesse poetique": (78) [TEXT NOT REPRODUCIBLE IN ASCII] [Quand Esther temoigna contre ses chagrins Quand Athalie tomba amoureuse du temps [...] Quand Catherine me lava le coeur d'eau fraiche Le chauffeur de taxi etait David et Zacharie etait dans le sanctuaire Les psaumes entre les mains des pilotes recoltaient le vent] Nouveau "changement de vitesse" trois vers plus loin, ou commence cette lois un passage lyrique aux connotations erotiques--le theme le plus frequent dans la poesie de Ramadan, mais ici l'erotisme reste discret, a peine suggere derriere un ton lyrique: [TEXT NOT REPRODUCIBLE IN ASCII] [et je decouvris que d'abord se reveille la peur a cause de la nuit endormie dans mes bras a cause des ongles d'Elissa Ben Loulou a cause de ma plenitude derriere les yeux de la tour a cause de Leila Mourad] Puis le ton se fait ironique dans les vers suivants ("a cause de la riviere du desir ou but Judith/elle se trouva tres mariee/et tres seule/et se mit a chanter sur le balcon"), etc. Bref, le poete ne cesse de derouter le lecteur par ces changements de registres successifs, par des references culturelles heteroclites, tantot etrangeres (apres l'Ancien Testament au debut, la "chanson" de Judith parle du yiddish, de Hanna Arendt, du napalm, du valium ...), tantot familieres (Leila Mourad). Mais l'unite rythmique du poeme et sa forme "narrative" sont preservees par la succession de series de vers qui commencent par le meme mot, reiteree jusqu'a la fin et qui produit une scansion comparable a celle de la rime (absente)--mais le dernier "vers" est une longue phrase d'un seul jet: [TEXT NOT REPRODUCIBLE IN ASCII] [Quand j'ai decouvert, dans ma tristesse, une tache que les amantes ont mordue Quand j'ai lu dans le Livre de l'Exode a venir et eprouve toute la joie que n'a pas eprouvee le Seigneur, j'ai mange tous les fruits que n'a pas manges le Seigneur et dormi tout le sommeil qui s'en va au loin, vers une terre derriere l'eau.] On retrouve la un autre trait caracteristique de la poesie de Ramadan, qui le distingue dans le groupe de ses pairs: qu'elle reste fidele au cadre du pied ou qu'elle s'en libere dans des passages ou des poemes entiers de "prose" (nathr), elle accorde une importance particuliere a la voix et a l'oralite et gagne a etre ecoutee. Un peu a la maniere de Muhammad 'Afifi Matar, poete hermetique capable d'envouter un auditoire qui avouera ne saisir que des bribes de sens de ce qu'il entend, la poesie de 'Abd al-Mun'im Ramadan, servie par la voix chaude de son auteur, "passe" remarquablement a l'oral. On peut aussi partir d'une comparaison avec Matar pour conclure cette presentation de notre poete: tous deux ont des manieres poetiques assez comparables qui les condamnent, en depit de leur talent en matiere de declamation (ilqa'), a rester des poetes d'elite, accessibles a un cercle tres restreint de pairs et de critiques. Mais alors que cette maniere s'exprime chez Matar dans une thematique hautement valorisee par le champ legitime--pour dire les choses (trop) vite, une thematique identitaire--elle s'accompagne chez Ramadan d'un rapport plus problematique a sa communaute de reference. Dans l'etat actuel du champ, se demarquer des normes et valeurs reconnues par le groupe des pairs est symboliquement payant jusqu'a un certain point, mais contre-productif au dela. Jusqu'ou peut-on aller trop loin? Sur ce plan aussi, 'Abd al-Mun'im Ramadan est--pour reprendre le titre de son second recueil--"au-dessus du precipice." A bien des egards, hnan Mirsal represente une sorte d'anti-Ramadan. Fait tres exceptionnel pour ce genre de production--de la poesie, et qui plus est de cette "poesie de prose" que tant de critiques et de poetes jugent heretique--son second recueil, Mamarr ntu 'tim yasluh li-m 'allure al-raqs (Un passage obscur ou l'on peut apprendre a danser), publie en 1995 par Dar Sharqiyyat, l'editeur fetiche de l'avant-garde tis'iniyya, fut epuise en moins de deux ans. Tout aussi exceptionnelle est la trajectoire sociale d'Iman Mirsal qui est peut-etre la premiere femme d'origine modeste--et qui plus est provinciale--a s'imposer dans l'avant-garde poetique. Nee dans un village du nord-est du Delta d'un pere instituteur, son enfance est marquee par la perte precoce de sa mere. Elle decrit son milieu familial comme "indifferent a la culture" (au sens de la "haute" culture). Son acculturation litteraire est intimement liee a sa socialisation politique: a la faculte des lettres d'al-Mansura (1988), elle integre un petit cercle d'etudiantes engagees dans un groupuscule marxiste et qui publient une "revue non periodique" politico-litteraire, Bint al-ard (la Fille de la terre), ou elle publie ses premiers poemes, fideles au cadre de la "poesie de pied." Apres sa licence, elle vient au Caire poursuivre ses etudes au departement d'arabe de l'universite du Caire. Dans la capitale, elle se lie avec les jeunes poetes qui formeront vers 1994 le groupe al-Jarad (les Sauterelles), et fait l'experience, pendant pres de dix ans, de la sociabilite de type "boheme" litteraire. Apres avoir soutenu (avril 1998) un magister, sous la direction de Gabir Asfour, sur les references soufies dans la poesie d'Adonis, elle suit son epoux, jeune ethno-musicologue americain qui a passe plusieurs annees en Egypte, au Canada. La poesie d'Iman Mirsal s'est debarrassee de tout ce qui definit ordinairement la poesie--le pied, le rythme, les figures rhetoriques du majaz--ainsi que des epanchements lyriques qui encombrent generalement la production des jeunes poetes. Pour autant, ses textes frappent par un sens tres juste de l'ouverture (bawh) sur l'etre intime. C'est sur ce genre de terrain que continuent de s'opposer ecritures "feminine" et "masculine": en vertu de la repartition traditionnelle des roles (aux hommes le public, l'exterieur, aux femmes le prive, l'interieur), les femmes sont plus a l'aise que les hommes dans une esthetique qui revalorise le prive au detriment du public, l'introspection et les "petites choses de la vie." Iman Mirsal excelle dans l'evocation de l'amour, du manque, de la nostalgie a partir de descriptions concretes, dans une langue simple, voire ordinaire, mais qui evite soigneusement le lexique poetique ecule. "Al-'Ataba" (le Seuil), un poeme de son troisieme recueil, al-Mashy atwal waqt mumki (79) (Marcher le plus longtemps possible), peut etre lu comme une sorte de concentre de Bildungsroman, un condense de l'experience litteraire de la "generation des annees quatre-vingt-dix" ou, a l'instar de Flaubert dans l'Education sentimentale, le poete "objective" sa position dans le champ litteraire. En treize strophes d'inegale longueur, c'est une evocation des nuits de "boheme" (sa'laka), de "zone" (siya'a), d'une bande (shilla) d'apprentis-poetes dans Le Caire, sous la forme d'une suite de "stations," sorte de parcours initiatique a travers la ville, au cours duquel la narratrice exprime sa maturation progressive. Au fil du poeme, la nuit precisement determinee au depart devient metaphore de toutes les nuits passees des annees durant a arpenter la ville--on peut interpreter a partir de ce poeme le titre du recueil, "Marcher le plus longtemps possible," comme une expression metaphorique de cette "education sentimentale." Il faudrait lire ce poeme en ayant sous les yeux une carte du Caire, et plus precisement du centre-ville ou se focalise l'essentiel de la vie culturelle et litteraire de la capitale. Au lieu de partir de la peripherie pour rejoindre le coeur de la "republique des lettres," comme on pourrait s'y attendre, l'itineraire presente par le poeme est exactement inverse: la shilla (le narrateur utilise le plus souvent le "nous") part du nouvel Opera du Caire, sur l'ile de Zamalek, embleme et vitrine de la nouvelle culture officielle, traverse le pont et s'arrete au "bar du centre-ville," puis passe ensuite a la vieille ville islamique (la "rue al-Mu'izz," i.e. la rue al-Mu'izz li-Din illah, qui traverse de part en part le Caire fatimide) et son periple s'acheve aux "tombeaux de l'Imam," c'est-a-dire dans les cimetieres situes a l'est et au sud de la ville fatimide. Le parcours initiatique est ainsi une remontee dans le temps et dans l'histoire, mais la recherche de soi n'a rien d'une recherche identitaire. Le groupe ne quitte chacune de ses "stations" que parce qu'il en est chasse: ils fuient en courant le bar du centre ville quand [TEXT NOT REPRODUCIBLE IN ASCII] [un intellectuel entre deux ages cria apres son ami "Quand je parle de democratie, tu la fermes et tu t'ecrases" (p. 76)] puis il fuient pareillement la rue al-Mu'izz ou on les prend pour des touristes, [TEXT NOT REPRODUCIBLE IN ASCII]
[au point qu'un vendeur d'epices se mit a nous suivre
en repetant: wa-nnabi stop
wa-nnabi wait (p. 77)]
Le parcours decrit dans le poeme a donc un double sens, c'est a la fois un "parcours initiatique," une progression dans la connaisance de soi et du inonde, et un "exode" du centre vers la peripherie. Comme on le voit avec ces derniers extraits, l'ironie constitue le principal procede au moyen duquel Iman Mirsal exprime sa mise a distance par et sa prise de distance vis-a-vis du pouvoir, de la culture et de l'ideologie dominantes. Ironie qui s'exprime tous azimuts: vis-a-vis de la "culture officielle" des l'ouverture du poeme: [TEXT NOT REPRODUCIBLE IN ASCII]
[Oui,
le noeud papillon du chef
--On aurait dit une fleche pointant
dans deux directions divergentes--
etait bien fatigue (p. 71)],
et plus loin vis-a-vis des emblemes et symboles de l'identite nationale: [TEXT NOT REPRODUCIBLE IN ASCII]
[Non, en fait l'ambiance etait etouffante
comme si vous etiez dans une caserne oblige de repeter
l'hymne national (p. 72)]
....
[TEXT NOT REPRODUCIBLE IN ASCII] [Je les ai perdus au milieu d'un troupeau de chameaux qui sortaient de la Ligue arabe (p. 73)] .... [TEXT NOT REPRODUCIBLE IN ASCII] [La, on rencontre un martyr contrarie on l'a rassure: il etait bien vivant, il pouvait gagner sa croute s'il voulait D'ailleurs, il n'y avait jamais eu de bataille. (p. 77)] ou encore vis-a-vis de la religion: [TEXT NOT REPRODUCIBLE IN ASCII] [On ne s'est pas affoles quand on a eu les poches vides Un des notres etait devenu soufi et apres une courte invocation a jailli sous nos pieds--je vous jure--un puits de biere (p. 75)] Comme on le voit avec ce dernier extrait, l'ironie fait d'autant plus mouche que personne n'y echappe, ni les autres, ni son groupe d'amis, ni le poete elle-meme. Rejete par ou rejetant son environnement social, le groupe reve d'autres capitales, mais ce reve lui-meme n'en est pas tin, il sait qu'il n'y a point de salut ni ici, ni ailleurs: [TEXT NOT REPRODUCIBLE IN ASCII] [La, on a recu une lettre d'un ami qui vit il Paris il nous disait qu'il a decouvert en lui une autre personne, a laquelle il ne s'habitue pas qu'il traine chaque jour sa misere derriere lui sur des trottoirs plus lisses que ceux du tiers-monde et qu'il se detruit bien mieux On a passe des mois a l'envier et a souhaiter qu'ils nous expulsent vers une autre capitale. (p. 74)] Tres logiquement, ces annees de formation au sein du groupe de pairs-- [TEXT NOT REPRODUCIBLE IN ASCII] [Il a fallu nous asseoir la quatre ans On a lu Samir Amin tente d'egyptianiser Henry Millet et Kundera a change nos justifications de la trahison. (p. 73)] --s'achevent par l'emancipation de la narratrice par rapport au groupe: [TEXT NOT REPRODUCIBLE IN ASCII] [Il ne nous restait plus que le cimetiere de l'Imam On s'y est assis une autre annee a sentir l'odeur de la goyave Et quand j'ai decide de les laisser tous de marcher seule j'avais trente ans. (p. 78)] Le poeme fait ainsi echo a la prise de distance de son auteur par rapport au groupe de pairs (en gros, le groupe al-Jarad) a partir du moment ou elle a accede a une certaine notoriete individuelle (ce passage du cap de la trentaine suit d'un an la publication de son recueil precedent, qui l'a "posee" dans le champ). 4. La poesie d'expression dialeetale On ne peut clore ce tableau de la scene poetique egyptienne contemporaine sans evoquer la poesie en langue vernaculaire, qu'il aurait en fait fallu integrer dans la presentation precedente au lieu de la traiter a part, tant il est vrai qu'elle a connu, dans le dernier demi-siecle, (80) une evolution identique a celle de la poesie en langue "pure" Orusha). Dans les premieres annees cinquante, au meme moment ou cette derniere rompait avec le vers classique, l'expression dialectale s'emancipait elle aussi de ses cadres traditionnels et en particulier du zajal, poesie dialectale soumise elle aussi au metre et a la rime. (81) L'appellation meme de "poesie dialectale" (shi'r 'ammi. shi'r al-'ammiyya) date precisement de ce moment: ce qu'on a commence a appeler ainsi a partir de Salah Jahin (1930-1986) et Fu'ad Haddad (1927-1985) etait une poesie qui rompait avec le cadre du zajal. (82) De meme que le triomphe de la "poesie libre" n'a pas fait disparaitre la poesie de forme classique, celui de la "poesie dialectale" n'a pas fait disparaitre le zajal qui a continue d'etre pratique dans les milieux hostiles ou a l'ecart de l'innovation. Par exemple, le futur heraut de la poesie dialectale contestataire (dans les annees 1967-73 surtout) Ahmad Fu'ad Najm (ne en 1929) debute en 1964 avec un recueil de zajal-s (83) avant de s'en liberer lorsqu'il decouvre la nouvelle poesie dialectale. Aujourd'hui, les traditionalistes reunis dans la "Ligue des poetes de zajal" (Rabitat al-zajjalin) continuent de defendre cette forme traditionnelle; elle semble cependant condamnee a disparaitre a plus ou moins breve echeance car a la difference de la poesie fusha de forme classique, elle n'a aucun support institutionnel (scolaire et universitaire) et a perdu ses debouches dans la chanson et dans la presse. (84) Dans un de ses derniers articles, l'hispanisant et specialiste de la poesie d'al-Andalus 'Abd al-'Aziz al-Ahwani (1915-1980) invitait les historiens de la poesie a se pencher sur cette enigme--la rupture brutale entre la tradition du zajal et la poesie dialectale moderne--et soulignait que cette derniere devait plus a la poesie moderne fusha qu'a l'ancien zajal. (85) Cette rupture fut sans doute facilitee par le fait que ce dernier n'etait soutenu par aucune institution, et aussi par la position sociale des initiateurs du shi'r 'ammi: S. Jahin et F. Haddad sont tous deux issus de la bourgeoisie cairote. Jahin est le fils d'un avocat passe a la magistrature et le petit-fils d'Ahmad Hihni, un des leaders du Parti National; sa mere est professeur d'anglais; etudiant au Caire (1947-1952) en droit et aux beaux-arts (il n'a pas reussi a trancher entre son inclination artistique et les voeux familiaux), il commence a travailler dans la presse et abandonne bientot ses etudes. Haddad, ne au Caire dans une famille de la grande bourgeoisie d'origine levantine, parfait bilingue (sa mere est francaise et il a etudie au lycee francais du Caire), rompt ensuite avec son milieu pour se consacrer au militantisme dans le mouvement communiste. Jahin et lui debutent ensemble dans les dernieres annees du regime monarchique et les premieres annees de la revolution en introduisant dans l'expression dialectale un imaginaire politique et esthetique jusque la ignore d'elle. (86) Quand Jahin impose avec succes, au tournant des annees soixante, l'expression de "poesie dialectale" (shi'r 'ammi), il vise clairement a imposer la poesie dialectale comme poesie tout court, a lui faire une place a cote et non plus en dessous de la poesie fusha: pari justifie, mais qui ne sera que partiellement gagne. Pari justifie dans la mesure ou cette poesie, comme le remarquait al-Ahwani, se developpe desormais de conserve avec la poesie fusha et n'a plus guere de rapports avec un "folklore" ou une "litterature populaire." Les innovations des "pionniers" Jahin et Haddad sont developpees par la "seconde vague," celle des annees soixante, avec notamment 'Abd al-Rahman al-Abnudi (ne en 1938) et Sayyid Hijab (ne en 1940), au profil typiquement "soixantiste" (sittini): ce sont deux "provinciaux" montes au Caire (al-Abnudi vient de Qina, principale ville de Haute-Egypte entre Asyut et Aswan, Hijab d'al-Matariyya, petite ville au bord du lac d'al-Manzala, au nord-est du Delta), issus du meme milieu social, l'elite lettree des couches populaires, un milieu economiquement defavorise mais avec un certain capital culturel (leurs peres sont des lettres de culture religieuse, poetes a leurs heures); au Caire, ils rencontrent Salah Jahin qui leur ouvre la page de poesie dialectale qu'il a lancee dans l'hebdomadaire Sabah al-khayr et patronne Dar Ibn 'Arus, ephemere maison d'edition qui publie notamment les premiers recueils d'al-Abnudi: al-Ard wa-l-'ayal (la Terre et les gamins, 1964) et Sayyid Hijab: Sayyad wa-ginniyya (Un Pecheur et une sirene, 1966); chacun a sa maniere, ils approfondissent les innovations engagees par Jahin et Haddad en donnant une dimension dramatique, voire epique au poeme dialectal et en rapprochant davantage son esthetique de celle du poeme fusha. A partir de Sayyad wa-ginniyya, qui influenca profondement les "generations" suivantes de poetes d'expression dialectale, on peut dire que rien, a part le recours a une 'ammiyya elle-meme tres diverse (tantot recherchee et melee de tournures ou vocables inusites dans la langue parlee, tantot au contraire extremement "terre a terre"), ne distingue la poesie dialectale du mouvement general de l'avant-garde poetique: des suivants immediats de Hijab et al-Abnudi comme le petit groupe des poetes de 'ammiyya-militants des Ecrivains de demain (Muhammad Sayf [ne en 1946], Najib Shihab al-Din [ne en 1944], Usama al-Ghazuli [ne en 1945], Zayn al-'Abidin Fu'ad, etc.), malheureusement perdus pour la poesie par leur engagement politiques, (87) a Majid Yusuf, le seul poete d'expression dialectale d'Ida'a 77, qui publia dans la revue homonyme des textes aussi "hermetiques" et defendit la meme esthetique "moderniste" que les autres membres du groupe, (88) aux jeunes adeptes actuels du "poeme dialectal en prose" (qasidat al-nathr al-'ammiyya); enfin, de meme que leur production a les memes references esthetiques que celles de leurs pairs d'expression fusha, les luttes symboliques inter- et intra-generationnelles entre ces poetes se deroulent exactement dans les memes termes. Cet abondant corpus est donc indissociable du mouvement general de la poesie egyptienne depuis quatre decennies au moins, et devrait donc etre traite comme tel. Mais--c'est en cela que Jahin et Haddad ont perdu leur pari--ce corpus est demeure jusqu'a aujourd'hui peu reconnu par l'institution officielle et peu etudie par la critique legitime. Ainsi, la majorite des intervenants au colloque "Bayram al-Tunisi et les questions de la poesie dialectale" (23-26 mars 1993), organise par le Conseil superieur de la Culture a l'occasion du centenaire de la naissance de Bayram) etaient des folkloristes, specialistes de litterature populaire, et non des critiques litteraires ordinaires de la poesie, et ses actes n'ont pas ete publies, a la difference de ceux du Festival de la poesie arabe de 1996 (exclusivement consacre a la poesie fusha) qui ont alimente trois livraisons de Fusul (ete et automne 1996 et ete 1997), ou l'on ne trouve aucun article sur la poesie dialectale. La revue al-Shi'r, pourtant dirigee par un excellent connaisseur et defenseur de la poesie dialectale, l'ecrivain Khayri Shalabi, n'en publie jamais, pas davantage que Ibda'; en 1993, la GEBO, accedant a une vieille revendication, a fini par lui consacrer entierement une nouvelle revue, Ibn 'Arus, qui n'a publie que trois maigres numeros. A quelques exceptions pres, la plupart des critiques reconnus continuent d'ignorer le corpus poetique dialectal: le contraste est frappant entre la reputation dont jouissent, au sein meme de la critique legitime, des poetes comme Jahin, Haddad, al-Abnudi, etc., objets d'hommages reguliers et de mentions elogieuses, et la rarete et la pauvrete des articles et ouvrages academiques analysant leur production. Cette double meconnaissance persistante, de la critique legitime et de l'institution officielle, contribue negativement a faconner les carrieres litteraires des poetes d'expression dialectale: ils accedent difficilement aux formes de consecration (prix, sinecures, positions de pouvoir dans l'appareil culturel et mediatique, etc.) offertes aux poetes et ecrivains de l'establishment ou de l'avant-garde consacree. Mais d'autre part, ils ont acces a d'autres ressources, beaucoup plus abondantes, celles du florissant marche de la chanson: chanson "commerciale" pour le marche prive et "patriotique" pour l'Etat egyptien (et a l'occasion pour d'autres Etats arabes), chansons destinees aux generiques des feuilletons radiophoniques et televises ou aux films et pieces de theatre qui, dans leur tres grande majorite, comptent des passages musicaux, etc. L'opposition entre "poesie pure" et "poesie de circonstance" deja analysee chez les poetes d'expression fusha prend ainsi une forme particulierement aigue chez les poetes du dialecte et donne un tour particulier a leurs trajectoires. La poesie alimentaire contamine la poesie pure et finit par la tuer purement et simplement, meme chez les plus talentueux. Il fallait a la lois le genie de Salah Jahin et son aveuglement politique pour ecrire, exactement en meme temps, certains de ses poemes les plus purs (les celebres "quatrains," Ruba'iyyat, 1963) et les chansons les plus mievres a la gloire de Nasser ("Une photo, une photo, on veut tous etre pris en photo sous la banniere victorieuse.") (89) Sa contribution a la poesie dialectale s'arrete d'ailleurs pratiquement en 1967 alors qu'il continue jusqu'a sa disparition (1986) d'ecrire des chansons et de donner sa caricature quotidienne a al-Ahram; de meme, la production poetique d'al-Abnudi et Sayyid Hijab se banalise ou se routinise quelque peu dans les annees soixante-dix et se fait ensuite de plus en plus rare, tout comme celles de Fu'ad Qa'ud (ne en 1936), lui aussi lance pal Salah Jahin dans Sabah al-khayr vers 1960, ou, dans un autre registre, Ahmad Fu'ad Najm. (90) Les critiques et les poetes eux-memes donnent volontiers a ce tarissement de l'inspiration une explication politique: le flux et le reflux de la poesie dialectale des annees cinquante a aujourd'hui serait lie au flux et au reflux de la mobilisation politique et ideologique des "masses." (91) Le contre-exemple de Fu'ad Haddad tend a invalider cette explication: a la difference des cinq poetes cites ci-dessus, il est toujours demeure a l'ecart des circuits institutionnels ou commerciaux de la poesie alimentaire, et c'est sans doute grace a cela qu'il a pu continuer de produire de la "poesie pure" et d'innover jusqu'a la fin de sa vie. De tous les "grands" poetes dialectaux egyptiens, c'est le plus prolixe: aux seize recueils publies de son vivant, entre 1952 et 1985, sont venus s'ajouter neuf autres, ecrits dans ses dernieres annees et publies apres sa mort par son fils Amin Haddad (92)--lui aussi poete d'expression dialectale, comme d'ailleurs Baha' Jahin, le fils de Salah. Production tres riche et diverse, qu'on ne saurait reduire aux poemes tres directement engages de ses annees militantes ou au celebre al-Misahharati (1964) (93)--seul connu du grand public car repris chaque mois de Ramadan a la radio et/ou a la television--et qui a ce jour n'a fait l'objet d'aucune lecture academique approfondie. La poesie dialectale moderne reste dans son ensemble meconnue par la critique, et le premier de ses maitres est aussi le plus meconnu. 5. Conclusion Cet apercu rapide de la situation du champ poetique donne une idee de sa vitalite et relativise le diagnostic de "crise." Dans les annees 1990, la production poetique n'a jamais ete aussi importante quantitativement: d'apres nos sondages dans Nashrat al-ida', le bulletin du depot legal, il se publie chaque annee en Egypte au bas mot 200 a 300 recueils de poesie, beaucoup plus si l'on y ajoute tous ceux qui ne respectent pas l'obligation du depot legal. La poesie a encore dans la presse ecrite generaliste, egyptienne et arabe, une place qu'elle n'a plus depuis longtemps dans la presse francaise par exemple, et des poetes-vedettes comme Hijazi et al-Abnudi attirent encore des centaines, voire des milliers d'auditeurs lorsqu'ils se produisent a la Foire du livre du Caire. Certes, la poesie n'est plus le lieu d'exercice d'un magistere social et politique qu'elle fut encore jusque dans les annees soixante, voire dans les premieres annees soixante-dix, mais apres tout, on peut dire la meme chose de la fiction et du theatre. Certes enfin, le champ litteraire egyptien (et arabe), du fait de sa position dominee, subit l'evolution generale du champ litteraire international ou le roman s'est impose comme le genre-roi; mais il ne la reproduit pas a l'identique, et l'on peut penser que la culture egyptienne, notamment du fait de la place particuliere qu'y tient l'oralite, dans ses formes traditionnelles et modernes, n'est pas pres d'abandonner sa poesie et ses poetes. Proportion des "'amudistes purs" egyptiens en fonction de l'age et de la profession. Date de Enseignants Autres Toutes naissance d'Arabe professions professions 1909-1929 86% (19/22) 76,5% (26/34) 80,4% (45/56) 1930-1939 53% (8/15) 41% (16/39) 44,4% (24/54) 1940-1949 40% (8/20) 26% (12/46) 30,3% (20/66) 1950-1959 28% (5/18) 11,6% (5/43) 16,4% (10/61) 1960-1971 41% (5/12) 18,2% (4/22) 23,7% (9/34) Tous Les 52% (45/87) 34,2% (63/184) 40,2% (109/271) Notes * Cet article reprend sous une forme legerement revue une partie (p. 382-413) du chapitre VI de ma these de doctorat, Le Champ litteraire ccyptien depuis 1967, Universite de Provence, 1999. (1) A. Amin, "l'Evolution de la litterature egyptienne moderne," La Revue du Caire, no special Cinquante ans de litterature egyptienne, fevrier 1953, p. 24-25. (2) 'A. Wazin, "Ard al-kharab," al-Hayat, 23 juillet 1998. Sauf indication contraire, toutes les traductions de l'arabe sont de l'auteur. (3) H. Dawud, al-Hayat, 18 mars 1998. (4) 'A.L. 'Abd al-Halim, "Khusuf al-shi'r" (l'Eclipse de la poesie), al-Hilal, mai 1997, p. 40-45. (5) H. Salira, "Ta'addud Rayyan wa-hiyaduh" (Pluralite et neutralite selon [Amjad] Rayyan), Adab wa-naqd, juillet 1998, p. 148. (6) p. Bourdieu, Raisons pratiques. Sur la theorie de l'action, Paris, Seuil, 1994, p. 76. (7) S. Kh. Jayyusi, "Modernist Poetry in Arabic," in M. M. Badawi (ed.), The Cambridge History of Modern Arabic Literature, Cambridge, The Cambridge University Press, 1992, p. 138. (8) M. F. Abu Sa'da, "Su'al al-shi'r" (la Question de la poesie), in Sh. Ibrahim (dir.), Azmat al-shi'r fi Misr, Dirasat wa-shahadat (la Crise de la poesie en Egypte, Etudes et temoignages), Le Caire, al-Hay'a al-'Amma li-Qusur al-Thaqafa, 1996, p. 257. (9) Idem., p. 256-257. (10) I. Dawud, al-Ahram al-'arabi, 5 avril 1997. (11) Ainsi, dans les trois chapitres de M.M. Badawi (ed.), The Cambridge History of Modern Arabic Literature consacres a la poesie, deux portent sur les neo-classiques et les romantiques traites (par S. Somekh et R. C. Ostle) comme des ecoles historiques, et le troisieme sur la "poesie moderniste" (S. Kh. Jayyusi), creant ainsi une equivalente implicite entre poesie contemporaine et poesie moderniste qui evacue la creation contemporaine en vers traditionnel. (12) Ahfad Shawqi (Les petits-enfants de Shawqi), serie d'articles publies dans al-Ahram en 1991, repris ensuite dans un volume (Djeddah, Manshurat al-Khazindar, 1992). (13) Ahfad Shawqi, p. 118. (14) Mu'jam al-Babtin li-l-shu'ara' al-'arab al-mu'asirin, Koweit, Fondation du prix 'Abd al-'Aziz ibn Sa'ud al-Babtin pour la creation poetique, 1995, 6 vols. (15) Cf. R. Jacquemond, Le Champ litteraire egyptien depuis 1967, chapitre II, p. 147-148. (16) Son premier recueil fut edite en 1932 par le groupe Apollo. A noter qu'a l'instar d'autres poetes de sa generation (Ibrahim Naji par exemple), c'etait aussi un auteur de prose de fiction, dualite qu'on ne trouvera plus dans les generations suivantes. (17) Cite par R. N. [Raja' al-Naqqash] in al-Adab, decembre 1962, p. 71. (18) Bon apercu de la scene poetique a l'epoque dans un article de Louis 'Awad intitule, comme il se doit, "La poesie est-elle en crise?" (al-Ahram, 31 aout 1979). (19) Mahmud Tawfiq, "Najmat al-shimal" (l'Etoile du nord), poeme publie dans la page litteraire du supplement du vendredi d'al-Ahram (20 septembre 1997), qui publie chaque semaine un "poeme de circonstance" de la meme eau. (20) Ses principaux representants actuels sont tres ages: Kamil Amin (ne en 1915), auteur d'epopees poetiques-fleuves sur la biographie du Prophete, l'histoire arabo-islamique, les guerres israelo-arabes, etc., et Muhammad al-Tuhami (ne en 1920). (21) Chantee par des munshid-s dont certains jouissent d'une immense popularite, mais rarement imprimee, cette forme de poesie est tres vivante, meme si ses auteurs sont inconnus du public et totalement ignores par leurs confreres (pour une presentation d'ensemble, cf. Michael Frishkopf, "La voix du poete: Tarab et poesie dans le chant mystique soufi," Egypte/Monde arabe no 25, ler trimestre 1996, p. 85-117). (22) Cette presentation de 'A. L. 'Abd al-Halim (Abu Hammam) s'appuie sur son etude Shu'ara' ma ba 'd al-Diwan (les Poetes de l'apres-Diwan), dont le tome IV (Le Caire, Maktabat al-Nahda al-misriyya, 1995) est tres narcissiquement consacre a Muhammad Khalifa al-Tunisi (1915-1988), le poete-docteur qui l'a presente a al-'Aqqad, et surlout a lui-meme (p. 119-361: presentation autobiographique, reproduction d'une serie d'articles et d'etudes d'autres critiques et poetes sur sa poesie, et anthologie personnelle). (23) Sa these doctorale (1983) est intitulee Estudio comparativo de la obra poetica de al-'Aqqad y de Miguel de Unamuno. A son retour d'Espagne, il dirige l'association litteraire al-'Aqqad, et ses deux enfants, Hammam et Sara, portent les noms du heros et de l'heroine de Sara (Sarah), 1938, l'unique roman d'al-'Aqqad (d'ou son surnom de Abu Hammam). (24) Six recueils en tout, reunis recemment en deux volumes: Aghani l-'ashiq al-andalusi (Chants de l'amant andalou, 1995) et Zahrat al-nar (la Fleur du feu, 1998). (25) Cf. par exemple "al-Shi'r" (la Poesie), in Aghani l-'ashiq al-andalusi, p. 69, ou "al-Qaws" (l'Arc) poeme dedie a Ahmad 'Abd al-Mu'ti Hijazi, in Zahrat al-nar, Le Caire, Maktabat al-Nahda al-misriyya, 1998, p. 8-15. (26) Nombre de ses poemes sont presentes comme des luzumiyyat (c'est aussi le titre de son second recueil), c'est-a-dire des poemes ou, a la maniere de Abu 1-'Ala' al-Ma'arri (973-1057), le poete demontre son art en s'imposant une contrainte non obligatoire (luzum ma la yalzam), par exemple en etendant la rime aux deux dernieres lettres du vers. (27) Voir dans son Shu'ara' ma ba'd al-Diwan, iv, reproduction des articles que lui ont consacre Ahmad 'Abd al-Mu'ti Hijazi (in Ahfad Shawqi, p. 117-143) et Walid Munir (ne en 1957, poete issu de la mouvance Ida'a 77-Aswat), ou encore un article-hommage de Mahir Shafiq Farid in al-Ahali, 8 octobre 1997. (28) Cf. par exemple "Senor Justo wa-l-bawwab al-ali' (Aghani l-'ashiq al-andalusi, p. 35), evocation nostalgique du concierge espagnol qui disparait un jour, remplace par un mecanisme electronique. (29) Presentation de ce poete a partir d'un entretien avec lui (27 mars 1997), et de ses recueils de poemes. (30) 'I. al-Ghazali, Al-Insan wa-l-hirman (L'Homme et la privation, 1970, nouvelle ed. revue, 1995); Law naqra' ahdaq al-nas (Si nous Lisions dans les yeux des gens, 1978, reed. 1996); Uhaddidu-kum bi-l-sukut (Je vous menace de me taire, 1994); Dam'fi rimal (Larmes sur sables, 1995). Tous edites a compte d'auteur a al-Mansura. (31) Preface a la nouvelle edition d'Al-Insan wa-l-hirman (1995), p. 8. (32) Entretien, 27 mars 1997. (33) Data' fi rimal, p. 48. (34) Uhaddidu-kum bi-l-sukut, p. 105. (35) S. Kh. Jayyusi, "Modernist Poetry in Arabic," p. 138. (36) Plus precisement, ils renouaient avec leurs premieres amours, puisque tous deux ont ecrit leurs premiers poemes sous l'influence du romantisme, avant de passer au vers libre et aux themes realistes de leurs premiers recueils: cf. interview de Hijazi in al-Adab, fevrier 1979, p. 4-10, et S. 'Abd al-Sabur, Havati fi l-shi'r (Ma vie en poesie), Le Caire, GEBO, 1995 (reed.), p. 44-70. (37) Le Caire, Dar al-Shuruq, 1991 (lere ed. Dar al-Ma'arif, 1968). (38) Idem., p. 23-30. (39) F. Juwayda, al-A'mal al-kamila (Ceuvres [poetiques] completes), Le Caire, Markaz al-Ahram li-l-tarjama wa-l-nashr, 1996 (5e ed.). (40) Exemple entre mille, sa tribune intitulee "Avons-nous mal eduque nos enfants?" dans al-Ahram, 23 fevrier 1997, sur le theme "tout four le camp parce que la jeunesse n'a plus de modele." (41) Al-Ahram, 10 mai 1998. (42) Best-seller inconteste de la poesie arabe moderne grace a ses nombreux recueils de poesie elegiaque--le "fleuve d'amour"--Qabbani a eu jusqu'a la fin de sa vie le don de creer l'evenement avec des poemes en forme de manifestes politiques--le "volcan de colere"--versions modernes de la satire classique (hija'), depuis son celebre "Hawamish 'ala daftar al-naksa" (Notes en marge du livre de la defaite) apres juin 1967 jusqu'aux recents "Mata yu'linun wafat al-'Arab" (Quand va-t-on annoncer la mort des Arabes?), apres la seconde guerre du Golfe, et "al-Muharwilun" (les Gens presses), attaque virulente contre les elites arabes "pressees" de normaliser les relations avec Israel apres les accords d'Oslo (comme au temps de Shawqi, ces deux derniers poemes furent publies en premiere page du quotidien al-Hayat). (43) Il s'en explique dans une interview: al-Musawwar, 16 janvier 1995. Juwayda est aussi l'auteur de trois pieces de theatre en vers baties sur le principe tres conventionnel dans le theatre egyptien de la "projection politique" (recours a un sujet historique pour critiquer le present). Fait exceptionnel pour ce genre d'ecriture theatrale, ces trois pieces ete representees dans les theatres cairotes. (44) 'A. al-Ruwayni, Amal Dunqul, al-Janubi (Amal Dunqul, le Meridional), Le Caire, Dar Su'ad al-Sabbah, 1992: biographie d'Amal Dunqul par sa veuve. (45) S. al-Bahrawi, Fi l-bahth 'an lu'lu'at al-mustahil (A la recherche de la perle de l'impossible), Le Caire, Dar Sharqiyyat, 1995: essai critique sur un poeme de Dunqul, suivi d'un entretien avec lui et d'une bibliographie des ouvrages et articles le concernant. (46) A. Dunqul, al-A 'mal al-kamila (Ceuvres [poetiques] completes), Le Caire, Maktabat Madbuli, s.d. [1983], p. 83. L'utilisation du personnage de Zarqa' al-Yamama, sorte de pythie de l'Arable pre-islamique, est caracteristique du projet de revivification du patrimoine arabe a travers la poesie, une des constantes de l'ecriture de Dunqul. (47) Idem., p. 276. (48) En 1998, le vingt-cinquieme anniversaire de sa disparition a ete commemore par de nombreux articles et dossiers dans la presse specialisee et diverses manifestations litteraires. (49) Sur ces deux groupes, cf. Alif no 11 (1991), Poetic Experimentation in Egypt since the Seventies. Les appellations "generation des annees soixante-dix" ou "poetes des annees soixante-dix" (jil al-sab'inat, shu'ara' al-sab'inat) par lesquelles ces poetes s'autodesignent volontiers suggerent qu'ils forment a eux seuls toute la nouvelle generation. A ce titre, ces appellations sont naturellement recusees par leurs concurrents: ainsi du critique islamiste Hilmi Muhammad al-Qa'ud, auteur de al-Ward wa-l-haluk, shu'ara' al-sab 'inat fi Misr (la Rose et l'orobanche, les Poetes des annees soixante-dix en Egypte, Le Caire, Dar al-I'tisam, 1998), presentation de six poetes de la mouvance traditionaliste ("la rose") suivie d'une refutation virulente des avant-gardes de la mouvance Ida'a 77-Aswat ("l'orobanche"). (50) H. Salim, "Dunquliyyun wa-Adunisiyyun," al-Kurrasa al-thaqafiyya no 2, mars 1980, p. 3-11. (51) "Rijal li-kull al-'usur" (Des hommes pour tous les temps), manifeste d'Aswat publie a la fin du recueil de Muhammad Sulayman, A'lan al-farah mawlidah (La Joie annonce sa naissance), Le Caire, Aswat, s.d. [1980], p. 74-75. (52) Ibidem. Le poeme en question est publie dans le volume edite a cette occasion: Yusuf al-Siba'i fi dhikrah al-ula, 18 fabrayir 1979 (Yusuf al-Siba'i au premier anniversaire de sa disparition, 18 fevrier 1979), Le Caire, GEBO, 1979, p. 443-445. (53) A. Taha, "Qira'at al-nihaya: Madkhal ila qasa'id al-mawt fi Awraq al-ghurfa 8 (Une lecture de la fin: les poemes de la mort dans Carnets de la chambre 8), Ibda', octobre 1983, p. 36-44. (54) Cf. l'emouvant recit de ses annees de jeunesse: Awa'il ziyarat al-dahsha (Premieres visites de l'etonnement), Le Caire, Dar Sharqiyyat, 1997. D'abord instituteur (1956), il passe ensuite une licence de philosophie (1966) et enseigne cette discipline a Kafr al-Shaykh (nord du Delta) jusque vers 1976, puis part travailler plusieurs annees en Irak (1977-1983, redacteur d'une revue culturelle). De retour en Egypte en 1983, il vit depuis dans son village natal (Ramlat al-Anjab, dans le gouvernorat d'al-Minufiyya) et n'a plus d'activite extra-litteraire. Il a publie depuis 1968 une douzaine de recueils de poemes et plusieurs traductions poetiques. (55) M. 'A. Matar, "Visite," trad. Jean-Charles Depaule et Catherine Farhi, Action poetique no 124, automne 1991, p. 15. Original: "Ziyara," in Ruba'iyyat al-farah (Quatuor de joie) Londres, Riyad al-Rayyis, 1990, p. 98. (56) Ainsi, dans l'editorial-manifeste du premier numero d'Ida'a 77: "Nous sommes un jeune groupe qui n'est lie a aucune institution ou organisation quelconque, nous declarons sans ambiguite ne rien attendre des appareils culturels officiels et nous reprenons a notre compte l'objectif du mouvement culturel democratique: pour une Union nationale, democratique et independante des ecrivains et pour l'addition de tous les efforts et tendances patriotiques serieuses sur la scene culturelle egyptienne" (Ida'a 77 no 1, juillet 1977). Le manifeste d'Aswat deja cite ("Rijal li-kull al-'usur," publie a la suite du premier recueil de Muhammad Sulayman), aussi radical politiquement sinon plus, fut selon Ahmad Taha (entretien, 29 aout 1998) a l'origine de son arrestation et de celle de Sulayman en janvier 1985, avec un groupe d'intellectuels accuses d'appartenir a une organisation trotskiste clandestine. (57) Sur ces innovations poetiques, cf. S. Mehrez, "Experimentation and the Institution: The Case of Idaa 77 and Aswat, in F. J. Ghazoul et B. Harlow (eds.), The View from Within, Le Caire, American University in Cairo Press, 1994; notamment p. 182-189. Sur l'activite de traduction de ces poetes, cf. R. Jacquemond, "Langues etrangeres et traduction dans le champ litteraire egyptien," Alif no 20 (2000), p. 24-25. (58) Difficultes longuement decrites et analysees dans l'article de S. Mehrez cite supra. (59) R. Sallam, "Bibliyugrafya shu'ara" al-sab'inat fi Misr" (Bibliographie des poetes des annees soixante-dix en Egypte), Alif no 11, 1991, p. 158-174. (60) Il leur consacre au moins cinq articles entre 1984 et 1989 et les presente dans un dossier que leur consacre al-Karmal, la revue litteraire dirigee par Mahmud Darwish (no 14, 1984). (61) Cette autorepresentation des poetes de la mouvance Ida'a 77-Aswat en "poetes maudits" est notamment elaboree par R. Sallam dans la "lecture" qu'il donne de la bibliographie qu'il a compilee ("Qira'a fi bibliyugrafya"), Alif no 11, 1991, p. 175-186, elle est largement reprise a son compte par S. Mehrez dans sa presentation des deux groupes ("Experimentation and the Institution," article cite). (62) Autre "indice de consecration," la meme annee (1991), la presentation elogieuse, par Ahmad 'Abd al-Mu'ti Hijazi, d'une partie des poetes de cette mouvance dans sa serie d'articles publies sous le titre "Ahfad Shawqi" (ci. supra, note 12). (63) Cf. par exemple un point de vue recent du critique 'Abd al-Qadir al-Qitt (ne en 1916), alors rapporteur de la commission de poesie du Conseil superieur de la Culture: "Ru'ya li-l-shi'r al-'arabi al-mu'asir fi Misr" (Regard sur la poesie arabe contemporaine en Egypte), Ibda', mars 1996, p. 8-19. (64) Exemples de cette evolution, Sabry Halez et Ghali Shukri, tres hostiles a leurs debuts (fin des annees soixante) aux pionniers levantins du "poeme en prose," decrits comme des "cosmopolites" ayant rompu avec leur culture et leur societe (cf. Gh. Shukri, Shi'ru-na l-hadith ila ayn?, op. cit. p. 28-29, et S. Halez, "Hawla qasidat al-nathr: la shi'r wa-la nathr" [Sur le poeme en prose: ni poesie, ni prose), al-Adab, mars 1966, p. 152 et suivantes); apres avoir longtemps ignore la mouvance Ida'a 77-Aswat, ils la "decouvrent" au tournant des annees 1990: Gh. Shukri, "al-Hadatha bi-la kahanut" (Une modernite sans dogme), al-Naqid no 13, juillet 1989, p. 53-57, et S. Halez, "Tahawwulat al-shi'r wa-l-waqi' ri l-sab'inat," article cite in Alif, 1991. (65) C'est ce que demande explicitement Rif'at Sallam au lecteur eventuel de son recueil Ishraqat Rif'at Sallam (les Illuminations de Rif'at Sallam, Le Caire, GEBO, 1992): voir son interview dans Akhbar al-adab, 15 mai 1995. Comme souvent dans cette poesie, ce recueil utilise des techniques purement scripturaires intransmissibles par l'oral--division du texte en "corps" (matn) et "marge" (hamish) par exemple. (66) Paris, Nizet, 1959. Rif'at Sallam, par ailleurs traducteur actif, vient de publier la premiere traduction arabe complete du livre de S. Bernard (Le Caire, Dar Sharqiyyat, 2 vols, 1998-2000). (67) Pour une premiere presentation de cette nouvelle avant-garde poetique, cf. C. Burt, "The Good, the Bad and the Ugly: The Canonical Sieve and Poems from an Egyptian Avant Garde," Journal of Arabic Literature, XXVIII, 1997, p. 141-178. (68) M. Badawi, "Ta'ammulat awwaliyya fi qasidat al-nathr," al-Kitaba al-ukhra no 7, fevrier 1994, p. 41. Memes revisions operees par Amjad Rayyan (ne en 1953, ex-Ida'a 77) qui theorise dans son dernier livre l'apport des avant-gardes poetiques posterieures (Min al-ta'addud ila l-hiyad, Qira'a fi nusus shi'riyya jadida [De la diversite a la neutralite, Lecture de nouveaux textes poetiques], Le Caire, GEBO, 1997), ou Ahmad Taha, ex-Aswat et animateur a partir de 1994 du groupe al-Jarad (voir son editorial-manifeste dans le no 1 d'al-Jarad). (69) H. Salim, "al-Tajrib: qaws qazah" (l'Experimentation, un arc-en-ciel), Fusul, xvi no 1, ete 1997, p. 313-333. Texte repris et elabore dans un essai au titre eloquent: Hayya ila l-ab (Allons au pere!), Le Caire, Conseil superieur de la Culture, 1999. (70) "A quelque niveau que ce soit, l'ecart [entre sexes dans l'acces a l'enseignement] s'est crcuse tout au long de la premiere moitie du siecle. [...] L'inegalite d'instruction entre les sexes est passee par un maximum dans les generations nees entre 1940 et 1960, c'est-a-dire celles qui occupent aujourd'hui des positions de pouvoir dans la societe et dans l'appareil politique. Par un partage plus indquitable que jamais du savoir entre hommes et femmes, elles sont ainsi les meilleures heritieres de la tradition patriarcale qui, paradoxalement, a trouve un renfort inattendu dans les hierarchies produites par l'ecole moderne" (Philippe Fargues, "Note sur la diffusion de l'instruction scolaire d'apres les recensements egyptiens," Egypte/Monde arabe no 18-19, 2e et 3e trimestre 1994, p. 123-125). (71) 'A. M. Ramadan, al-Hilm zill al-waqt., al-hilm zill al-masafa (Reve ombre du temps, reve ombre de l'espace), Le Caire, Aswat (compte d'auteur), 1980;--al-Ghubar (Poussiere), Le Caire, GEBO, 1994, republie a Beyrouth, avec quelques poemes supplementaires, sous le titre Qab1 al-ma' fawq al-hafa (Avant l'eau, au-dessus du precipice), Dar al-Adab, 1994;--Li-madha ayyuha' l-madi tanam fi hadiqati (Pourquoi, o passe, dors-tu dans mon jardin), Le Caire, al-Hay'aal-'Amma li-qusur al-thaqafa, 1995;--Gharib 'ala l-'a'ila (L'Intrus), Casablanca, Dar Tubqal, 2000;--Ba'idan 'an al-Ka'inat (Loin des etres), Damas, Dar al-Mada, 2000: noter l'indice de consecration que constitue la publication a Damas, a Casablanca et a Beyrouth, chez des editeurs eux-memes fortement lies aux avant-gardes litteraires consacrees a l'echelle arabe. (72) Entretien, 19 septembre 1998. (73) Lire l'hommage appuye qu'il rend a son mentor a l'occasion du soixante-dixieme anniversaire de ce dernier: "Al-Uqyanus al-sirri" (L'Ocean secret), al-Hayat, 1er janvier 2001; traduit par Francois Zabbal in Adonis: Un Poete dans le monde d'aujourd'hui: 1950-2000, Paris, Institut du Monde arabe. 2000, p. 155-58. (74) Ruz al-Yusuf, 24 janvier 1972. (75) "Anti l-washm al-baqi (Tu es tatouage indelebile), Ibda', octobre 1992, p. 57-66. (76) "Al-Ta'widha," Ibda' avril 1995, p. 56-62, trad. francaise par Catherine Farhi: "Invocation," Le Monde, 12 avril 1997. Sur l'affaire, cf. al-Adab, mars-avril 1996, p. 24-28. L'action en justice contre 'A. M. Ramadan (qui visait aussi Ahmad 'A. M. Hijazi en sa qualite de redacteur en chef d'Ibda') s'inscrivait dans une campagne organisee de plusieurs dizaines de "proces en excommunication" engages entre 1994 ct 1996 par un ensemble d'avocats islamistes contre des poetes, ecrivains, cineastes, journalistes, etc. a la suite du proces Abu Zayd--le seul qu'ils aient gagne. (77) Gharib 'ala l-'a'ila (L'Intrus), p. 31-33. (78) Selon l'expression de F. J. Ghazoul, "Alexandria as a Poetic Arena," Peuples Mediterraneens 77, octobre-decembre 1996, p. 31. (79) Le Caire, Dar Sharqiyyat, 1997, p. 71-78. (80) Pour une mise en perspective historique plus profonde de la poesie arabe d'expression dialectale, cf. Marylin Booth, "Poetry in the Vernacular," in M.M. Badawi (ed.), The Cambridge History of Modern Arabic Literature, p. 463-482; pour l'Egypte en particulier, l'essai recent de Sayyid Khamis, Al-Shi'r al-'ammi fi Misr (la Poesie dialectale en Egypte), Le Caire, Ruz al-Yusuf, 1998. (81) Ne dans al-Andalus (l'Espagne musulmane), le zajal s'est diffuse dans tout l'Orient arabe et s'est passablement transforme au gre des contextes historiques et geographiques. Pour ce qui nous concerne ici, il nous suffit de constater que "en Egypte et au Liban, il designe la poesie [vernaculaire] a base de strophes et de rimes recurrentes et d'un metre base sur les metres traditionnels" (M. Booth, "Poetry in the Vernacular," p. 465). (82) C'est semble-t-il Salah Jahin qui impose cette appellation, dans la rubrique de l'hebdomadaire Sabah al-khayr intitulee "Ash'ar bi-l-'ammiyya l-misriyya" ou il publie, a partir de 1959, ses propres poemes et ceux de ses cadets qui debutent alors et qu'il a reunis dans la "ligue Ibn 'Arus" (Rabitat Ibn 'Arus--du nom d'un zajjal cairote du XVIIIe siecle), notamment 'Abd al-Rahman al-Abnudi, Sayyid Hijab et Fu'ad Qa'ud. (83) A. F. Najm, Suwar min al-havat wa-l-sijn (Images de la vie et de la prison), Conseil superieur des Arts et des Lettres, 1964. Les debuts poetiques de Najm, qu'il raconte dans son autobiograhie (Al-Fagumi, Le Caire, Dar Sfinkis, 1993, p. 203-240), sont assez extraordinaires: tot orphelin de pere, Najm, apres une enfance et une jeunesse tres difficiles, finit en prison pour une petite escroquerie. La, il commence a ecrire des zajal-s et est remarque par un officier qui le prend sous son aile, l'encourage et le fait participer au concours du Conseil des Arts et des Lettres. Il est prime, son recueil est publie par le Conseil dans la collection "al-Kitab al-awwal" (le Premier livre) et lui vaut d'etre introduit a sa sortie de prison a Yusuf al-Siba'i, qui assure sa reinsertion en le faisant nommer a un emploi subalterne a l'Organisation de Solidarite des Peuples alto-asiatiques. Sur sa poesie, cf. K. Abdel-Malek, A Study of the Vernacular Poetry of Ahmad Fu'ad Nigm, Leyde, E.J. Brill, 1990. (84) Voir Muhammad Anwar Nafi' (ne en 1920), Muqtatafat min diwan al-zajal (Choix de zajal-s), Le Caire, GEBO, 1990: anthologie personnelle precedee d'une apologie du zajal traditionnel par l'actuel president de la Ligue des poetes de zajal, ou il a succede au dernier maitre du genre de quelque reputation, Abu Buthayna (= Muhammad 'Abd al-Mun'im, 1905-1979). (85) 'A. 'A. al-Ahwani, "al-Turath al-munqati', al-zajal wa-shi'r al-'ammiyya" (la Tradition interrompue: zajal et poesie dialectale), Khatwa no 1, decembre 1980, p. 6-9. (86) On pourrait aussi evoquer, comme pour la "poesie libre," le recueil "pionnier" de Louis 'Awad Blutuland (Plutoland, 1947), qui s'acheve sur une serie de poemes en dialecte ecrits en 1940 a Cambridge, tout aussi hors normes que les poemes fusha qui les precedent. (87) Parmi leurs meilleures realisations, le recueil de Muhammad Sayf Ghina'iyyat (Lyriques, 1977). Par contraste avec cette poesie a la fois "pure" et "engagee," le cas de Ahmad Fu'ad Najm est a part: c'est de tous les poetes evoques ici celui qui, dans sa periode la plus connue au moins (la decennie 1965-75, age d'or de sa collaboration avec cheikh Imam [= Imam 'Isa, 1918-1995], qui mettait en musique et interpretait ses textes), est plus proche d'une esthetique et d'une pratique poetiques informees par le modele traditionnel de l'udabati, le poete-chanteur-satiriste issu des "masses" illettrees--position originale dans la poesie dialectale egyptienne contemporaine, et conforme a sa trajectoire sociale tout aussi originale, puisque c'est aussi le seul qui n'ait pas eu acces a l'ecole et a la culture lettree (cette interpretation du "cas" Ahmad Fu'ad Najm est empruntee a Ghalib Halasa, Udaba' 'allamuni, udaba' 'ariftuhum, Beyrouth et Amman, al-Mu'assasa al-'arabiyya li-l-dirasat wa-l-nashr, 1996, p. 147-170). (88) Voir notamment son recueil Sitt al-huzn wa-l-gamal (la Triste Belle: detournement du cliche de la litterature populaire sitt al-husn wa-l-gamal, la "reine de beaute," par une modification infime, de husn, beaute, a huzn, tristesse), Le Caire, GEBO, 1980, et son "ideologie" poetique dans M. Yusuf, "Mulahazat hawla shi'r al-'ammiyya al-misriyya fi l-sab'inat" (Remarques sur la poesie dialectale egyptienne dans les annees soixante-dix), Alif no 11, 1991, p. 148-157. (89) Refrain de Sura, une des plus celebres "chansons de la Revolution" (aghani l-thawra) ecrites par Jahin et chantees par 'Abd al-Halim Hafez. Rappelons que c'est aussi une chanson de Salah Jahin ecrite pendant la crise de 1956 et chantee par Umm Kulthum qui fut l'hymne national de l'Egypte nasserienne. (90) Cf. une interview recente de lui dans Ruz al-Yusuf, intitulee "Ahmad Fu'ad Najm, des poemes de combat aux chansonnettes de Ramadan" (14 septembre 1998). (91) Cf. par exemple leurs declarations dans un reportage au titre alarmiste: "Qati'a kamila bayn al-shari' al-misri wa-shu'ara' al-'ammiyya" (la Rupture est totale entre la rue egyptienne et les poetes d'expression dialectale), al-'Arabi, 27 octobre 1997. (92) Voir la bibliographie de F. Haddad publiee a la fin de Kilim al-shaykha umm l-ah (le Tapis de Mere soupir), Le Caire, GEBO, 1994, p. 339-340, a laquelle manque d'ailleurs (au moins?) un recueil: Ayyam al-'agab wa-l-mawt (le Temps de l'etonnement et de la mort), Le Caire, al-Markaz al-misri al-'arabi, 1993, avec une preface d'Amin Haddad ou celui-ci evoque brievement les dernieres annees de son pere (ayant survecu a un grave accident cardiaque en novembre 1979, il retrouve l'inspiration et ecrit fievreusement dans les dernieres annees de sa vie). (93) Suite de poemes ecrits par Haddad pour la radio a sa liberation en 1964 et mis en musique par Sayyid Makkawi (m. 1997), autour du personnage du misahharati, reveilleur public qui autrefois parcourait les rues pour annoncer l'heure du suhur pendant le Ramadan, auquel Haddad donna une dimension politique en en faisant une sorte d'eveilleur des consciences. |
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